Éducation pour la santé en entreprise : quel positionnement éthique pour l’équipe de Santé au Travail ?

Récit d’une réflexion menée autour d’une campagne de prévention anti-tabac

Dans le cadre du Master « Audit, Expertise et Soins », les étudiants ont été invités à traiter une question éthique à partir d’une situation inspirée de la pratique professionnelle. Travaillant dans le domaine de la Santé au Travail, j’ai choisi le thème de l’éducation pour la santé. Pour le développer, je me suis appuyée sur les cours de messieurs F. GROS, P. MENGAL et R. GEADAH, professeurs à l’université de Paris XII, et des lectures sur le sujet.

Après avoir campé le contexte précis de la pratique posant question, nous verrons pourquoi le choix s’est porté sur ce thème. Nous présenterons ensuite le questionnement qui a aidé à clarifier le problème éthique et exposerons enfin le positionnement choisi.

1. Contexte et choix du thème

Le questionnement éthique que j’ai choisi de développer se situe donc dans le contexte particulier de la Santé au Travail. L’équipe concernée, composée d’un médecin et de deux infirmières, travaille au siège social d’une entreprise commerciale de 700 salariés. L’expérience relatée se déroule en 2005 avant l’interdiction totale de fumer dans les entreprises.

La Loi n° 91-32 du 10 janvier 1991 relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme impose, à cette époque, des règles à respecter pour protéger les non-fumeurs sur leur lieu de travail.

Les dispositions de cette loi, un peu complexes et contraignantes pour l’employeur, ne sont pas appliquées dans cette entreprise. Les espaces de travail sont organisés en plateaux ouverts et il n’existe pas de locaux fumeurs. Dans de nombreux bureaux, c’est le chef de service qui donne le ton, selon ses convictions ou le fait qu’il est fumeur ou non. Les non-fumeurs peuvent, ou non, bénéficier de la réglementation en vigueur.

Les plaintes se multiplient à travers le CHSCT (Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail) qui rapporte une ambiance, entre collègues ou avec la hiérarchie, de plus en plus problématique. C’est dans ce contexte que la direction de l’entreprise demande au médecin du travail d’organiser une action collective sous la forme d’une « campagne de prévention anti-tabac dans le but d’inciter les fumeurs à cesser leur pratique ». La première réaction de notre équipe est d’accepter cette mission puisqu’il s’agit d’un problème où la santé des salariés est en cause et où il existe un risque pour les fumeurs passifs.

J’ai choisi de relater cette situation parce que, pour la première fois, s’agissant d’une action d’éducation pour la santé, j’ai ressenti un malaise entre mon rôle professionnel et mes convictions personnelles.

La promotion de la santé est une des missions essentielles de la Santé au Travail qui est, nous le savons, une médecine exclusivement préventive. J’y trouve un grand intérêt dans mon travail d’infirmière. Or, dans le cas qui nous occupe, j’avais l’impression d’être utilisée pour imposer en douceur aux salariés des conduites, des comportements répondant uniquement à des normes sociales.

Cette forme de soin, de nature éducative, constitue aussi une intervention sur l’humain - personne humaine ou groupes humains - et appelle aux mêmes interrogations éthiques que les actes techniques. En touchant aux comportements de l’individu, ne touche-t-on pas au plus intime de sa personnalité, de ses désirs, de ses représentations de lui-même et des autres ?

2. Questionnement éthique

Lors de la première réunion d’équipe sur la mise en place de cette action de prévention, j’ai pu faire part de mon ressenti et chacun a également donné sa position sur la question.

La déontologie ne pouvant répondre à nos interrogations souvent plus personnelles que professionnelles, c’était donc un questionnement éthique, prenant en compte nos valeurs, qui s’imposait à nous.

Nous nous sommes interrogés sur le sens de notre action et nous sommes tout d’abord posé la question de notre légitimité à intervenir : était-ce notre rôle d’intervenir dans un problème qui était d’abord réglementaire et donc sous la responsabilité de l’employeur ? Existait-il cependant un problème de santé publique ? Il nous a paru important de clarifier le rôle de chacun dans l’entreprise.

Puisqu’un problème de santé était posé, vers qui notre action devait-elle se porter ?

  • Vers des fumeurs passifs ? Cette démarche aurait alors été une réponse à notre souci de « tout faire pour être utile au malade » en référence à l’un des trois grands principes du Serment d’Hippocrate, celui de la « bienfaisance ».
  • Vers les fumeurs ? Mais de quel droit stigmatiser les fumeurs ou les culpabiliser ? En ce sens, n’allions nous pas faire de mal ? Il importait d’imaginer et d’évaluer les conséquences de nos actes afin d’appliquer le principe de « non-malfaisance ». Ces salariés devaient être, en effet, bénéficiaires de notre action.

