Forum : Psychiatrie

Nous sommes le 28 Jan 2022 00:02

Mot de passe oublié ?

Se souvenir de moi

Messagepar brrruno » 05 Fév 2015 23:37

psy.jpg
psy.jpg (130.84 Kio) Vu 3614 fois


Bonsoir,
je vous propose une petite réflexion sur ce que pourrait être le soin en psychiatrie.
Tout d'abord il me semble important de distinguer soigner et guérir.
Pour ce qui est de soigner je vais retenir une des occurrences du Larousse "S'occuper du bien-être de quelqu'un".
Quant à guérir "Faire cesser une maladie ".
Soigner c'est avant tout prendre soin, c'est en cela qu'il est à différencier de guérir. Il me semble important de faire la distinction pour savoir où l'on se situe dans notre rencontre avec le patient. Cela pourrait être un préambule à la première rencontre et pourtant s'il on est déjà dans une telle disposition pour le patient (qu'elle soit de soigner ou de guérir) peut on vraiment accueillir l'autre dans sa spécificité ? on pourrait penser de prime abord que "s'occuper du bien-être de quelqu'un", donc le soigner, est une manière d'être favorable à la rencontre. Mais se pose-t-on réellement la question de l'autre ? Dans quel mesure cet autre veut il bien que l'on prenne soin de lui ? Ne peut on pas envisager que cette volonté de prendre soin puisse être persécutante ?
Alors oui il faut se poser la question d'être là pour soigner ou guérir (voire autre chose), mais ce positionnement n'est pas le premier à avoir.
Comment donc se positionner pour un premier accueil (je dis bien premier accueil car il ne faut pas s'imaginer qu'après avoir fait cet accueil il n'y en aura pas d'autre ; chaque début de rencontre est un accueil) ? Accueillir, recevoir quelqu'un, être présent (dixit le Larousse) certains parlent de "se mettre en creux" ; il s'agit de ne pas vouloir pour l'autre afin de lui laisser la possibilité de déployer non pas ce que vous voulez entendre, mais ce qu'il voudra bien livrer de lui. C'est à partir de ce premier accueil (qui peut durer parfois plusieurs jours) que se fonde la clinique et les hypothèses de travail nous orientant pour soigner ou guérir. Mais c'est aussi là que s'instaure une relation de confiance qui peut être le support d'un travail sécure et bénéfique.
Je pense à une situation rencontrée en service d'hospitalisation libre : Un homme de 45 ans qui est hospitalisé pour la première fois pour une "dépression soudaine" avec des idées suicidaires très présentes. Le diagnostic est posé avant même que ce monsieur arrive dans le service, le traitement chimio et psychothérapique est déjà pensé ; si bien pensé que dans les 4 jours qui suivent l'arrivée dans le service le patient tente de se pendre. "la conséquence de sa dépression". Il faudra que le patient s'automutile pour qu'enfin l'idée d'une psychose (que certains nomment psychose blanche) puisse être entendue. Enfin le patient est écouté non plus pour confirmer un diagnostic mais pour s'interroger. La parole peut soigner mais avant cela elle est un bon élément pour une observation psychopathologique.
Voici une petite réflexion sur ce que peut être le soin relationnel en psychiatrie. N'hésitez pas à faire part de votre point de vue ou autres questionnements.
brrruno
Accro
Accro
 
Messages: 902
Enregistré le: 03 Juin 2013 22:58

Messagepar AmThLi » 06 Fév 2015 08:32

C'est un peu le souci quand on veut trop vite trop bien faire, non ?

Il me semble que la citation de Oury que j'ai en signature résume très bien le soin psychique : "assumer le lointain de l'autre", et chaque mot de cette phrase a son importance, assumer ça n'est pas garantir, ça n'est pas non plus permettre.

Il faudrait revenir aux définitions précises des termes. Lorsque l'on parle de "rencontre" en psychiatrie, c'est là aussi un terme développé par des gens comme Oury, Tosquelles, et ça renvoie à Lacan, la rencontre c'est toujours un peu "manqué", ça manque, ça rate toujours quelque part, même, et du coup ça rend possible le désir.

