Bernadette exerce depuis plus de vingt ans en tant qu’infirmière libérale. Elle nous raconte son parcours, ses réussites, ses joies et son cadre de vie.Une philosophie de soins mais aussi une philosophie de vie.

Lucien Aubert : Depuis combien de temps êtes vous installée en tant qu’infirmière ?
Bernadette :
J’ai exercé le métier d’infirmière libérale à deux reprises, une première expérience entre 1978 et 1985 à la suite d’un exercice hospitalier. Ensuite, j’ai travaillé auprès de personnes âgées en institution.
Après l’obtention de mon diplôme de cadre de santé, j’ai participé à l’ouverture d’un service de long séjour au sein d’un centre hospitalier, l’expérience ne m’a pas entièrement convaincue, je suis revenue au libéral en 1999.
Je ne regrette rien, j’exerce mon métier de manière très différente par rapport à mes collègues hospitaliers, Je me sens bien comme ça, la preuve, j’y suis encore.
Lucien Aubert : Pourquoi une installation ici, au croisement des vallées ?
Bernadette :
Je n’aime pas la ville, ses embouteillages et sa cohue, je suis née ici et j’y travaille.
Ici j’ai le temps de m’occuper de mes clients, d’aller d’une maison vers une autre, de prendre mon temps, d’en donner également beaucoup.
Je suis à la campagne, en sécurité, je circule librement, sans contraintes.
Mon travail est varié, je peux prendre en charge les malades dès leur sortie d’hospitalisation pour des contrôles biologiques de routine mais aussi pour des soins « plus lourds », post interventionnels.
A la campagne les gens sont très souvent isolés, la rencontre avec l’infirmière ponctue la journée. C’est vrai, je suis souvent très attendue, je soulage, je réconforte mais surtout, j’écoute.
De plus, je suis « une enfant du pays » qui à mon sens, est une véritable chance. Toutes les portes me sont ouvertes, c’est plus simple.
Souvent je prends mes trajets un peu comme des « promenades », déchargées de contraintes, sauf l’hiver où la neige m’empêche de circuler convenablement. Il faut aussi les accepter, ça fait partie du paysage, en plus c’est tellement beau, même si je suis consciente des risques que je prends lorsque je circule seule, de nuit, sur des chemins insuffisamment déneigés.
Lucien Aubert : Bernadette, quelle conception avez-vous de votre métier ?
Bernadette :
Je m’occupe des gens et pas uniquement de leur maladie car, dans le cadre de mon exercice je ne suis pas dans une discipline, mais dans la vie.
C’est aussi la conception que j’ai de mon métier, je suis dans la relation d’aide.
Tous les cas sont présents au sein de ma clientèle, du bien portant qui a besoin d’injections pour éviter la chute de ses cheveux au mourant et à sa famille qui demandent une prise en charge à la fois technique, mais aussi tellement humaine.

Lucien Aubert : Quelles types de relations entretenez vous avec votre clientèle ?
Bernadette :
C’est la question que j’attendais, rétorque Bernadette. J’essaie de les rendre les plus faciles possibles ; il m’arrive de récupérer les médicaments chez le pharmacien et de les apporter au chevet de mes clients.
Je veux que les relations soient simples avec les gens, directes, « on se prend comme on est ».
Nous avons bâti, mes clients et moi des relations selon un modèle de confiance, c'est-à-dire qu’il n’y a pas de suspicion.
Je connais la vie de tout le monde, je rentre chez les uns, chez les autres. Il faut qu’ils aient confiance en moi pour me laisser pénétrer leur cadre de vie quotidien, jusque dans leur intimité.
De toutes les façons ils savent que je suis tenue au secret, c’est aussi une des manières d’obtenir la confiance des gens, mais ce n’est pas le seul élément, heureusement.
La confiance c’est aussi quelque chose qui se gagne malgré les lois et les décrets. Les gens ne vous « donnent pas leur confiance automatiquement parce que vous êtes l’infirmière du village », ils vont vous tester.
