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Recherche – Travail en équipe : quelles perceptions ?

Trois étudiantes en 3e année de psychologie à l’université François Rabelais de Tours avaient, en mars 2012 dans le cadre de leurs études, sollicité la communauté d’Infirmiers.com pour participer à une enquête sur « la perception du travail collectif en fonction du statut occupé au sein de l’équipe de santé ». Elles nous livrent à distance le fruit de leur analyse et nous les en remercions.

Recherche – Travail en équipe : quelles perceptions ?Il y a quelques mois, en mars dernier, nous avons mené une enquête sur la perception du travail en équipe auprès des infirmières et des aides-soignantes. Notre recherche s’est faite au travers d'un questionnaire portant sur 5 dimensions distinctes, « Structure d’équipe », « Direction », « Contrôle de la situation », « Soutien mutuel » et « Communication ». Notre hypothèse de départ était donc, au vu de la littérature, que les personnes ayant un statut plus élevé dans la hiérarchie perçoivent plus positivement le travail en équipe. Cependant nos analyses n’ont pas pu mettre en évidence une différence significative de perception du travail en équipe entre les infirmiers et les aides-soignants dans aucune des dimensions analysées.

Quelques précisions

Nous pouvons essayer d’expliquer ces résultats par plusieurs facteurs portant sur le questionnaire lui-même, l’échantillon ou encore la passation. Les analyses factorielles nous ont en effet conduits à ne conserver que 4 dimensions sur 5, dont deux incomplètes. La dimension « Structure d’équipe » a, en effet, été écartée de l’analyse car aucun item ne saturait dans cette dimension. En lisant le descriptif sur le site web correspondant au questionnaire, la dimension structure d’équipe a été ajoutée aux 4 autres après la validation du programme par Salas, Sims et Burke (2005). Ainsi, même si cette dimension a été validée et que les qualités psychométriques du questionnaire sont décrites comme satisfaisantes, nous pouvons nous demander si le rajout de cette dimension était vraiment nécessaire.

Cependant, la suppression de cette dimension lors de nos analyses pourrait être dû au fait que nous avons interrogé des personnes venant d’hôpitaux et de services différents. Les équipes ne fonctionnant pas de la même façon selon les lieux, cela a pu biaiser nos résultats concernant cette dimension.

Les infirmiers et les aides-soignants l’ont donc bien compris, une harmonie au sein d’une équipe permet une meilleure qualité de soin et de service pour le quotidien de leurs patients mais aussi d’eux-mêmes.

Confiance et communication de mise

En testant les dimensions « direction », « contrôle de la situation », « soutien mutuel » et « communication », nous constatons donc qu’il n’y a aucune différence significative quant à la perception du travail en équipe. Le fait que les infirmières et les aides-soignantes travaillent aussi étroitement pourrait expliquer cette perception relativement proche. Comme nous avons pu le voir, il est indispensable qu’un travail en équipe soit approprié afin d’assurer les soins et le suivi du patient et éviter ainsi toutes erreurs qui peuvent survenir par manque de confiance et de communication entre les deux corps de métier pourtant complémentaires (Institute Of Medicine Report 1999). Les infirmières et les aides-soignantes l’ont donc bien compris, une harmonie au sein d’une équipe permet une meilleure qualité de soin et de service pour le quotidien de leurs patients mais aussi d’eux-mêmes. Selon nos résultats, le fait que les aides-soignantes se sentent dévalorisées dans leur travail et non reconnues à leur juste valeur au sein de l’équipe hospitalière (Crickmer, 2005), ne semble pas altérer leur vision du travail en équipe. On peut donc dire que notre hypothèse d’une différence de perception entre ces deux statuts hospitaliers n’est pas validée et qu’une démonstration de différence perçue entre les deux corps de métier n’a pas été possible grâce à ce questionnaire. Nous pourrions penser que les résultats suivent la réalité du terrain car la revue Circulaire de (1996) présente bien ces deux métiers comme étant en étroite collaboration.
Notre protocole pourrait donc être critiqué car, par souci de temps et de disponibilité des agents soignants et infirmiers, nous avons préféré effectuer notre sondage auprès de professions assez accessibles et nombreuses dans les services hospitaliers. Ainsi nous ne pouvons pas réellement comparer nos résultats aux expériences trouvées dans la littérature puisque celles-ci relataient la plupart du temps des différences de perception entre médecins et infirmières. Cependant il aurait été trop compliqué d’interroger au moins 50 médecins sur le laps de temps proposé. De plus un échantillon plus important aurait pu nous permettre de mettre en évidence cette inégalité de perception du travail en équipe entre les aides-soignants et les infirmiers.

Enfin, comme évoqué précédemment, il aurait été préférable de faire passer ce questionnaire à des infirmières et à des aides-soignantes du même centre hospitalier, voire du même service, afin d’avoir en référence un seul et même cadre de santé. Cependant, les effectifs sont en général assez réduits et le « turn-over » reste très important dans des services où des intérims infirmiers ou des remplaçants sont souvent intégrés à l’équipe rapidement et sans trop de préparation à la population malade (exemple d’une unité Alzheimer du Centre Hospitalier de Luynes avec des patients particuliers pouvant se montrer violents).

