Recherche scientifique et autonomie professionnelle

La recherche en sciences infirmières est souvent assimilée à une contribution modeste aux sciences médicales. Pour ses promoteurs, elle contribue à définir un champ de savoir pratique bien spécifique, plutôt situé du côté des sciences humaines, à l’interface de celles-ci et de la médecine. Elle est donc aussi un instrument du combat pour faire reconnaître l’autonomie et la valeur de la profession infirmière.

Infirmières : musée de l'Orient Express (Istanbul)
Infirmières : musée de l'Orient Express (Istanbul)


Le 13 mai était organisée à l’hôpital Cochin (Paris) une journée qui apparaît à bien des égards fondatrice : « La recherche infirmière : de la théorie à la pratique ». Elle a d’abord montré que la « recherche en sciences infirmières » existe bel et bien dans un certain espace francophone (Belgique, France, Québec, Suisse), à des degrés divers d’avancement selon les pays et à l’intérieur d’un même pays. Il s’agit bien de recherche : ses critères de méthodologie et de formation des chercheurs n’ont rien à envier à ceux des autres disciplines, bien au contraire ! la qualité étant largement stimulée par le désir de reconnaissance.

Il s’agit bien de sciences infirmières, c’est-à-dire de la délimitation d’un champ d’investigation propre à la profession, un champ qui ne se réduit pas, comme on le croit fréquemment en France, à l’appui aux médecins, avec une autonomie limitée par rapport à ceux-ci et donc une éventuelle extension très circonscrite (délégation de compétences, éducation thérapeutique, par exemple). Pour ses promoteurs, le mouvement en faveur de la recherche infirmière est indissociable du mouvement pour faire reconnaître la spécificité et l’autonomie de la profession infirmière. De ce point de vue, la plupart sont partisans de l’Ordre infirmier (très conflictuel dans la profession infirmière) qu’ils considèrent comme un autre outil pour la reconnaissance de celle-ci. Pour eux, la recherche permet de dégager clairement la spécificité et l’apport des actes infirmiers, donc leur valorisation.

Celle-ci passe par la mise en application effective des accords européens de Bologne, c’est-à-dire par l’instauration d’une filière LMD (licence-master-doctorat) pour la formation de la profession infirmière. D’ores et déjà, de nombreuses infirmières sont Docteur(e)s (environ 200 en France), mais dans le champ des sciences sociales ou humaines. Le diplôme de Docteur en sciences infirmières n’existe actuellement qu’en Suisse et au Québec. Quel que soit le doctorat obtenu par ces infirmières, il se distingue du Doctorat français en médecine sur deux points essentiels : il donne l’habilitation à diriger des recherches ; il distingue les sciences infirmières des sciences médicales. Pour les partisanes du LMD, le rattachement de la filière infirmière à l’Éducation Nationale (et non au ministère de la santé) est donc un impératif.

À l’interface sciences humaines / sciences médicales

Que sont les sciences infirmières ? Pour y répondre, il faut d’abord s’interroger sur la profession infirmière, puis la situer dans le champ de la santé. La profession infirmière se situe préférentiellement dans le domaine du soin, mais au sens de « prendre soin », le fameux « care » de l’anglais, qui recouvre l’activité de « soigner » (« cure » en anglais). Pour Michel Nadot, un des éminents représentants de la recherche infirmière, responsable recherche et développement à la haute école de santé de Fribourg (Suisse) et fondateur de la filière des sciences infirmières dans cette école, l’infirmière est celle qui prend soin « de l’humain, du groupe, du domaine (le lieu, son espace, son institution) ». Elle n’est pas spécialiste de l’un ou de l’autre, mais spécialiste de la jonction, de l’interface, du lien entre les trois.

Pour lui, il s’agit d’une fonction ancienne, repérable dès le Moyen-Âge, bien que la dénomination de ceux ou celles qui l’exercent soit autre. Ça n’est pas celle des intendants, par exemple, car, contrairement à ceux-ci, leurs gestes sont proches de la vie quotidienne. À écouter Michel Nadot, on se dit que la fonction infirmière est l’exercice de l’hospitalité. De nos jours, les infirmières la perpétuent, mais en quelque sorte à leur insu, sans le savoir, parce que la conscience des multiples actes qu’elles font pour que, par exemple, le service hospitalier fonctionne au mieux des besoins de ses patients, est masqué sous celle des actes techniques proches de la médecine. Ce qui ne revient absolument pas à sous-estimer ceux-ci, mais à les re-situer. L’autonomie infirmière ne se construit pas en opposition à la médecine, mais en complémentarité avec elle.

La profession infirmière appartient donc au champ de la santé. Encore faut-il s’entendre sur celui-ci, précise Philippe Delmas, cadre infirmier, Docteur en sciences infirmières de l’Université Laval (Québec), où il est professeur associé. Pour lui, « la santé et la maladie sont deux concepts indépendants, l’un ne se définit pas par rapport à l’autre. » Ainsi, la maladie peut être une opportunité pour la personne de « faire des changements positifs pour elle. » Là encore, attention au contre-sens : il ne s’agit pas de dire que la maladie n’est pas une chose grave, bien au contraire. Mais c’est un événement pour lequel la personne a besoin de sens. Le rôle de l’infirmière est de l’aider à le construire, parce que dans cet événement, « la relation d’aide est un élément essentiel. » En reprenant l’image donnée précédemment (l’hospitalité), les propos de Philippe Delmas invitent à considérer le travail infirmier comme un travail d’accueil de la personne dans la maladie et l’institution qui s’occupe de la maladie et comme un travail d’aide à la personne pour accueillir cet événement, cette épreuve. Accueillir ne voulant pas dire se résigner. La santé n’est pas l’absence d’épreuves.

