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Des urgences à la philo... il n’y a qu’un pas

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Recherche en soins infirmiers

Christophe Pacific, docteur en Philosophie et Directeur des Soins à Toulouse nous raconte au travers de ses expériences professionnelles, mais aussi humaines, comment il en est venu à s'interroger sur la qualité des soins prodigués et plus particulièrement sur la problématique de l'éthique. Rencontre...

J’ai très vite senti qu’une blouse d’infirmier était plus lourde que ce qu’elle paraissait. Elle nous « oblige » moralement. Au début, cette obligation est relativement voilée, comme une image floue dans un appareil photo et petit à petit, le focus se fait plus précis à chaque nouvelle expérience. D’étudiant en soins infirmiers au doctorat en Philosophie ce fut un chemin pavé de rencontres humaines qui ont laissé des traces, quelques cicatrices mais aussi et par-dessus tout des pistes lumineuses et instructives.

Cette profession détient dans son art un trésor d’humanité, c’est tout simplement ce que l’homme peut offrir de meilleur : un soin

Christophe Pacific, docteur en Philosophie et Directeur des Soins à ToulouseMa première chance fut de découvrir les services de réanimation à l’hôpital militaire H. Larrey, à Toulouse, lors de mon service national (je vous parle là d’un temps que les gens de vingt ans…). Je me débarrassais alors de mes peurs au niveau de la technicité de ces services. Ceci devait me permettre, un peu plus tard, d’intégrer un Service de Suppléance et de Compensation Infirmier (SICS) à l’Hôpital public dans un pool de nuit spécialisé Urgences-SMUR-Réa-NéoNat-Pédia. Cette période euphorique de découverte a quelque peu favorisé une forme de « boursouflure égotique », celle qui nous fait nous sentir quelquefois un peu au-dessus du panier… Quelle erreur narcissique ! La technique n’est rien si elle sert à nous distancier de cet Autre vulnérable. Au contraire, la force de la technique réside en cette valeur ajoutée qui permet à l’infirmier d’affiner son acuité clinique afin de réussir un soin précieux. Une fois fait le tour de mon nombril, je pouvais désormais me consacrer à autrui mais surtout à la qualité du soin que je devais lui porter.

Le premier bouleversement professionnel

Ces nouveaux-nés ou ces patients qui ne sont pas capables de se déterminer par eux-mêmes du fait d’une sédation, d’un coma ou d’un handicap, m’ont obligé à m’interroger sur la qualité de mes soins. Une courbe des surveillances biologiques et cliniques qui s’améliore, un parcours de soins calé dans une durée moyenne de séjour (DMS) « convenable» n’ont jamais garanti une démarche éthique de tous. Nous avons chacun d’entre nous une distance propre envers le patient, un contact singulier pendant les soins, des habitudes de transmission à l’écrit ou à l’oral. Il y a aussi ce qui est visible et ce que nous ne montrons pas… Bref, autant de biais qui infèrent dans une démarche éthique. Voilà, le mot est lâché : l’éthique ! La réflexion éthique n’avait pas vraiment pignon sur rue dans les années 80… Nous entendions parler de la mise en place d’un soi-disant Comité Consultatif d’Éthique en 1983… Mais où se situaient mes propres certitudes sur le curseur de l’éthique ?

La fin des certitudes

Une expérience en médecine humanitaire au Mali, dans le pays Dogon avec l’association Via Sahel devait faire voler en éclat toutes les certitudes qui s’accrochaient encore à moi. Nous avions la chance d’œuvrer pour une association qui menait en son sein une réflexion humaniste en collaboration avec le gouvernement malien et le peuple dogon. Nous avons œuvré avec mon épouse et quelques compagnons militants pendant plus de 10 ans pour cette association qui a pris de l’ampleur de Paris à Villefranche de Rouergue, Castanet, Albi, Cahors, Lyon, Toulouse, en Gironde, en Bretagne… Cette fédération a permis de centraliser la réflexion et d’élaborer clairement avec les représentants du pays Dogon un plan de coopération sur le triptyque sanitaire, agraire et scolaire (construction d’un dispensaire-hôpital, formation de personnel de santé, puits, greniers communaux, écoles). Plus que ce que nous avions accompli sur le plateau dogon, j’ai rencontré un peuple, une culture qui m’a offert le plus beau cadeau qui soit : un nouveau regard sur le monde.

