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A lire - Ni nurse, ni nonne : le mythe infirmier


Les infirmières seraient les héritières à la fois des religieuses hospitalières et des « nurses » de la Croix Rouge créées par Florence Nightingale pendant la guerre de Crimée. Pour le théoricien, des soins infirmiers Michel Nadot, il s’agit d’un mythe préjudiciable à la mise en évidence et en valeur du véritable travail infirmier. Celui-ci est certes au service des malades et des médecins, mais aussi des collectivités et établissements dans lesquels il s’effectue. C’est essentiellement un travail de médiation entre ces différentes sphères d’action dans le but d’assurer le bon fonctionnement de l’ensemble.
Merci à Serge Cannasse de partager avec la communauté d’Infirmiers.com cet intéressant décryptage publié récemment sur son blog Carnets de santé.

A lire - Ni nurse, ni nonne : le mythe infirmierParmi les théoriciens des soins infirmiers, Michel Nadot est incontestablement un auteur important, sinon le plus important, au moins dans l’espace francophone. Le point de départ de son travail est une interrogation sur leur spécificité : « en quoi les soins infirmiers sont ils infirmiers  ? », selon une formule qu’il affectionne. Pour y répondre, son travail articule une observation minutieuse des pratiques infirmières dans les services hospitaliers (suisses) et une recherche historique poussée. Celle-ci aboutit aujourd’hui à un livre qui se veut un « pavé dans la mare », qui « est cette espèce d’insouciance angélique, cette eau dormante, cette forme d’indifférence représentée par l’absence de sens critique chez certaines infirmières par rapport à l’identité de leur discipline » (qui peut aller de pair avec un sens aigu de la critique du système de soins).

Pour répondre à la question de départ, il faut se débarrasser de deux « faux parents » : la médecine et les églises (catholiques et protestantes) n’ont pas engendré le métier. Celui-ci est fondé sur des pratiques et des savoirs qui le rangent du côté des sciences humaines.

Soumises, dévouées, disponibles, peu coûteuses

Le mot « infirmier » est d’origine religieuse. Sa prééminence correspond historiquement à une époque qui va en gros de la deuxième moitié du 18ème siècle à la fin du suivant : celle qui voit les médecins et les ordres religieux unis pour s’approprier l’hôpital et le réorganiser en un établissement proche d’une « maison monacale » (c’est-à-dire, entre autres, fermé).

Pour les médecins et les directions hospitalières, même laïques, les religieuses ont plusieurs avantages : elles sont soumises (une infirmière se doit d’être obéissante au médecin et à sa hiérarchie), elles sont dévouées (elles répondent à une vocation qui doit leur assurer un salut éternel), elles sont formées conformément à leurs attentes, elles ne coûtent pas cher, elles sont disponibles en nombre, alors que les besoins en personnels augmentent, et enfin ce sont d’excellentes administratrices. Ce sont elles, les infirmières. Le mot associe deux étymologies, infirme et enfer, c’est-à-dire en allant vite « faible, malade, mauvais, malsain », que ce soit le corps ou l’âme, et « damnation », les maux du corps ou de l’âme étant la conséquence d’une faute, d’un pêché. Les infirmières sont les religieuses qui prennent en charge les personnes atteintes dans le but d’assurer leur salut.

« Les infirmières détiennent des savoirs qui se transmettent et s’affinent de génération en génération, mais qui sont invisibles, y compris souvent à leurs propres yeux, comme aujourd’hui. »

Des savoirs populaires, non écrits, invisibles, ignorés

Le mythe infirmierElles vont progressivement remplacer l’ancien personnel ou le mettre sous leur coupe, lui déléguant notamment toutes les tâches ingrates « indignes » de leur état, puis bien plus tard, lui imposant d’être « infirmier ». Ce personnel exerce depuis au moins le 12éme siècle dans des établissements en grande partie publics, largement autonomes dans leur gestion et leurs ressources (les hospices, hôpitaux, etc ne sont pas seulement religieux, contrairement à une légende coriace). On dirait aujourd’hui que ce sont des entreprises, dont les ressources sont essentiellement agricoles et dont le but n’est pas le profit, mais le service aux indigents. En poursuivant l’analogie, son « conseil d’administration » serait issu de la bourgeoisie locale, l’encadrement serait assuré par un ou une « cadre de santé » chargé(e) de la gestion et de la supervision du personnel et plutôt issu(e) des couches favorisées de la ville, alors que ce personnel est issu des classes populaires.

