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Des paradoxes soignants 3 (suite)

 

Dans mes deux articles précédents, les paradoxes soignants 1, puis les paradoxes soignants 2 , je vous proposai de « rendre visible l’invisible, c'est-à-dire de rendre visible notre intimité au travail » et de réfléchir au lien entre « Ressenti professionnel et Secret professionnel ».

Aujourd’hui, je souhaite vous emmener vers un troisième paradoxe :

Peut-on mettre à jour des situations qui nous semblent intolérables sans être accusé pour autant de dénonciation ou de « cracher dans la soupe » 

Nous le savons tous, il y a des situations, particulièrement pénibles, où au-delà de la « dualité soignant – soigné » l’on se retrouve seul. Seul face à l’inadmissible, l’intolérable.

Ce sont ces cas (que l’on espère rares) où l’infirmier se trouve « en décalage » avec son environnement – non plus personnel  mais -professionnel.

  • Ce sont parfois des pratiques que l’on identifie et qui nous sidèrent. Elles sont rares, mais elles peuvent exister partout et viser toutes les catégories socioprofessionnelles. Nous ne citerons que deux exemples tirées de la littérature professionnelles:

La première en Gériatrie
« Ce sont des patients lourds qui sont le plus souvent confiés [à ces] établissements [Maisons de retraite… médicalisées]. Des êtres humains qui souffrent physiquement – par exemple d’escarres, s’ils ne sont pas suivis de très près, et rien n’est plus douloureux. Ils souffrent aussi d’isolement, de la perte de contrôle de leur vie sans mémoire, privés de leur existence alors qu’ils sont encore vivants. Une malheureuse criait régulièrement, et bien souvent on lui faisait prendre des calmants, à ma connaissance sans évaluation par un neurologue de l’évolution de sa démence et des effets secondaires possibles. En ma qualité d’infirmier, j’avais l’obligation de disposer d’une prescription écrite pour faire absorber à quelqu’un un médicament, quel qu’il soit, surtout un neuroleptique, dont on sait que dans certains cas de démence la prise peut être contre-indiquée. Je refusais donc de me plier à cette habitude consistant à lui faire avaler ce sirop calmant. J’estimai que cette femme avait le droit d’être examinée en hôpital de jour dans un service spécialisé, quitte à ce qu’elle y passe une semaine et bénéficie peut-être d’un traitement moins abrutissant et adapté à son cas. La réponse était nette de la part du médecin régnant : C’est moi qui décide, je suis le médecin.
… J’aurai aimé des relations plus humaines. Non pyramidales, mais horizontales. Que chacun et chacune, médecin, gouvernante, directeur, infirmiers et employées faisant fonction d’aides-soignantes, se parlent régulièrement [comme] dans les services de soins palliatifs  (1) .

La seconde en exploration fonctionnelle (Le fait rapporté se passe en 1988. Chacun reste juge de son éventuelle transposition de nos jours. L’objet n’étant pas je le rappelle de stigmatiser une catégorie socioprofessionnelle…)
« Dans le cas présent, un seul brancardier peut stopper le travail de trois paramédicaux responsables des enregistrements, du médecin responsable de l’interprétation des tracés, et de l’ensemble des médecins prescripteurs. Oui, il suffit d’un seul agent pour bloquer l’efficacité de la prise en charge pluridisciplinaire d’un certain nombre de patients. Eh bien… un brancardier de ce type là (heureusement, je n’en connais qu’un) est intouchable. Quand monsieur est présent dans le service, il se cure les ongles de doigts de pieds pendant de longues heures tous les jours et personne n’y peut rien. Il ne faut surtout pas le déranger quand il accomplit cette tâche indispensable au marcheur professionnel qu’il est. Si vous avez l’outrecuidance de lui demander d’aller chercher un patient que vous attendez depuis déjà un bon moment, il vous prend pour un imbécile et laisse tomber un : « Tu ne vois pas que je suis occupé? », et c’est sans appel. Et comme vous l’avez contrarié en troublant un rituel qui dure depuis des années, vous paierez la note les jours suivants. Le lendemain, comme par hasard, le premier patient brancardé n’arrivera qu’à 11 heures du matin ou alors l’ensemble des patients programmés dans la journée s’agglutinera en lits dans le couloir dès 9 heures du matin. Peu importe que les patients souffrent dans le couloir, sans que personne ne leur réponde, peu importe que la perfusion diffuse sans la surveillance de l’infirmière, peu importe le patient qui a envie d’uriner et qui ne sait à qui demander, peu importe... il ne fallait pas demander à cet agent… de faire ce pour quoi il est payé. »(2)

  • Et puis petit à petit, simplement pour rester en accord avec ses valeurs de soignants, on se retrouve (parfois) seul, incroyablement seul,  presque seul contre tous et l’on devient « Le vilain dénonciateur ». On devient l’empêcheur de tourner en rond, celui qui crache dans la soupe, celui qui ose dire, celui qui lève enfin le voile du silence et que le système accusera bien sûr pour le faire taire de trahir le secret professionnel, alors qu’il n’y a là –sans doute- que la mise à jour de débats, éventuellement éthiques : « Jusqu’à présent, j’avais toujours tenté d’aborder les déficiences de cette maison en réunion privée avec son propriétaire et son directeur. Je comprends maintenant ce qu’elle cherche, cette direction : m’empêcher de dénoncer les dysfonctionnements que leur ai signalés en n’obtenant le plus souvent que des « oui, on verra çà… (3)

 

Insuffisance de reconnaissance des soignants, travail réel non connu et non reconnu, paradoxes criants, « Silence / Hôpital » dans tous les sens du terme, tel est le lot quotidien du travail soignant.

Mais les paradoxes ne sont ni immuables, ni éternels. Rien n’est jamais figé, rien n’est jamais perdu, rien n’est jamais définitif. Tout peut évoluer et s’améliorer, au moins en partie. C’est ce que nous répétons tous les jours dans notre métier.

De fait, pour faire reconnaître notre travail réel, il nous faut témoigner.

C’est ce que je vous propose de faire en utilisant dans un premier temps cet espace :http://www.etre-infirmier-aujourdhui.com/6.html

C’est ainsi que nous pourrons construire ensemble une facette de la mémoire collective de la profession soignante et d’infirmière en particulier et participer à mieux accompagner celles et ceux qui vivent les soins au quotidien ou qui s’y destinent.

Nous appellerons ensemble cette rubrique de témoignages: "Quelques soins sans frontières"

Je vous remercie.
A bientôt.

Philippe Gaurier
Infirmier.philippe@wanadoo.fr
www.etre-infirmier-aujourdhui.com

Membre de l’Association Pour un Ordre des Infirmières et des Infirmiers de France

 

  1. ESCRIBANO Jean-Charles. On n’achève bien nos vieux ; Editions De Noyelles ; 2007 : 45-46
  2. GAURIER Philippe. Etre infirmier aujourd’hui, D’une ONG au monde hospitalier, un parcours sans frontières, Editions Ellébore, 2006 ; 220 : 135-136
  3. ESCRIBANO Jean-Charles. On n’achève bien nos vieux ; Editions De Noyelles ; 2007 : 91

 


 Màj : 18-04-2008  



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