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A la télé – « Viol, double peine », un documentaire pour réveiller les consciences


Diffusé le 20 novembre 2012 par France 5 dans le cadre de l’émission « Le monde en face » à l’occasion de la Journée des violences faites aux femmes, ce documentaire de 52 minutes dénonce un crime trop souvent ignoré et trop souvent impuni : le viol. Cinq victimes témoignent de leur combat pour être reconnues en tant que telles et faire condamner leur agresseur.

Chacune à sa manière, elles racontent, sans hâte, posément, en cherchant parfois le mot adéquat pour décrire l’horreur. Toutes les cinq, elles racontent, sans fausse pudeur mais avec une retenue certaine, comme si elles hésitaient à trop dire, comme si on pouvait encore leur reprocher de le faire. Pas de cris, pas de sanglots, même si par moments les larmes affleurent et finissent par couler sur leurs visages impassibles. Cinq femmes que rien ne destinait au combat sur l’arène publique témoignent de la bataille qu’elles ont décidé de livrer contre la violence sexuelle ordinaire.
Celle qui touche 75.000 d’entre elles chaque année en France, soit près de 206 par jour ! Des chiffres alarmants qui traduisent la banalité d’un crime, certes puni par la loi, mais qui demeure paradoxalement un immense tabou dans une société où le sexe est pourtant omniprésent. Alors, se battre pour faire reconnaître l’agression et condamner son ou ses auteurs relève le plus souvent du parcours du combattant, voire d’un véritable chemin de croix. Au bout duquel on peut parfois obtenir cette victoire qui permet enfin de se tourner vers l’avenir. Encore faut-il pouvoir briser la loi du silence. Les femmes de ce film y sont toutes parvenues.

« Une bataille livrée contre la violence sexuelle ordinaire : celle qui touche 75.000 femmes chaque année en France, soit 206 par jour ! »

A la télé – « Viol, double peine », un documentaire pour réveiller les consciencesÂgée alors de 21 ans, Audrey vient de quitter le cocon familial et d’emménager dans un studio lorsqu’un inconnu s’introduit chez elle et la viole de façon répétée sous la menace d’un couteau. Partie courir dans la forêt près de chez ses parents, Ève a été frappée et agressée à 19 ans par trois hommes qui la contraignent au silence également avec une arme blanche. Au-delà de l’horreur des faits, l’une comme l’autre ont craint pour leur vie. Marion et C., elles, font partie des très nombreuses femmes (huit cas sur dix) qui subissent les violences d’un proche ou d’une connaissance. La première n’a que 16 ans et ignore tout des rapports amoureux lorsque son cousin la viole le jour même de son mariage. Elle mettra plusieurs mois avant de pouvoir en parler à ses parents. C. a été forcée par son propre mari. Après des années de mariage et une énième agression, elle s’est enfin résolue à porter plainte contre lui. Quant à Lisa, 22 ans, enceinte de quatre mois et hospitalisée pour une grossesse à risque, elle a été violée par l’interne qui l’a prise en charge aux urgences. Audrey, Marion et Eve ont obtenu la condamnation de leurs violeurs au prix d’une procédure longue et épuisante. Un « enfer » qui a duré dix ans pour Marion et treize pour Eve. C. attend le procès en appel de son époux pour pouvoir reprendre le cours de sa vie. Pour Lisa, le combat ne fait que commencer.

Entretien avec Karine Dusfour, l’auteure du documentaire

Pourquoi un documentaire sur le viol ?
Karine Dusfour - Au moment de l’affaire du Sofitel de New York, j’ai été très choquée par les réactions que cela a provoquées en France, par les propos que j’entendais, par le fait que personne ne prenait en compte la parole de la victime. On évacuait le sujet en disant qu’il s’agissait d’une « affaire privée ». Je ne comprenais pas et j’ai commencé à me renseigner en lisant des articles et des livres sur la question. J’imaginais que le viol était quelque chose de très dur, mais j’ai découvert, depuis, que le traumatisme est beaucoup plus dévastateur que ce que je croyais. Pis, qu’il s’accompagne d’une double peine terriblement lourde. Il faut aux victimes une force incroyable pour se battre. Pour moi, faire ce film était une évidence.