Le lecteur aura compris que les sciences infirmières se rangent résolument du côté des sciences humaines, à l’interface de celles-ci avec les sciences médicales. Tant pis pour ceux et celles qui pensent que seuls les nombres et les mesures font science ! Qui auront peut-être du mal à comprendre pourquoi les chercheurs en ces sciences humaines manient pourtant les données chiffrées avec autant de rigueur, voire les recherchent ! À qui il faudra sans doute rappeler que la science, c’est d’abord poser des hypothèses, des interprétations du réel, que l’on tente de valider grâce à des méthodes éprouvées et autour desquelles on essaie de rassembler un consensus. Que science et savoir ne sont pas superposables. Et que le savoir infirmier est avant tout un savoir pratique, « au service des personnes », que la science vient étayer ou corriger.

Une recherche qui s’organise

Ce savoir fait l’objet de publications, qui en constituent la mémoire théorique. Celle-ci n’a d’intérêt que liée à la pratique. Les chercheurs insistent tous sur ce point, même ceux attachés à une recherche fondamentale : il faut partir des préoccupations du terrain. De ce point de vue, la faculté des sciences infirmières de l’université de Laval est à l’origine d’une initiative originale, le BTEC (Bureau de transfert et d’échange des connaissances – prononcer « bétec »), destiné à « former et soutenir les infirmières et infirmiers ainsi que les gestionnaires à l’exercice d’une pratique fondée sur des résultats probants. » « La formulation de questions, de problèmes ou de préoccupations par les milieux de soins constitue le point de départ du processus de transfert et d’échange de connaissances (TEC). Puis, une infirmière ou un infirmier du milieu d’où provient la préoccupation est choisi comme membre de liaison. Une série d’échanges entre le milieu de pratique et le personnel du BTEC est alors amorcée. Une fois la recherche documentaire menée à terme, le personnel du BTEC et le membre de liaison communiquent les résultats et assurent le suivi jusqu’en milieu de pratique ou de recherche. » La notion de « résultats probants » correspond à celle de « résultats fondés sur les preuves », mais elle est sans doute plus exacte.

De nombreux travaux de recherche infirmière sont « à l’interface des sciences médicales ». Simone Delon (cadre infirmier, Toulouse) en a cité plusieurs, réalisés avec le soutien de la DRC (Direction de la recherche clinique) du CHU de Toulouse. Exemples : étude comparative entre les différentes méthodes de dépilation pré-opératoire, effets de la préparation sur l’anxiété du patient avant la fibroscopie bronchique, le rôle de l’infirmière dans l’éducation du patient atteint de mucite buccale chimio-induite. Aux Rencontres infirmières en oncologie (mars 2008), plusieurs autres ont été présentés en détail. En sus de leur utilité évidente pour la pratique quotidienne, ces travaux ont l’avantage d’établir des liens avec la recherche médicale et de bénéficier de son expérience et de ses structures de soutien (y compris financier).

Des sujets de recherche issus de la pratique

Certains travaux s’intéressent directement à l’organisation des soins et à leur impact sur la qualité de vie professionnelle des infirmières. Ici, la recherche vient en aide aux « démarches qualité » et au soutien professionnel, ce qui est un apport évident pour des professions particulièrement exposés au stress. Ainsi, un travail dirigé par Anne-Marie Pronost (Présidente de l’UFRSI – Unité de formation et de recherche en soins infirmiers) a permis de vérifier que « le management par la qualité introduisant un outil d’évaluation continue de la qualité des soins pérennise la démarche qualité en impliquant les personnels et en améliorant leur satisfaction au travail ». Quand on connaît le turn-over et le découragement de nombreux professionnels, ça n’est pas rien ! Il faut noter que l’outil en question a permis d’établir un diagnostic précis de ce que ces derniers pouvaient eux-mêmes améliorer.

Comme l’a montré Sabine Stordeur, Docteur en Santé publique (Bruxelles), la recherche peut conduire très loin. Elle s’est inspiré des travaux portant sur les « magnets hospitals » (hôpitaux attractifs) américains, désignés ainsi parce qu’ils ont la particularité de savoir retenir leur personnel ; pourquoi ? parce que celui-ci aime y travailler. La recherche a permis d’identifier les points importants pour les professionnels belges : un projet d’établissement portant une mission de santé qui ait du sens pour tous et soutenu par un projet organisationnel (comportant des mesures facilitant la conciliation entre vies familiale et professionnelle et un ratio infirmières/patients correct), l’ouverture vers l’extérieur de l’hôpital notamment grâce aux réseaux de santé, l’insistance sur les comportements éthiques de tous les acteurs hospitaliers.

Ce qui n’a pas manqué de déclencher quelques réactions énergiques dans la salle : sur les salaires, sur l’attitude de certains syndicats quand il s’agit de changements de conditions de travail identifiés et réclamés par tous, au nom de l’égalité des statuts professionnels.

Au total, la recherche infirmière se veut un outil de mise en valeur du potentiel infirmier existant dans les hôpitaux, que chacun perçoit immense, dense, mais diffus.

Webographie

  • ARSI (Association de Recherche en Soins Infirmiers)
  • BTEC (Bureau de transfert et d’échange de connaissance - Laval)
  • HES Fribourg (Haute École de santé de Fribourg)
  • UFRSI (Unité de formation et de recherche en soins infirmiers)

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Rédacteur en Chef IZEOS
Carnets de santé
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