plan de coopération dogon mali sur le triptyque sanitaire agraire et scolaire

L’une des expériences les plus marquantes fut quand cette mère amena son enfant de deux ans au médecin du dispensaire pour que lui soit pratiquées l’excision et l’infibulation sous anesthésie locale et avec mesures d’asepsie. Sans quoi l’enfant serait rendue à la « femme forgeron » qui pratiquerait l’acte selon la tradition sans asepsie et à vif. Fallait-il penser ce geste médicalisé comme un moindre mal face à un pire ? Fallait-il refuser de participer à cette mutilation sachant que nous renverrions l’enfant vers une mutilation douloureuse augmentée d’un risque infectieux certain ? Nous ne pouvions faire fi du contexte culturel ni soustraire cette enfant à cet acte, cette pratique était à cette époque (1986) incontournable pour l’appartenance au groupe. Le geste de cette mère était déjà subversif en soi (demander anesthésie et asepsie contre la tradition), certainement le début d’un changement mais qui nous paraissait encore tellement violent. Ce questionnement n’a cessé de me hanter et il est certainement à l’origine de cette volonté d’approfondir la réflexion éthique.

« Nous avons chacun d’entre nous une distance propre envers le patient »

Après cela, rien n’a pu être pensé comme avant. L’idée du meilleur possible s’imposait contre la médiocrité du moindre mal. Le moindre mal reste un mal en soi ! Viser un soin de cet ordre nous cantonne dans la sphère du mal ! Aujourd’hui, je profite de cette tribune qui m’est donnée par Infirmiers.com pour soutenir le peuple malien et particulièrement le peuple dogon qui se trouve à la fois dans un étau géopolitique entre la rébellion du Nord, et une crise alimentaire due à la sécheresse. Dans la plupart du Sahel, les réserves alimentaires sont épuisées depuis le mois de mars.

La suite logique

Ces expériences professionnelles et humaines m’ont poussé naturellement vers un Diplôme d'Université (DIU) d’Éthique de la Santé. Ce dernier m’a réellement mis en appétit sur la réflexion philosophique morale du soin. Une fois l’école des cadres terminée et après quelques années de management hospitalier dans des services et pôles divers en tant que cadre de santé, puis cadre supérieur, j’ai rapidement opéré une validation des acquis en cursus universitaire de Philosophie (année rude où il fallut donner quelques coups de rame pour me mettre à niveau !).

« Je crois que l’art infirmier commence à peine à s’émanciper et nous sommes à l’aube d’une nouvelle existence soignante »

A partir de là, j’ai suivi le cursus universitaire normal en parallèle de ma fonction hospitalière : Maîtrise – Diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS), puis bascule en DEA (Master Recherche) et trois années de doctorat. Cet enseignement était dispensé au départ par l’Université de Paris-Est et l’Espace Éthique de l’AP-HP (dirigé par Emmanuel Hirsch) puis s’est prolongé à l’Université de Paris-Est avec des profs géants comme Dominique Folscheid, Eric Fiat et David Smadja qui ont permis des rencontres somptueuses avec Pierre Magnard, Chantal Delsol, Marcel Conche, Michel Téreschenko, Sadek Béloucif, Jacques Testard et tant d’autres fleurons de la pensée philosophique. Aujourd’hui cet enseignement fait école au point de s’appeler l’École Éthique de la Salpêtrière. Je suis très fier d’avoir pu suivre cette qualité d’enseignement et je recommande chaleureusement cette École pour tous ceux qui souhaitent prolonger une réflexion éthique de terrain par la lumineuse et joyeuse pensée de nos professeurs. Quelle jubilation, comme Montaigne le propose, de « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui1».