Il me semble que c'est le désir qui est en jeu, d'une manière différente d'une cure analytique, c'est bien le désir du soignant, en regard de la demande de l'autre, qui est en question. Quand Oury dit (encore lui !) que le désir est du côté du thérapeute tel qu'il soit, et la demande du coté du patient, c'est tout à fait évident. Ta situation clinique me semble illustrer très bien cette idée.

Je crois que toute la difficulté est d'identifier la demande, repérer la demande qui met en mouvement le sujet. Qu'est ce que cette personne vient chercher dans l'hospitalisation, ou même dans telle ou telle conduite l'ayant mené à une hospi sous contrainte, quelles demandes se déploient dans le service, dans le parc, à la cafétéria, etc... et quelles sont les éléments de transfert en jeu, où, avec qui, par quel hasard...

Il me semble, enfin, c'est ce que je prends de plus en plus en compte dans ma pratique, que ce qui marche, qui créée une connivence nécessaire au soin, c'est varier les rythmes, rompre un rythme binaire et routinier par des césures, des brèches, des fissures qui amènent à un possible : lorsque tout est trop routinier, c'est fermé, il n'y a plus de rencontre possible... Dans une partition, ce qui donne le swing, ou le groove, ce n'est pas l'enchaînement des notes, mais les silences, les pauses, les contrepoints et les variations de tempo, de signature...

L'autre jour j'ai été à la cuisine et j'ai ramené un chariot avec des pichets de sirop et de café, il était 16h, heure à laquelle très peu de patients sont dans l'unité. Je ne sais pas comment, car beaucoup étaient à droite à gauche en vadrouille, mais en quelques minutes, on était quasiment tout le service agglutinés dans la petite salle de détente... Il y a eu une cassure radicale, quelque chose qui s'était produit pour la première fois, et qui venait casser un ronflement. Et durant ce moment, une patiente, une vieille dame schizophrène, s'est confié à moi, brièvement, comme ça n'était jamais arrivé. Pourtant je la connais depuis deux ans.
Cela demande une certaine spontanéité. D'où l'importance de moments repérés, temporalisés, et de moments inventés, imprévus.

Je ne peux qu'être d'accord sur l'accueil, à la Borde l'accueil, me disait une dame qui bosse à l'administration, se fait partout, et tout le temps, par tout le monde. Je renvoie à l'idée des poissons pilotes, ces patients chargés de faire visiter les locaux aux nouveaux venus (je me souviens que j'avais accompagné un jeune à Saumery et une pensionnaire nous avait fait faire le tour du propriétaire).

Je crois que cet accueil dont tu parles opère une ouverture, contrairement à une bête admission administrative qui, elle, signe une fermeture radicale dans la relation à l'autre. J'ajoute que cet accueil garantit aussi l'existence de points de fixation transférentielle, à savoir une série de zones signifiantes et d'entre-deux de navigation et d'existence subjective.

Sur la question du soin, faut-il vouloir d'emblée soigner, il me semble que "vouloir soigner" n'a pas beaucoup de sens, on soigne un peu par hasard, c'est très empirique et expérimental, il ne faut pas faire n'importe quoi, bien entendu, mais des fois on se rend compte que quelqu'un va mieux, et on sait pas pourquoi, il faut du temps pour comprendre, alors "vouloir soigner"... C'est un vœu de bonne volonté, mais il faut être conscient qu'au départ, du moins, ça n'est que ça.
On a un rôle soignant seulement dans la mesure où l'autre nous le reconnait. Parfois je me demande si l'accueil n'a pas une dimension de réciprocité, la rencontre ça se fait et ça se loupe à deux.

Sur l'observation psychopathologique, c'est à la fois très important et complètement anecdotique, il me semble que c'est dans les fêlures et les ratages de la parole qu'on se rend compte d'à qui l'on a à faire, mais c'est aussi le grand risque de réduire quelqu'un à ses symptômes, à ses formations de l'inconscient ou à sa dissociation.
"La plus grande proximité, c'est d'assumer le lointain de l'autre."

J. Oury
Avatar de l’utilisateur
AmThLi
Accro
Accro
 
Messages: 1293
Enregistré le: 03 Juil 2010 10:56

Messagepar brrruno » 06 Fév 2015 20:00

Oui c'est le souci de trop vouloir pour l'autre, de ne plus lui laisser la place de son désir. Sans pour autant oublier qu'il faut aussi pouvoir être le support du désir de l'autre par notre propre désir. J'aime beaucoup cette phrase de J. OURY mais de la à pouvoir résumer le soin en psychiatrie en une seule phrase ... Mais effectivement chaque mot se doit d'être entendu pleinement.