Comment avez-vous choisi vos témoins ? Etait-ce compliqué d’obtenir leur accord ?
K. D. - Mon premier réflexe a été de chercher du côté des associations, et là je suis tombée de haut. En France, il n’en existe que trois ou quatre sur tout le territoire pour s’occuper des victimes de viol ! Les gens que j’ai rencontrés hésitaient à me donner les contacts de femmes qui avaient fait appel à eux ; surtout en sachant que je tenais à les faire témoigner à visage découvert. Après tout, leur mission est de les protéger. Mais, pour moi, il n’était pas question de flouter les visages, parce que le viol n’est pas une honte ! Je ne voulais pas d’un film où elles apparaîtraient cachées. Alors, j’ai décidé de passer par les avocats pour trouver mes témoins. J’ai discuté avec des dizaines de femmes et je leur ai fait part de mes intentions de réalisation, mais sans jamais être dans la démarche de les convaincre. Je souhaitais que cela vienne d’elles. Ç’a été très compliqué. Certaines ont accepté après des mois de réflexion. Finalement, et alors que le film était déjà en cours de finalisation, pour des raisons juridiques (ndlr : le procès en appel aura bientôt lieu), nous avons été contraints de flouter le visage de l’une d’entre elles ainsi que de modifier son prénom.

Les violences faites aux femmes sont-elles en progression ? Y a-t-il des études sur le sujet ?
K. D. - Difficile de faire la part des choses. Les chiffres sont effectivement en augmentation, mais cela peut s’expliquer en partie par le fait que les femmes portent plus souvent plainte après avoir été agressées. En 1978, on estimait à une centaine le nombre de femmes violées par jour. Sur le papier, ce chiffre a doublé depuis, mais les premières enquêtes datent de 2000 !

En tant que femme, comment avez-vous vécu le tournage de ce documentaire ?
K. D. - Evidemment, elles m’ont bouleversée. Je les trouve dignes et très courageuses. Il en faut du courage pour tenir, parfois une dizaine d’années, jusqu’au procès ; tout comme pour faire face à des policiers, des magistrats ou des médecins qui ne sont encore que rarement formés à la traumatologie. Les délais de justice sont excessivement longs. C’est pour ça qu’on parle de double peine. Ces femmes vivent l’enfer, des années durant, bien après le viol. J’étais là pour montrer leur combat. J’ai filmé les entretiens, seule, en face-à-face, et sans ingénieur du son. Je voulais qu’elles puissent me raconter leur histoire les yeux dans les yeux.

Votre film est fondé sur des témoignages. Etait-ce un parti pris de réduire au maximum le commentaire ?
K. D. -
Je trouve au contraire qu’il y en a encore trop. Idéalement, je me serais passée de commentaire, parce que j’estime que personne ne peut parler à la place de ces femmes. Au départ, j’avais envisagé d’être plus pédagogue et de donner la parole à des spécialistes, des policiers, des magistrats, mais ça brouillait le message du film. Il a aussi fallu choisir par rapport aux contraintes imposées par le format. Je ne pouvais pas tout faire. Le film pose un constat, il faut maintenant envisager les solutions. Et cela passe par la prévention.

Qu’attendez-vous de ce film ? Quel message voulez-vous faire passer ?
K. D. - Dans les années 1980, quand une femme était battue, on n’appelait pas la police, parce que cela devait rester dans la sphère privée ; c’est la même chose pour le viol. Aux yeux de la loi, il s’agit d’un crime, mais pas dans la tête des gens. Je ne suis pas particulièrement féministe et mon intention n’était pas de réaliser un film militant, mais d’en appeler à la responsabilité citoyenne de chacun. J’espère que mon documentaire sera vu autant par les hommes que par les femmes, qu’il permettra de libérer la parole, d’en parler plus librement.

  • Mardi 20 novembre 2012, 20h35, « Le monde en face », émission présentée par Carole Gaessler
    Documentaire « Viol, double peine », de l’auteure-réalisatrice Karine Dusfour, 52 minutes, 2012, production : Morgane Production avec la participation de France Télévisions, du Centre National du Cinéma et de l’image animée et de TV5 Monde avec le soutien du ministère des Droits de la femme. Après la diffusion du documentaire, Carole Gaessler lancera le débat avec Najat Vallaud-­Belkacem, ministre des Droits des femmes, et deux autres invités.


Article paru dans le Mag 47 de France 5, semaine 47, Temps forts, du 17 au 23 novembre 2012

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