Le transfert des compétences

Très vite après le DIU, j’ai transféré ces enseignements sur le terrain. D’une part sur la formation continue au niveau du Centre hospitalier dont je dépendais ainsi que sur la formation initiale autour de l’éthique dans les Instituts de Formation en Soins Infirmiers (IFSI) et les instituts de formation médico-sociaux. Plus tard, j’ai développé un module d’enseignement sur l’éthique du management à l’Institut de Formation des Cadres de Santé (IFCS) de Toulouse et à l’Université Toulouse le Mirail dans des modules de Master 2 sur l’encadrement des services de santé. L’obtention du doctorat en 2008 a été déterminant pour un recrutement sur un poste de Directeur des Soins dans un établissement de santé privé MCO à Toulouse. Cette expérience a été riche d’enseignement et m’a permis d’élargir ma vision en termes d’analyse du système de santé ainsi que sur les modes managériaux.

Le temps de la transmission

Aujourd’hui mes projets visent la promotion de cette profession dans un projet d’excellence. Voilà une ambition que je souhaite partager « avec et pour autrui dans des institutions justes2». Faciliter et encourager les motivations pour développer et déplier les expertises soignantes. Explorer les champs du possible vers de nouveaux concepts de soins car je crois que l’art infirmier commence à peine à s’émanciper et nous sommes à l’aube d’une nouvelle existence soignante.

Penser les utopies plus que jamais

Le contexte socio-économique rend-il utopique cette vision du soin ? Imaginez simplement un monde sans utopie, sans rêve, uniquement mû par une soumission librement consentie au système… J’ai appris une chose dans cette vie pour y donner du sens, la puissance n’a de sens que si elle est mise au service des plus vulnérables et améliorer la qualité du vivre-ensemble. Non, croyez-moi, les soignants n’ont pas fini de nous étonner ! Ils sont très attachés à leur liberté et ils ont compris que cette liberté se gagnait par la voie de l’excellence. Cette profession détient dans son art un trésor d’humanité, c’est tout simplement ce que l’homme peut offrir de meilleur : un Soin.

Notes

  1. Michel Eyquem de Montaigne, Essais, L.I, XXVI.
  2. Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, « Points », 1990.

Christophe Pacific a publié en septembre 2011, aux Editions l’Harmattan, un ouvrage intitulé : « Consensus/disensus. Principe du conflit nécessaire ». L’argument est le suivant : à vouloir éliminer le conflit, nous éludons l'opportunité de le dépasser. Nous sacrifions un meilleur possible au profit d'une démocratie du moindre mal. Les décisions pluridisciplinaires, qu'elles soient issues d'un staff médical, d'un comité d'éthique ou d'une instance politique internationale, succombent aujourd'hui au chant du consensus. A contrario, le dissensus assure, par le lien fécond de la parole, le souffle éthique d'une société. Il y a davantage de possibles dans un conflit que dans un consensus.

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Directeur des Soins
Toulouse
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Commentaires (1)

L'art-de-rien

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1 commentaires

#1

Merci

Je voulais vous remercier d'avoir écrit cet article.

Je suis étudiante infirmière en 2ème année et voici quelques temps je me pose des questions quant à continuer ou non mes études en soins infirmiers.
Je ne me reconnais pas dans la politique de santé qui a été mis en place et qui a été imposée au sein des établissements de soins. Je n'imagine pas travailler dans ces conditions au vu de mon éthique (rendre le monde humainement habitable, recherche un idéal de société et de conduite de l'existence).

La promotion de cette profession dans un projet d’excellence me parait un très beau projet. Quand je lis que vous voulez le partager « avec et pour autrui dans des institutions justes» cela me rassure. Je me dis qu'heureusement de belle personne existe et se pose des questions en cherchant des pistes pour "le meilleur possible".

A la question: "Le contexte socio-économique rend-il utopique cette vision du soin ?"
Je pense que l'utopie n'est pas l'irréalisable mais l'irréalisé!

Je terminerai par une citation de Didier Sicard :" Prendre soin c'est donc assumer notre métier pour en faire peut-être le dernier rempart face à l'indifférence de notre monde, le dernier refuge de l'humanité de notre société".