PSYCHIATRIE

"Il nous faut agir au plus vite pour endiguer la troisième vague psychiatrique"

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"Le pouvoir existe quand les Hommes agissent ensemble". Les psychiatres Rachel Bocher, Marion Leboyer, Serge Hefez et Marie-Rose Moro, mais aussi la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, reprennent d'une même voix cette affirmation de la philosophe allemande Hannah Arendt, pour exprimer la nécessité d'agir au plus vite afin d'endiguer une troisième vague aujourd'hui avérée et liée à la crise sanitaire, celle de la santé mentale. Il y a en effet urgence à prendre toute la mesure de cet enjeu de santé publique qui doit s’imposer plus que jamais comme une priorité nationale.

dépression homme sculpture

Depuis de longs mois maintenant, la crise sanitaire, inédite, plonge le monde dans un état de sidération, engendrant malaise et souffrance morale.

Seniors, jeunes enfants, adolescents, étudiants, salariés, familles en situation de précarité, personnes qui ont eu la Covid  19... L’impact de  cette crise sanitaire n’est pas encore quantifiable mais il est réel pour tous, et constaté tous les jours par les soignants. Et ce n’est qu’un début, rappelle le psychiatre Serge Hefez. Cette situation inédite plonge en effet le monde dans un état de sidération, engendrant malaise et souffrance morale. Les symptômes sont là : fatigue, insomnie, anxiété, addictions, troubles du comportement alimentaire, dépression mais aussi colère quand il ne s'agit pas de violences...

La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury souligne en effet combien cette crise de la Covid19 met en exergue notre fragilité d'humain et montre les limites de notre capacité à résister à cette épreuve où le compagnonnage avec la mort devient réel. Apprendre à vivre avec l'incertitude du lendemain est aussi inédit qu'angoissant, marquant tant le corps que l'esprit de chacun, d'autant que le confinement réduit encore nos possibilités de ressourcement. Notre sens de la sociabilité est affecté, l'hyperanxiété et le mal-être l'accompagnent de fait.

Des nouveaux patients qui n’ont jamais été malades mais, exposés aux conditions très stressantes et très anxiogènes de la pandémie, ils développent des signes anxio dépressifs qu'il faut traiter

Concernant les adultes, les conséquences psychiques de la Covid sont là et bien là explique la psychiatre Marion Leboyer. Les chiffres parlent d'eux-mêmes au regard des études nationales et internationales menées en population générale : 30% supplémentaires de dépression, 20 % concernant les troubles anxieux. Les raisons sont nombreuses : peur, incertitudes, isolement social, chômage... Les personnes âgées en institution privées de visites ont également beaucoup souffert de cet isolement social ; certaines n'y ont pas résisté basculant alors vers un syndrome de glissement. De plus, les patients avec des pathologies psychiatriques que nous suivons sont eux aussi fragilisés, la crise aggravant encore leurs troubles avec un risque de rechute important. Et de rappeler que bien avant la pandémie de Covid-19, la santé mentale était déjà le parent pauvre des politiques de santé publique en France. La crise sanitaire en cours donnant une nouvelle preuve des défaillances d’un système qui ne pourra pas répondre à l’afflux de patients en souffrance, notamment les jeunes et les personnes touchées par la Covid 19.

On a l'aspect médical, la pandémie, le risque d'infection, mais aussi l'aspect économique souligne Serge Hefez. S'il faut trouver un équilibre entre les deux, l'impact psychique ne peut être oublié. Il est pourtant fortement sous-évalué. Pour que ces troubles de la santé psychique ne s'aggravent pas, il s'agit de les repérer et les prendre en compte au plus tôt en proposant des filières de soins performantes. Plus que jamais, il faut agir vite et passer en mode «action» avec notamment le déploiement immédiat de plateformes d’information et d’aide aux personnes en détresse et un renforcement des structures d’écoute et de soins psychiatriques des enfants, des adolescents, et des adultes, avec des consultations dédiées Covid-Psy.

Pour Marie-Rose Moro, pédo-psychiatre et psychanalyste, les plus jeunes d'entre nous, enfants encore en construction psychique mais aussi adolescents en plein "bouillonnement" connaissent les effets directs de la crise sanitaire. Comment peuvent-ils se projeter, demain, dans un monde fragilisé, où les certitudes s'estompent ? Les bouleversements dans ces phases de transition sont très importants et méritent toute notre attention. Ils peuvent mener, a-t-elle rappelé, pour les plus fragiles à des décompensations, à des conduites addictives et, plus grave, à des tentatives de suicide. Il ne faut pas non plus perdre de vue les enfants de migrants ou les familles précarisées qui ont une moindre résistance à l'adversité. Enfin il y a nécessité à mettre en lien le monde scolaire, social et de la santé afin de mieux articuler les réponses données aux situations individuelles. Marie-Rose Moro a également rappelé la faiblesse de moyens dont dispose la pédo-psychiatrie, militant ainsi pour la création d'un Institut de la santé des jeunes.

Des mesures d’urgence, simples, efficaces, rapides à mettre en œuvre et peu coûteuses au regard des enjeux, permettraient d’accompagner ceux qui en ont besoin et qui, pour beaucoup, ne connaissent ni les maladies, ni les solutions pour être aidés, orientés et suivis de façon efficace. 

Souhaitant prendre au mot les propos d'Olivier Véran, Ministre des solidarités et de la santé, déclarant le 18 novembre dernier : le  gouvernement veut à tout prix éviter une 3ème vague, qui serait celle de la santé mentale, les acteurs du domaine demandent ainsi une action de grande ampleur dans la durée afin de mettre le système de santé mentale et de psychiatrie en état de faire face à la situation et de répondre aux besoins. Nous appelons, ensemble, déclare la psychiatre Rachel Bocher, à "un Matignon de la psychiatrie et de la santé mentale" pour lancer une mission interministérielle de 6 mois. Avec pour objectif d’élaborer un projet de loi psychiatrie et santé mentale dont les conséquences financières doivent être dans le PLFSS 2022, prévoyant notamment : d’améliorer la lisibilité des parcours de soins, un accès de soins de proximité pour tous, un soutien à la prévention et au repérage précoce, et des moyens dédiés à la Recherche & Innovation dans le domaine de la psychiatrie.

Il s'agit donc d'un appel à soigner les personnes par des actions d'urgence indispensables et, à moyen et long terme, soigner également le système.

Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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