DOCUMENTATION

Vers la onzième compétence infirmière

Bonjour,

Cela fait plus d’un an que je vous ai écrit, et depuis, je cherche, je cherche, je cherche… la onzième compétence… infirmière.

Comme vous le savez, le nouveau programme de formation comporte dix compétences à acquérir :

  1. Accompagner une personne dans la réalisation de ses soins quotidiens
  2. Évaluer une situation clinique
  3. Concevoir et conduire un projet de soins infirmiers
  4. Mettre en œuvre des thérapeutiques et des examens
  5. Initier et mettre en œuvre des soins éducatifs et préventifs
  6. Communiquer et conduire une relation dans un contexte de soins
  7. Analyser la qualité des soins et améliorer sa pratique professionnelle
  8. Traiter les informations pour assurer la continuité des soins
  9. Organiser et coordonner les interventions soignantes
  10. Informer, former des professionnels et des personnes en formation.


De prime abord, cela semble cohérent, voire très cohérent. De plus, chaque compétence est déclinée en compétences détaillées. Les compétences détaillées sont structurées en critères d’évaluation et en indicateurs. Ils se définissent ainsi.

  • Critères d’évaluation : Qu’est-ce qui permet de dire que la compétence est maitrisée ? Que veut-on vérifier ?
  • Indicateurs : Quels signes visibles peut-on observer ? Quels signes apportent de bonnes indications ?

Tout cela est bien construit.
Et comme pour le Décret d’actes infirmiers (relisez-le tranquillement, mais entièrement), les compétences sont totalement tournées vers le malade. Et c’est normal. On est là pour ça. Mais cela ne suffit pas. Cela ne suffit plus.  

En effet, pendant toute cette année, je n’ai pas cherché que la onzième compétence, j’ai continué de chercher des témoignages soignants, des « histoires de soins ». J’ai fait un peu comme Le petit Prince et j’ai dit à des collègues : « Raconte-moi une histoire de soin que tu n’as pas oubliée ». Faites de même autour de vous et vous verrez : le résultat est surprenant et d’une richesse extrême.

Alors pourquoi, quand on est soignant, garde-t-on en mémoire tous ces souvenirs de soins ? La réponse est plurifactorielle sans doute. On garde en mémoire, tout simplement parce que c’est une des capacités de l’homme : On mémorise et c’est comme ça. Mais, à priori, on ne mémorise pas tout et n’importe quoi. Il semble que l’on mémorise d’autant mieux ce qui est émotionnellement porteur. Et comme vous le savez la relation soignant – soigné déborde d’émotion. Une émotion particulière que l’on ne partage pas ou quasiment pas, sauf à la pause café peut-être, avec nos collègues. Ces multiples souvenirs forment petit à petit notre intimité du soin. Et comme c’est intime, par définition même, on ne le dévoile pas ou très peu. Et c’est ainsi que peut s’accumuler chez le soignant une charge émotionnelle importante, très importante, trop importante…
Or cette charge émotionnelle, il faut en partie l’évacuer si l’on veut continuer de tenir, si l’on veut continuer d’exercer, si l’on veut continuer d’entrer tout simplement encore et encore dans la chambre du patient.
Pour moi, c’est ça la onzième compétence ! Perdurer au lit du malade ! Et concrètement, cette onzième compétence interpelle des fondamentaux : Comment accompagner le soignant pour l’aider à perdurer plus longtemps au lit du malade ? Quels outils concrets mettre en œuvre ? Avec quelle « recette » managériale ? Nous sommes là au cœur de la gestion des risques, de la gestion de notre risque !

Comment aider l’infirmière à exercer plus longtemps ses dix autres compétences ?

Pour ce faire, je propose :

  • un accompagnement individualisé particulièrement centré sur l’étudiant et son ressenti dans le cadre du suivi pédagogique.
  • un accompagnement à la prise de fonction pour le nouveau diplômé à l’aide de la mise en place ou du développement du tutorat.
  • un accompagnement de l’infirmier tout au long de sa carrière par des analyses de pratiques supervisées par un cadre ou un « superviseur ».