Qui étions-nous pour décider de ce qui est bien et ce qui ne l’est pas ? Le médecin et les infirmières ont pu évoquer la relation dissymétrique qui existe, dans le soin, entre professionnels de santé et patient et, dans notre cas, le risque d’une position « paternaliste » vis-à-vis des salariés.

Cette réunion m’a permis d’éclaircir une notion qui me tient à cœur, celle de l’autonomie de la personne dans la relation à sa santé. Nous sommes des éducateurs en santé mais nous devons être, avant tout, les garants de la dignité de la personne humaine, de la liberté qu’elle a de disposer d’elle-même. Nous devons prêter attention à tout abus de pouvoir, fut-ce celui des éducateurs en santé, et ne pas oublier de tourner nos actions vers l’autonomie des personnes concernées.

Ce questionnement individuel et en équipe nous a permis d’entendre la position de chacun d’entre nous et de prendre une distance nécessaire face à la situation.

3. Positionnement choisi

Nous avons alors défini un cadre : agir exclusivement dans une dimension « santé » et entreprendre une démarche individualisée auprès des salariés. L’équipe de santé au travail s’est alors sentie capable de dire « non » à une option de prévention collective qui lui était imposée car elle savait expliquer pourquoi.

Nous avons finalement décidé de proposer, par le biais d’une campagne d’affichage, une aide au sevrage tabagique aux fumeurs qui en ressentaient l’envie ou le besoin. En toute confidentialité, le salarié concerné pouvait se rendre au service médical de l’entreprise. Une infirmière l’aiderait à remplir les tests de dépendance tabagique puis le médecin du travail le recevrait dans son cabinet. Il le conseillerait, le traiterait ou l’orienterait au cas par cas. Notre objectif était de faire sentir à chaque personne qu’elle est libre de son choix car elle n’est pas sujet mais acteur de sa santé.

Les opinions des membres de l’équipe restaient différentes mais ont été entendues. La décision a été collective. Nous avons choisi la solution la meilleure, ou tout au moins la moins mauvaise possible, pour les salariés et pour l'équipe dans ce contexte précis, et construit le projet autour de valeurs que nous partagions.

Conclusion

Aujourd’hui, un nouveau décret interdit de fumer dans toute l’entreprise. Certains fumeurs continuent de fumer sur le trottoir en plein air, d’autres ont choisi de se faire accompagner par l’équipe de Santé au Travail vers l’arrêt du tabac. Le service rendu aux salariés par les professionnels de santé reste donc identique. Pour ces différentes raisons, nous pensons que notre démarche passée a été la plus adéquate.

En Santé au Travail, les thèmes d’éducation pour la santé en rapport avec les risques professionnels sont nombreux et variés. Avoir une réflexion personnelle sur la légitimité de nos actes puis la partager en équipe, choisir dans nos actions ce qui conforte des valeurs partagées me parait dorénavant une démarche nécessaire dans notre travail au quotidien.

Bibliographie

Ouvrages

  • AKNIN Nicole, SION Marie-Ange, JOURNIAC Claire, et al. Soins infirmiers II : Démarches relationnelles et éducatives, initiation à la recherche.
    Editions Masson, 1998, 181 p. (collection : Nouveaux cahiers de l’infirmière)
  • DEVERS Gilles, Lettre d’un avocat à une amie infirmière.
    Editions Lamarre, 2003, 72 p. (collection : Droit et pratique de soin).
  • DEVERS Gilles, Déontologie infirmière universelle.
    Editions Lamarre, 2005, 69 p. (collection : Droit et pratique de soin).
  • FASSIN Didier, Faire de la santé publique.
    Editions ENSP, 2005, 58 p.
  • THIEL Marie-Jo (sous la direction de), Où va la médecine ? Sens des représentations et pratiques médicales.
    Editions des Presses Universitaires de Strasbourg, 2003, 316 p.

Revues

  • DESCHAMPS Jean-Pierre, « Ethique et éducation pour la santé, plus qu’un enjeu : un objectif », L’éducation pour la santé est-elle éthique ?, Revue « La santé de l’homme », n°345, 01 et 02/2000, p. 4, Editions CFES.
  • GROS Frédéric, « Le soin au cœur de l’éthique et l’éthique du soin », Rencontre, Revue « Recherche en soins infirmiers », n°89, 06/2007, p 15, Editions ARSI.
  • QUINCHE Florence, « Respect du droit et de l’autonomie ou bienfaisance ? », Interactions droit-médecine, Revue « Ethique et santé », vol 2, n°1, 02/2005, p. 41, Editions Masson.
  • SVANDRA Philippe, « L’autonomie comme expression des capabilités », Dossier : Autonomie, Revue « Ethique et santé », vol 4, n°2, 06/2007, p. 74, Editions Masson.
  • ZACCAÏ-REYNERS Nathalie, « Respect, réciprocité et relations asymétriques : Quelques figures de la relation de soin », Les nouvelles figures du soin, Revue « Esprit », 01/2006, p. 95.

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Infirmière et formatrice dans le domaine de la Santé au Travail
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