Les fonctions de ces « servant(e)s » sont multiples : s’occuper de l’institution (le domaine), de la collectivité (le groupe humain) et de l’homme ou la femme recueilli(e). Avant même de répondre aux prescriptions des « institutionnels » ou des médecins, leur rôle essentiel est d’être au cœur des échanges dans l’établissement. Ce sont avant tout des médiatrices (car ce sont surtout des femmes), entre humains de différents statuts et entre humains et objets (par exemple, savoir réapprovisionner une denrée manquante), indispensables à la vie de l’établissement. Les véritables ancêtres des infirmières actuelles, ce sont elles.

Elles détiennent des savoirs qui se transmettent et s’affinent de génération en génération, mais qui sont invisibles, y compris souvent à leurs propres yeux, comme aujourd’hui. Ainsi, une étude internationale menée par Michel Nadot a montré qu’en moyenne 72 % du temps de travail des infirmières actuelles n’est pas dévolu aux soins « médicaux », prescrits ou non (qui n’occupent que 12 % de leur temps), mais au recueil et à la gestion de l’information, à la gestion administrative, à la coordination, à la régulation et aux relations (entre professionnels et entre professionnels et malades). L’infirmière n’est pas présente que pour le malade, loin de là ! ce qui implique que les indicateurs de charge de son travail doivent tenir compte des véritables fonctions qu’elle exerce et pas seulement se baser sur ce que les médecins, les gestionnaires et les consultants en perçoivent.

« Michel Nadot tente de sortir du « mythe » et d’en tirer les conséquences, éminemment pratiques, sur la nature même du travail infirmier. »

Valérie de Gasparin, pour la laïcité et la liberté

Comment ce travail a-t-il été occulté ? D’une part, on l’a vu, médecins et ordres religieux ont pris le pouvoir dans les hôpitaux. Ils ont pu y imposer leurs discours et leurs points de vue, y compris sur ce que doit être le rôle infirmier. Au passage Michel Nadot écorne singulièrement la figure de Florence Nightingale, l’icône fondatrice du mythe infirmier, vénérée par toute la profession. Malgré sa volonté d’élever le niveau d’instruction des infirmières, il préfère à cette dévote et affiliée à une organisation de type militaire (la Croix Rouge d’alors) la figure de sa rivale Valérie de Gasparin, qui a perdu la bataille, fondatrice d’une école laïque pour les soignantes, dont elle voulait qu’elles exercent un métier « normal », sans obligation de vocation, et qu’elles soient « libres ».

D’autre part, les « servantes » (en fait, leurs noms ont été multiples) sont le plus souvent illettrées, donc dans l’incapacité d’écrire leurs savoirs et de contrecarrer les règles savamment rédigées des ordres religieux, à supposer qu’elles en aient eu l’idée, ce qui est hautement improbable. L’époque n’était pas encore mûre pour cela.

En définitive, l’objet du travail de Michel Nadot n’est pas tant de fonder abstraitement une identité « infirmière » (qui a bien du mal à se constituer) dans un but louable de « reconnaissance ». Il est de sortir du « mythe » et d’en tirer les conséquences, éminemment pratiques, sur la nature même du travail infirmier, par exemple en donnant un soubassement rationnel solide aux revendications sur les conditions de travail (au-delà de la pénibilité et de ses conséquences) et en engageant l’efficacité du système de soins.

Un travail précurseur

Voici résumé à grands traits (trop grands traits) un livre riche, dont les multiples citations de textes anciens donnent de la chair au propos. Il faut cependant, et à mon grand regret, apporter une mise en garde : sa lecture n’est pas facile. Pas seulement par l’abondance des extraits de règlements hospitaliers, contrats d’embauche et autres, qui font la matière même du travail d’historien, mais aussi par une langue abrupte, dont la sémantique est souvent imprécise, la syntaxe hasardeuse et la construction bancale. Le livre a manifestement manqué de relecteurs bienveillants, donc cruels, attentifs à chasser les maladresses de style et les approximations des énoncés. Il a sans doute manqué aussi de confrontations scientifiques. Les référents théoriques de Michel Nadot sont très clairs, et c’est une grande qualité : Michel Foucault, Paul Ricoeur, Régis Debray, pour les principaux. Mais bien souvent, ils encombrent plus son propos qu’ils ne le clarifient.