Alors, j’ai du faire mes preuves aux yeux de tous, du médecin, du pharmacien, de mes collègues, mais surtout de la part de la population.
Lucien Aubert : Si vous aviez des regrets à formuler, de quel ordre seraient-ils ?
Bernadette :
Ce n’est pas forcément en termes de regrets que je veux m’exprimer. Je veux surtout faire état des dysfonctionnements qui peuvent gêner mon exercice.
Je déplore surtout que les professionnels hospitaliers entretiennent avec nous des relations qui ne sont pas toujours de bonne qualité.
Nos collègues hospitaliers, qu’ils soient du secteur public ou du secteur privé ont souvent la fâcheuse tendance à penser que la communication s’effectue que dans un sens.
Je ne suis pas d’accord affirme Bernadette. La communication dans la cadre des relations entre soignants est primordiale, surtout lorsqu’un patient sort de l’hôpital sans document de liaison, avec une prescription à peine lisible. J’ai envie que cela cesse. Malgré la mise en place de réseaux de santé, les choses ne sont pas aussi évidentes dans le quotidien.
Je ne veux pas faire un procès d’intention mais, je ressens que l’exercice libéral n’a pas toujours la place escomptée aux yeux de mes collègues salariés.
Cependant, j’ai envie que cela s’améliore, la qualité c’est avant tout un service pour le patient et son entourage.
Lucien Aubert : Avez-vous une journée type de travail ?
Bernadette :
Non, surtout pas. « Je n’ai pas d’heures » au sens de la limite. Je travaille seule, donc tout le temps. C’est exceptionnel lorsque je me fais remplacer. De nos jours, c’est très difficile de trouver un confrère qui veuille travailler en zone rurale.
Je peux dire qu’il y a des journées plus faciles que les autres, mais vous dire qu’il y a des journées types, ce n’est pas possible.
Je n’ai pas établi de durée moyenne par patient, ce que je fais, c’est avant tout du relationnel, c’est ce qu’il y a de plus difficile à évaluer.
Il y a certes, la technique, mais vous l’avez compris je travaille avant tout « avec du matériel humain ».
Je n’ai pas envie de bousculer les patients, chacun doit « faire à son rythme », ce qui mesure et conditionne également mes tournées.
J’effectue 30 000 kilomètres par an, c’est le seul chiffre que je puisse vous communiquer, il est un bon indicateur de mesure, surtout lorsque votre clientèle se situe dans un rayon de 10 kilomètres.
Lucien Aubert : Avant de clore notre rencontre, quel est votre position quant à l’accueil d’étudiants infirmiers en stage dans le cadre de votre activité ?
Bernadette :
Pour part, la réponse est claire je n’en accueille pas. Ma clientèle vit cela un peu comme du voyeurisme, c’est quelque chose de très difficile à faire admettre.
Dès lors que vous allez chez les autres, la relation soignant-soigné est très différente, elle est complètement inversée de celle que l’on rencontre en milieu hospitalier. C’est vous qui allez chez les gens, la différence repose ici ; c’est vous qui êtes reçu.
La présence d’un tiers, en l’occurrence d’un étudiant, est difficile à imposer au domicile des patients.
C’est quelque chose que je ne peux pas faire et je l’assume.
Lucien Aubert : Merci pour ces réflexions qui apportent à la fois des éléments concrets et pratiques, mais aussi de la réflexion et pourquoi pas des projets d’installation pour certains.
Bernadette :
Etre infirmière libérale en zone rurale est avant tout vouloir travailler au plus près des gens, dans leur culture, leur environnement immédiat, c’est en somme un rapprochement vers les autres.
C’est aussi assumer un choix, même si ce n’est pas toujours évident de travailler seul, de prendre des responsabilités qui sont souvent aux limites de ce que la loi impose.
Enfin, c’est aussi une activité polyvalente, à savoir, que l’exercice libéral se gère un peu comme une entreprise. Il faut avoir des capacités de gestionnaire, de comptable, au-delà de ses aspirations de départ.
Propos recueillis par Lucien AUBERT
Rédacteur Infirmiers.com