Tout cela existe déjà me direz-vous ! Oui, vous avez raison ! Je pense seulement qu’il faut imaginer et construire des liens entre ces étapes et peut-être développer certaines propositions selon la personne et le lieu d’exercice. Le concept central, c’est comme pour le patient, c’est le concept d’accompagnement.

Plus innovant peut-être : Je demande que ce concept d’accompagnement soit intégré aussi dans les formations continues et les formations professionnelles de niveau cadre, c'est-à-dire de cadre de proximité, de cadre supérieur et de cadre de direction. En effet, il n’est pas possible, ou en tout cas il n’est plus possible, d’imaginer que l’infirmier accompagne le patient dans un moment de vie, de maladie, de souffrance, voire de fin vie, si lui-même et sa structure hiérarchique n’assument pas cette même valeur !

Parallèlement au développement de ce concept fondateur, je propose une réflexion en formation initiale et en formation continue sur plusieurs autres concepts philosophiques qui devraient permettre, à terme, à l’infirmier d’affiner, voire d’affirmer son éthique professionnelle. A minima, les concepts de responsabilité, de respect de la dignité humaine et de confiance me semblent incontournables. La liste n’est pas exhaustive. Cette appropriation devrait nous permettre une meilleure approche de notre code de déontologie. Le Conseil de l’Ordre des infirmiers, à mon avis, devra peser dans ce domaine.

Enfin, au-delà du développement du Conseil de l’Ordre des Infirmiers (et de ses trois niveaux : national, régional et départemental ; ne perdons surtout pas la proximité) et d’un cursus de formation intégrant le système LMD (Licence / Master / Doctorat), je milite en faveur d’une double activité pour les formateurs en soins, comme les PH–PU qui sont à la fois comme leur nom l’indique Praticien Hospitalier et Professeur des Universités. En effet, déconnecter le monde des formateurs en soins, du monde de la production de soins me semble, encore et toujours, une aberration qui doit cesser. Je sais, ce ne sera pas facile, mais c’est possible. Je sais, la période de transition questionnera nos institutions et surtout les personnes au travail. Mais est-ce à cause de cette peur temporaire que nous devons renoncer à un avenir plus adapté, à un système plus cohérent, à des valeurs mieux partagées.

Pour perdurer au lit du malade, il faut réfléchir, développer et promouvoir une nouvelle compétence tournée vers l’infirmière. On ne peut pas éternellement monter au front de la souffrance, de la maladie et de la mort sans être soi-même accompagné. Pas accompagné 24h sur 24 et 365 jours par an. Non, mais être accompagné au moins au moment où on en a besoin. C’est de la responsabilité de la structure et de l’employeur. Une partie de la gestion des risques à l’hôpital, c’est ça. Il est temps que notre société s’interroge fondamentalement sur le départ prématuré et constant des infirmières. Mais comme vous le savez, nous n’obtiendrons rien si nous ne demandons rien.

Alors demandons -avec force et conviction, comme nous savons le faire au lit du patient quand cela est nécessaire- :

  • un accompagnement individualisé particulièrement centré sur l’étudiant et son ressenti dans le cadre du suivi pédagogique.
  • un accompagnement à la prise de fonction pour le nouveau diplômé à l’aide de la mise en place ou du développement du tutorat.
  • un accompagnement de l’infirmier tout au long de sa carrière par des analyses de pratiques supervisées par un cadre ou un « superviseur ».


A bientôt et surtout bon courage.

Résumé :

Le nouveau programme de formation comporte dix compétences à acquérir, et l’on peut imaginer tout simplement la recherche d’une onzième, tournée vers l’infirmière et centrée sur elle, afin de lui permettre de perdurer dans la profession et de fait d’exercer plus longtemps ses dix autres compétences au lit du malade.
Cette onzième compétence  repose sur l’accompagnement du professionnel :

  • un accompagnement individualisé particulièrement centré sur l’étudiant et son ressenti dans le cadre du suivi pédagogique.
  • un accompagnement à la prise de fonction pour le nouveau diplômé à l’aide de la mise en place ou du développement du tutorat.
  • un accompagnement de l’infirmier tout au long de sa carrière par des analyses de pratiques supervisées par un cadre ou un « superviseur ».

Philippe Gaurier
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www.etre-infirmier-aujourdhui.com

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