Qu’on ne se méprenne pas sur ce qui précède : Michel Nadot est un auteur important, mais c’est un auteur encore bien seul, au milieu d’un champ théorique immense, qui apparaît à beaucoup comme un désert quand ils ne l’ignorent pas purement et simplement. Avec les qualités et les défauts des précurseurs, il a le mérite de s’avancer dans une question cruciale de notre époque : si tous les savoirs ne sont pas scientifiques, qu’est-ce qui fonde leur validité, y compris celle des plus modestes en apparence ?

  • Michel Nadot. Le mythe infirmier ou le pavé dans la mare. L’Harmattan, 2012. 256 pages, 25,50 euros.

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Serge CANNASSE
Carnets de Santé
http://www.carnetsdesante.fr
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Commentaires (5)

Renardepiqure

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#5

Retour sur âneries

À Loulic: Serge Cannasse ayant rectifié son propos, (tout à son honneur)il n'est plus question dans le livre de Nadot de "nurses de la Croix-Rouge crées par F. Nightingale", donc la crédibilité de l'ouvrage Nadot (que je viens de lire)demeure. Heureusement, car même si il n'est pas facile à lire, il risque de devenir un ouvrage de référence incontournable pour l'histoire de la discipline infirmière.
L'ordre de la nature (sciences du monde matériel)et l'ordre de l'humain (sciences du monde humain)ne sont pas des concepts fumeux mais tout modestement une typologie utilisée depuis longtemps en philosophie des sciences pour distinguer les mondes savants.
Les seuls infirmiers frustrés par la médecine comme vous dites que j'ai rencontré sont souvent des étudiants qui, ne pouvant aspirer à...ou poursuivre des études de médecine, se sont vus contraints de faire des études d'infirmiers en pensant jouer le même sport mais dans une catégorie différente, voire inférieure...Malheureusement, (retour à l'histoire)les soins infirmiers ne peuvent pas être paramédicaux comme on l'entend encore dans quelques discours parfois très officiels, d'où frustration d'ordre représentatif...
Je ne comprend pas ce que vient faire votre question sur le sidiief dans le débat(qui a comme membres un nombre honorable de docteurs en sciences infirmières reconnus scientifiquement par les subventions de recherche qu'ils obtiennent, ce qui n'est pas donné à tout le monde)(???).

serge cannasse

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#4

à propos des âneries

A Loulic : Je me suis sans doute mal exprimé si j’ai pu faire penser que Michel Nadot attribuait à Florence Nightingale la création des infirmières de la Croix-Rouge. En effet, il précise (p 171) « c’est Valérie de Gasparin qui donne à Henry Dunant l’idée de fonder une association en faveur des militaires blessés (…). Alors que la Conférence internationale de la Croix Rouge, réunie à Londres en 1907, honorait Florence Nightingale comme inspiratrice de cette même Croix Rouge, il est indéniable que c’est bien à Madame de Gasparin que revient l’honneur d’avoir pensé une association neutre pour aider les blessés militaires sur les champs de bataille et non à Henry Dunant qui n’a fait que donner corps à l’idée. Pourquoi Madame de Gasparin est-elle occultée ? » La méprise vient sans doute de l’emploi du conditionnel (les infirmières « seraient » les héritières etc), ce qui est différent de l’emploi du présent (les infirmières « sont »), qui, lui, aurait clairement fait dire à Nadot ce qu’il ne dit pas. La phrase suivante explicite le choix : il s’agit d’un « mythe », c’est-à-dire d’un récit que beaucoup de gens croient alors qu’il n’est pas forcément conforme à la réalité historique. C’est à ce « mythe » que s’attaque Nadot.

Il précise plus loin (p 177) : « Valérie de Gasparin ne veut pas que les soignantes laïques portent des habits qui imitent ceux des infirmières hospitalières religieuses. Elles n’ont tout simplement pas à s’habiller comme des sœurs ! Par contre, pour sa « rivale », Florence Nightingale, les infirmières ne doivent pas être portées à la toilette, que ce soit en uniforme ou autrement. (…) Réalisant aussi que l’héroïne anglaise Florence Nightingale affuble de cet uniforme les infirmières laïques qui s’embarquent pour la Crimée le 21 octobre 1854, elle s’insurge contre cette femme dévote qui s’associe aux sisters de Devonport de Miss Selon (institution puséyste des sœurs de la Miséricorde) (…). L’uniforme religieux imposé aux soignantes laïques asservit ces dernières selon Valérie de Gasparin. » On peut déduire au passage de ces extraits que Valérie de Gasparin connaissait certainement très bien Henry Dunant, qu’elle a eu l’idée de l’association Croix Rouge et que c’est Florence Nightingale qui peuple celle-ci d’infirmières en uniforme d’inspiration « religieuse ».