Complémentarité et harmonie

Beaucoup de remarques nous ont été faites sur le « turn over » dans le questionnaire en ligne, notamment par des infirmières. En effet les intérimaires, les remplaçants ne connaissent pas, en général, le fonctionnement du service dans lequel ils sont affectés, ni l’équipe, ni les patients. Les relations interpersonnelles peuvent alors être fortement altérées, remettant le travail d’équipe en cause car le personnel soignant permanent doit remplir presque seul des tâches habituellement partagées, afin d’éviter tout type de conflit, mais aussi former sur le tas les remplaçants. Effectivement, les postes « provisoires » occupés par des intérimaires ou même des stagiaires sous-tendent à des formes de coopérations contraignantes qui peuvent engendrer une forme de frustration pour les autres membres de l’équipe ou par le patient lui-même selon Bousquet (2003) pour la Drees (Direction de la recherche des études, de l’évaluation et des statistiques). Le problème se situe donc sur la remise à jour des protocoles et sur la surveillance du travail de ces personnes « de passage ».

Ainsi, même si aucune différence n’a pu être trouvée entre infirmiers et aides-soignants, notre réflexion nous conduit à penser que ce sont deux métiers relativement proches au niveau de l’exercice et que malgré un statut et une formation différents, cela n’empêche pas les deux métiers d’exercer en complémentarité et en harmonie.

Public/privé, paramédicaux/médicaux...

Afin d’approfondir notre recherche, nous aurions pu nous intéresser à la différence de perception entre le personnel soignant d’une clinique privée ou d’un hôpital public car des études (Arborio, 2001) ont déjà pu montrer qu’il y avait une notable différence entre les deux ambiances de travail. Les médecins du secteur public ont l’air de penser qu’avoir une activité de formateur est une surcharge de travail néanmoins positive même s’ils ne peuvent assurer leur rôle de leader de groupe contrairement aux médecins des cliniques privées qui évoquent une surcharge de travail, cette fois négative. En conséquence, dans l’univers médical, la séparation entre le corps médical et le personnel paramédical indique le sens particulier pris habituellement par les collectifs de travail.
Aussi nous aurions pu nous intéresser à la relation qu’il pouvait y avoir entre le patient et le corps médical ou paramédical. En effet, l’intérêt du patient exige, ou du moins en principe, que tous les participants à l’acte médical coopèrent pour mener à bien sa guérison ou améliorer sa santé. Au-delà de sa maladie, le patient devient donc un point central pour l’articulation de la coopération dans cet univers. Effectivement les patients doivent être au centre des préoccupations des personnels soignants et nous aurions pu nous intéresser à la perception qu’avaient les patients du travail en équipe de leur propre équipe soignante. De plus, nous pourrions aussi dans une autre perspective nous demander si le patient peut faire l’objet de source de tensions entre les corps médicaux et paramédicaux, ce qui pourrait avoir pour conséquence un malaise des personnels au sein de leur travail.

D’autres variables auraient pu faire l’objet d’une interrogation plus poussée sur le travail en équipe hospitalier, notamment dans la différence de coopération entre les équipes de nuit et les équipes de jours, mais aussi savoir si les ASH ont une vision différente du travail en équipe que les aides-soignants et les infirmiers.

L’entraide, une valeur phare

Pour terminer, quelques cadres ont eu la gentillesse de répondre à notre questionnaire et nous complimenté sur notre travail tout en précisant que certains cadres sont en fait des personnes « faisant fonction de cadre » et ont donc un statut qui diverge de ceux des infirmières mais dont la fonction première est celle des infirmières. Nous nous sommes alors intéressées de plus près à la dimension « Direction » qui regroupe des questions sur la gestion du service par les cadres de santé et nous avons pu constater que la plupart du temps les réponses sont dans un versant négatif. Les infirmiers comme les aides-soignants ont en effet une vision très souvent négative de leur supérieur. Il serait donc intéressant, pour ce genre d’étude, de vérifier la perception du travail en équipe selon deux points de vue distincts : celui du cadre et celui des infirmiers et aides-soignants d’un même service afin de les comparer.

Ainsi notre étude nous a permis de saisir la difficulté des recherches sur le terrain car beaucoup de variables devraient être contrôlées afin d’assurer la validité des analyses, des hypothèses. Ce travail est néanmoins un bon exercice afin d’améliorer nos futurs projets d’enquêtes sur le terrain. De plus, nous avons pu constater que le temps et la rigueur sont des facteurs indispensables pour mener à bien une étude plus approfondie.

Ce travail de recherche nous a donc permis d’acquérir de bonnes connaissances à propos des conduites de travail retrouvées au sein de certains services hospitaliers. Nous pouvons notamment citer l’entraide qui peut être une forme de solidarité à l’intérieur d’une équipe de travail avec pour exemple type la collaboration des aides-soignants avec les infirmiers ; les conflits entre collègues dans les relations de travail ou personnels, par exemple autour de la transmission d’information, autour des patients difficiles ou encore autour d’intérêts personnels. Après les recherches dans la littérature concernant « la perception du travail des infirmiers et des aides-soignants », une question peut alors être posée : « Existerait-il un matériel idéal de travail pour une bonne coopération en équipe ? En effet pour une coopération efficace, il est nécessaire d’avoir des outils de travail appropriés.

Bibliographie

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Licenciées en psychologie à l’université François Rabelais de Tours.
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