CADRE

annales cadres paris 2000-1

Annales du concours d'entrée École de Cadre Paris 2000, Écrit, Commentaire de texte

 

 (...) Si, selon la formule, " la chair est faible ", l'esprit et la volonté le sont tout autant. Chacun d'entre nous l'a maintes fois vérifié : pour transformer telle (bonne) résolution, pour éviter que ce projet (pourtant motivant lors de son expression) s'échoue sur les récifs des enthousiasmes précaires ou glisse sur le pavé des bonnes intentions, rien de tel qu'un engagement écrit ! Les qualiticiens, dont on connaît l'attachement -pour ne pas dire la névrose obsessionnelle- à l'écrit, résument cette problématique par une heureuse et mémorisable formule : " écrire ce que l'on fait, faire ce que l'on a écrit ".

Ainsi, alors que les paroles s'envolent, l'écriture est engagement. Écrire, c'est mettre à plat, lisiblement (noir sur blanc), un certain nombre de signes qui sont autant de liens symboliques -mais cependant bien physiques -tissant notre rapport et, subséquemment, notre engagement à l'environnement, aux autres.

L'écriture, (...) est contrat; en l'absence d'écriture, la porte est ouverte aux faux-fuyants rhétoriques qui justifient ex post sans expliquer, qui camouflent les oublis, les divertissements, les velléités... Ne pas écrire, c'est autoriser le marécage d'une zone d'incertitude de l'information assurément mal transmise, probablement mal comprise, où l'on dilue opportunément sa responsabilité dans la " soupe communicationnelle " : combien de problèmes, à défaut d'être objectivés par des traces écrites d'engagements professionnels respectifs (qui fait quoi ?), trouvent leur pseudo-résolution sur le dos d'un déficit de communication: " c'est la faute à la communication " est, dans les institutions, l'argument d'absolution le plus récurrent et également le plus mystificateur, rejetant sur un processus collectif des responsabilités individuelles parfaitement identifiables.

A contrario, on s'en doute, l'écriture nomme, engage, contractualise... à tel point que, délaissant l'incantatoire, lorsque l'on se décidera à réfléchir sur la question : " qu'est-ce être acteur à l'hôpital ? ", une qualité, point de passage obligé de cet acteur appelé de tous les vœux, sera assurément son expression écrite.

Le vulgum pecus, donc, a fortiori, les professionnels de santé viennent enfin de saisir la signification d'une notion barbare, la traçabilité : quelques vaches folles, canettes de Coca-Cola et poulets belges ont d'ailleurs plus fait pour la traçabilité que les pléthoriques discours des consultants et formateurs en qualité, projet... Il faut reconnaître qu'une menace d'ESB ou à la dioxine est autrement plus stimulante (...) que l'appel à la motivation du mieux travailler, et du mieux travailler ensemble...

Écrire les pratiques professionnelles n'est donc pas seulement une garantie que l'on prend pour mettre en oeuvre ce qui doit ne pas demeurer au seul stade de projet mais participe d'une responsabilité professionnelle. Nous sommes ici, en quelque sorte, à l'autre bout du processus: en amont, on conçoit et on écrit pour s'engager... en aval, on réalise et on écrit pour assumer. Ce faisant, nous vérifions la pertinence de ce passé dont Shakespeare disait qu'il n'était qu'un prologue: la traçabilité devient une condition sine qua non pour inscrire son action dans un processus, un continuum.

Le magnésium, paraît-il, recèlerait des vertus pour les mémoires défaillantes. Comme le magnésium, l'écriture contrarie un des effets de la modernité déclinée dans nos organisations, à l'hôpital comme ailleurs, l'obsolescence ou l'amnésie institutionnelle.

Que nous soyons entrés de plain-pied dans un maelstrôm d'accélérations, d'acculturations brutales et de changements forcés n'est guère contestable. Il faut aujourd'hui aller vite et notre rapport au temps s'en modifie: le temps passé est obsolescent, le temps présent est immaîtrisable et le temps futur est incertain.

Attentifs à notre environnement, unité ou service, nous entendons aujourd'hui et partout l'antienne3 du projet. Certes, l'incertitude du lendemain contraint à construire l'avenir pour ne pas le subir... mais cette polarisation sur le futur s'appuie fréquemment sur une disqualification du passé. Ainsi, pour certains chantres et adeptes de formules « chic et choc », l'expérience se réduirait à une lanterne éclairant le chemin parcouru et, subséquemment, se révélerait incapable de servir un autre registre que... la nostalgie.

L'écriture prend à contre-pied cette dérive d'une obsolescence obligée: elle replace le processus de création dans une historicité où l'expérience n'est pas amputée mais à sa place, toute sa place. L'antériorité devient un atout pour le projet, celui-ci n'émergeant pas ex nihilo. Ainsi, les organisations qui gagnent ne sont pas celles qui, (...) sautillent d'innovations en expérimentations, mais celles dont l'audace des réalisations est comparable à l'amplitude d'un branchage... seulement atteint grâce à l'enfouissement des racines, « celles » qui gardent la mémoire de leurs actions, donc qui écrivent.

Avis aux « accros » du présent, aux « chébrans » du in et aux procureurs du out: cela peut paraître stupéfiant mais... l'innovation n'est pas l'apanage de la modernité. Hier, avant-hier, on innovait... y compris à l'hôpital (Dieu! Est-ce possible ?) .Mais très et trop fréquemment, la mémoire de tous ces projets abandonnés ou achevés et, en amont, celle des enthousiasmes qui les ont portés, n'ont pas été gardées, ni écrites. Pourtant, lorsque la roue du projet tourne, quatre séquences se succèdent: concevoir, expérimenter, mesurer, corriger... Et, pour que cette roue qui avance sur la pente exigeante de la qualité ne retourne pas en arrière, une cale est nécessaire. Cette cale, mémoire et écriture, est une garantie contre l'amnésie institutionnelle, particulièrement redoutable dans les grandes organisations: en effet, face à une action présentée comme innovante, rien n'est plus décourageant que ce sentiment diffus d'une expérience déjà tentée mais oubliée.

A contrario, l'écriture permet la capitalisation de J'expérience... réussie ou non, peu importe puisque l'on apprend tout autant des succès que des échecs... à condition de s'en souvenir.

Écrire permet de formaliser ses connaissances et ainsi, s'adossant sur une démarche scientifique, d'échapper au risque d'un sens commun et d'un bon sens trop partagés pour être caractéristiques d'un quelconque professionnalisme. Ce que l'on appelle une production heuristique, c'est-à-dire une nouvelle connaissance - reformuler ce qui est connu ne présente en effet qu'un intérêt mineur- garantie par une méthode scientifique, permet de conquérir une légitimité et, par là, un capital symbolique... donc la reconnaissance dont tout métier a besoin pour exister en tant que métier spécifique (...) .En écrivant, le professionnel contribue à l'affirmation de son identité professionnelle, permet de dépasser l'ordinaire emploi par le métier (c'est-à-dire réfute le risque d'instrumentalisation) .répond particulièrement au deuxième des trois critères qui définissent tout métier: « (...) l'existence d'une formation spécifique, la reconnaissance du métier par autrui et le regroupement des personnes concernées ». (...)

ESB : Encéphalopathie Spongiforme Bovine

Maelstrom : gouffre, tourbillon

Antienne : discours répété sans cesse

Philippe LABBE, ethnologue, sociologue et qualiticien.

Extrait du dossier « L'écriture professionnelle, une expérience collective, Soins Encadrement -Formation, n°31, 3ème trimestre, 1999, p. 25-30 ».


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