A Renardepiqure : à propos des concepts de l’humain et de la nature, j’ai bien peur que Nadot dise le contraire de ce que vous avancez : « Au plan épistémologique, la médecine se situe dans l’ordre de la nature, alors que l’activité du prendre soin institutionnel se situe dans l’ordre de l’humain. Pour rappel et schématisation, on peut dire que l’objet de la discipline du prendre soin institutionnel (care) est de développer des connaissances permettant d’aider à vivre l’humain, objet de soins et d’attention, en dépit des conditions adverses qui affectent la vie. L’objet des sciences médicales est surtout de découvrir la maladie dans le malade. Ce sont les différentes maladies qui servent de texte : le malade est seulement ce à travers quoi le texte est donné à lire. » (p 213) Ces considérations « fumeuses » sont empruntées à Michel Foucault, mais elles ne datent pas de lui. Avant il y a eu quelques rigolos comme Platon, Aristote ou Montaigne, et j’en passe ! Nadot précise plus loin : « Aujourd’hui, cette discipline dite infirmière se développe à des rythmes variés et des orientations multiples dans le monde entier. Elle appartient aux sciences humaines. » (p 216)

A tous les deux : Le débat posé par Nadot, et d’autres, et qui en énerve plus d’un, c’est celui que décrit le même Nadot, se référant à une controverse des année 1920 : « Pour Anna Hamilton, une garde-malade doit être l’égale du médecin, mais dans un choix d’études différent. Pour Léonie Chaptal, qui n’est pas infirmière, l’infirmière doit au contraire rester dans un rapport hiérarchique vis-à-vis du médecin. » Celle-ci avance d’ailleurs un argument repris dans le rapport de l’IGAS sur la filière LMD pour les infirmières ! « trop d’études peuvent nuire au développement du sens pratique et donc à l’exercice de la profession infirmière. »

Quant au « gloubi boulga » des sciences humaines ou sociales, c’est bien les méconnaître que de les traiter ainsi …

loulic

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#3

cf supra

Je ne fais que me referer a l'article ci dessus.

Si dès le départ l'auteur parle des "nurses de la croix rouge crées par Florence Nightingale", je ne vois pas quelle crédibilité on peut attribuer au reste de l'ouvrage devant une telle connerie.

Pour le reste, c'est votre avis en propre et il n'engage que vous, y compris sur les concept vaseux et fumeux de "l'humain" et de la "nature".

Et si vous ne connaissez pas d'infirmiers frustrés "par la médecine" et qui n'aspirent qu'à s'extraire de la profession pour devenir des docteurs en vents et en creux, c'est que vous êtes loin du terrain et de la réalité (vous n'êtes au sidief vous par hasard ?).

Renardepiqure

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#2

De quelle anerie s'agit-il?

Effectivement, Florence Nightingale n'a rien à voir avec la Croix-Rouge et était en désaccord avec Henry Dunant qui lui, épousait plutôt les valeurs de la rivale de Florence Nightingale (Valérie de Gasparin). Attribuer à l'auteur cette contre vérité enrichie de fantasmes aussi attribués à l'auteur est une anerie de plus pour qui n'a pas lu l'ouvrage et s'en tient par opinion au commentaire de "infirmier.com". Les infirmiers ne peuvent pas développer une frustration face à la médecine car leurs traditions de langage sont antérieures à l'arrivée de cette dernière dans l'hôpital. L'histoire de la discipline infirmière a de beaux jours devant elle à voir sa méconnaissance. De plus, les fondements institutionnels de la discipline infirmière n'ont pas la médecine en référence ni le gloubi boulga des sciences sociales, car la discipline fait son lit dans l'ordre de l'humain et non dans celui de la nature.

loulic

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#1

Quelle anerie ...

Florence nightingale n'a rien à voir avec la croix rouge, elle était même en conflit avec Henry Dunant (même si celui ci s'est influencé d'une partie de son travail). Scutari c'est dix avant solferino.

Commencer par une telle contre vérité n'augure rien de bon pour la suite de son ouvrage.

Pour le reste, en fait de déconstruire un mythe, M Nadot semble surtout appliquer sa propre grille de lecture et ses fantasmes à une profession qu'il a exercé par le passé.

On reconnait là la frustration d'une partie des infirmiers qui ne peuvent supporter la médecine et se croient persécutés par elle, et qui pour s'en affranchir voudrait vider la profession de sa substance et la l'engloutir dans le gloubi boulga des sciences sociales.