Ce qui me dérange dans le fait de juste considérer que la rencontre c'est toujours un peu "manqué", c'est que cela ne doit pas venir en justification d'un "manque de rencontre" ou d'une rencontre bâclée. Mais ça doit laisser un goût d'insatisfaction pour faire une place au désir, et si c'est le cas la rencontre n'a rien de manqué ... Sinon je suis bien d'accord, et également sur l'ouverture. Si dans une certaine mesure le rythme a toute son importance (principalement pour les autistes) créer des espaces de rupture c'est aussi pouvoir re-rencontrer l'autre.

Le seul point sur lequel je ne suis pas d'accord serait sur l’anecdotique de la psychopathologie. Je pense que c'est là que l'on se doit d'être vigilant et c'est ce qui peut nous guider dans notre manière d'être à l'autre (je pense particulièrement au repérage des éléments de persécution).
brrruno
Accro
Accro
 
Messages: 902
Enregistré le: 03 Juin 2013 22:58

Messagepar AmThLi » 07 Fév 2015 15:46

Oui ce que je dis est un peu imagé, mais je trouve que cette phrase de Oury rend bien compte de ce qui se passe dans ces histoires de "distance", "proximité" etc...

Attention, la rencontre "manquée"... L'idée c'est que toute rencontre est un peu manquée, c'est à dire qu'elle se base sur une série de malentendus, c'est un peu comme quand l'autre disait qu'il "n'y a pas de rapport sexuel chez l'être parlant", tu vois... C'est manqué, ça rate, parce que l'inconscient, unbewusste, "une-bévue" est à l'oeuvre. Et du coup ça laisse une place au désir.
Il me semble que ça renvoie de loin à ce que dit Lacan de la "rencontre manquée avec le Réel". Celle-ci, on la trouve dans ce que Freud appelait "scène primitive".

Quand je parle de "l'anecdotique" de la psychopathologie, c'est qu'autant il faut savoir à qui l'on a affaire, autant il faut très vite prendre de la distance avec des entités nosographiques trop rigides qui restent très descriptives et objectivantes, sinon on se coupe justement de ce que la rencontre a d'intersubjectif. "Machin est persécuté donc ceci ou cela", il ne faut pas que ça devienne une grille de lecture a-priori.

C'est important par contre d'avoir une excellente clinique mais la clinique ne se limite pas à la psychopathologie bête et méchante.
"La plus grande proximité, c'est d'assumer le lointain de l'autre."

J. Oury
Avatar de l’utilisateur
AmThLi
Accro
Accro
 
Messages: 1293
Enregistré le: 03 Juil 2010 10:56

Messagepar brrruno » 09 Fév 2015 23:30

Je vois bien, mais je constate également les répercussions d'un discours extrait de son contexte et il n'y a rien de plus délétère. Parler de la rencontre manquée lorsque l'on à les mêmes références n'est pas aussi problématique que lorsqu'on s'adresse à des gens qui n'ont pas en arrière plan tout ce qui accompagne cette réflexion.

La psychopathologie ce n'est pas dans le sens d'une grille de lecture mais plutôt comme une aide à la rencontre de l'autre tout en pouvant justement donner une place à sa subjectivité et pour pouvoir en "assumer le lointain". Parce que c'est bien au travers de ce support que l'on peut accompagner l'autre dans son originalité. Mais je suis d'accord il ne fait pas que ce soit pour remplir des petites cases sur une feuille de papier.
brrruno
Accro
Accro
 
Messages: 902
Enregistré le: 03 Juin 2013 22:58

Messagepar AmThLi » 10 Fév 2015 11:07

Oui tu as raison, d'où l'importance de préciser ce qu'on entend par "rencontre manquée".
"La plus grande proximité, c'est d'assumer le lointain de l'autre."

J. Oury
Avatar de l’utilisateur
AmThLi
Accro
Accro
 
Messages: 1293
Enregistré le: 03 Juil 2010 10:56

Messagepar erquy72 » 10 Fév 2015 11:38

brrruno a écrit :Oui c'est le souci de trop vouloir pour l'autre, de ne plus lui laisser la place de son désir. Sans pour autant oublier qu'il faut aussi pouvoir être le support du désir de l'autre par notre propre désir.


Merci Brrruno et AmThLi pour ce "débat" car je me retrouve beaucoup dans vos échanges.

Mon principal défaut, il y a encore quelques mois (avant une formation sur les entretiens), était que je voulais aller directement à la "résolution du problème" sans prise en compte du rythme du patient.

Je suis en train de travailler sur cela par exemple en demandant au patient "qu'attendez vous de cette hospitalisation?" et en lui laissant plus la place dans les entretiens. Je sais que cela peut paraitre léger mais cela m'aide pour écouter la demande du patient, de mieux respecter son attente et le replacer au centre de sa prise en charge.

Je ne suis qu'au début de mon apprentissage et votre aide m'est précieuse pour approfondir ma réflexion et mon positionnement.

Alors ... MERCI
:D

IDE en psychiatrie
erquy72
Accro
Accro
 
Messages: 1492
Enregistré le: 21 Aoû 2008 20:37

Messagepar brrruno » 10 Fév 2015 23:51

Bonsoir,
merci surtout de pouvoir rapporter ce genre d'expérience car je pense que c'est surtout en réfléchissant notre manière d'être que l'on progresse dans une rencontre authentique. Appliquer une manière d'être édicté par un autre ne sera jamais aussi productif que de réfléchir sur nos positions et de pouvoir les ré-arranger.
Cette simple question n'a rien de léger, non seulement elle donne au patient une place dans l'entretien, mais elle lui redonne aussi (et surtout) une place d'individu actif, responsable de lui-même. Cette question, qui pourrait sembler une évidence à tous ceux qui la lirons, lorsqu'on y pense bien est pourtant souvent oubliée. Sans doute du fait de son évidence et sa simplicité ...
Elle n'a rien de léger non plus car les réponses ne sont pas toujours celles que l'on attend.
C'est une question qui engage le patient mais le soignant également car on fait parti de cette hospitalisation.

Ce qui fait la richesse de ce métier c'est qu'on en apprend tous les jours (dans la mesure où l'on a envie d'en apprendre) mais on peut aussi apporter énormément que l'on ai pas, peu ou beaucoup d'expérience. Le pire c'est que bien souvent on ne sait pas exactement ce que l'on apporte et à qui. C'est la richesse des interactions humaines.
Une de mes expériences qui m'a le plus apporté est sans doute le travail avec les enfants autistes (et pourtant je n'ai pas envie de me ré-engager dans un tel travail). Je pense qu'après une telle rencontre on ne voit plus l'isolement et la relation à l'autre de la même façon.
brrruno
Accro
Accro
 
Messages: 902
Enregistré le: 03 Juin 2013 22:58

Messagepar dan65 » 11 Fév 2015 00:12

L'apprentissage du premier contact est quelque chose de bien compliqué tant il y a d'éléments qui faussent l'approche. Patient connu du service, on va relire le dossier en oubliant que malgré tout c'est une autre histoire qui commence. Diagnostic posé lors d'une hospitalisation précédente = idée préconçue pour le nouvel arrivant à qui on ne laisse pas le temps de montrer ou dire sa souffrance puisqu'on sait déjà.
Notre notion de temps se percute avec celle du médecin qui veut mettre en place le traitement parce que lui n'aura plus le temps après, ce qui parasite complètement la première écoute, les premiers échanges. Or, pour prendre soin il faut prendre son temps mais aussi le donner.
Que dire aussi de la parole ? On sait que parfois nos premiers mots vont décider du sens d'un hospitalisation, et aussi du bien-être d'un individu et d'un service. Savoir écouter me semble aussi important que savoir parler.

Dans mon service on observe une semaine avant de mettre en place un traitement pour les patients qu'on ne connaît pas (ados). C'est parfois dur à tenir mais ça me semble une bonne solution.
je soigne tout ce qui bouge ! Et parfois même ceux qui ne bougent pas...
dan65
Accro
Accro
 
Messages: 1139
Enregistré le: 12 Mai 2008 21:58
Localisation: là où tombe la neige


Retourner vers « Psychiatrie »



Publicité