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Alors que le virus tend à se propager, les Ehpad sous surveillance

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L’inquiétude pour les résidents et le personnel des Ehpad grandit, alors que l’épidémie de Covid-19 continue de progresser en France, où 25 233 cas sont désormais recensés, et 1331 décès, bilan sans doute largement sous-estimé. Les acteurs du secteur restent mobilisés et vigilants. On fait le point avec Eric Fregona, directeur adjoint de l’association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) et avec Eve Guillaume, la directrice d’un Ehpad à Saint-Ouen, dans le 93.

Le virus est, on le sait, entré dans plusieurs établissements pour personnes âgées et certains Ehpad ont d’ores et déjà annoncé de nombreux décès.

Ce n’est pas inquiet qu’il faut être mais tous responsables, disait il y a quelques jours Pascal Champvert, président de l'association des Directeurs au service des personnes âgées.

Gaël Durel, président de l’Association des médecins coordinateurs et du secteur médico-social, se montrait, lui, un peu moins rassurant sur RTL :  Lorsque le virus rentre dans (un) établissement, on assiste à des taux de 75% de résidents atteints et des taux mortalité catastrophiques, au-delà de 20 à 30%.

Le coronavirus entré dans les Ehpad laisse les personnels inquiets

Début mars, le premier ministre a pris la décision d’interdire l’accès des Ehpad aux proches des résidents, et déclenché le plan bleu. Malgré ces mesures, le bilan s’alourdit dans ces établissements : dans un Ehpad parisien, 16 morts et 81 cas ont été recensés ; dans un Ehpad du Doubs, 11 personnes âgées ont trouvé la mort alors que le premier cas est apparu le 5 mars. Un Ehpad des Vosges dénombre également 20 morts depuis le début de l’épidémie tandis que 13 soignants et 2 résidents ont été diagnostiqués positifs au Covid-19 dans un Ehpad de Chateauroux, dans l’Indre.

Difficile d’évaluer avec certitude le nombre de décès dans les Ehpad, car pour l’heure, le bilan communiqué chaque jour par le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, se limite aux décès du Coronavirus survenus dans le milieu hospitalier. Santé Publique France travaille à rendre bientôt transparent le nombre de décès dans les établissement pour personnes âgées.

A ce stade, la situation dans les établissements ou au domicile est « sous vigilance », assure Eric Fregona, directeur adjoint de l’association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) alors qu’il constate que « le virus tend effectivement à se propager » à travers des « cas isolés » et « trois-quatre établissements très touchés ». Ces derniers jours en effet, plusieurs établissements ont recensé « une dizaine de personnes décédées des suites du coronavirus », une situation qui doit amener à « une vigilance extrême », reconnaît Eric Fregona. « Dans les établissements qui comptent plusieurs cas de coronavirus, les gens sont confinés dans leur chambre et les équipes font preuve d’une attention toute particulière ». Dans les établissements concernés, on fait part d’une situation « très dure », avec des contaminations de patients, mais aussi de personnels soignants.

Citation : 100 000 morts dans les Ehpad ? « Nous faisions l’hypothèse d’un risque possible, mais avec la mobilisation de chacun, toutes les mesures prises par l’Etat et si les français prennent bien conscience de la nécessité du confinement, nous espérons que, jamais, ce chiffre ne sera atteint ».

A lire aussi : "C'est une unité contaminée alors il va falloir que tu te munisses vite d'un masque"

La généralisation des masques : un enjeu majeur

Cette situation des Ehpad révèle tout l’enjeu de la généralisation des masques sur le territoire, rappelle Eric Fregona. Samedi 21 mars, Olivier Véran a annoncé le déblocage de 500 000 masques (chirurgicaux) par semaine à destination des Ehpad, soit 70 masques par établissement français environ (du matériel qui doit être demandé auprès du Groupement Hospitalier de Territoire), une mesure immédiatement effective. Si l’AD-PA s’est réjoui de cette annonce, elle s’assurera qu’elle sera bien suivie d’effets. Nous ferons preuve d’une vigilance très accrue pour nous assurer que ces masques sont bien distribués aux établissements et aux soignants à domicile, assure le directeur adjoint de l’association des directeurs au service des personnes âgées.

Dans les établissements où le virus est entré, la contagion s’est effectuée par le personnel, c’est pourquoi la distribution de ces masques est cruciale. Nous avons obtenu cet engagement du ministre et nous continuons à travailler avec les services de l’Etat pour que ces annonces se traduisent par une distribution du matériel sur le terrain. 70 masques, cela permet peu ou prou que chaque salarié dispose de 2 masques par jour (à raison de 4h par masque).

Il faudra davantage de masques pour les services à domicile

Pour les services à domicile, le ministre de la Santé s’est également engagé à ce que chaque personnel (auxiliaires de vie, infirmiers de service de soins infirmiers à domicile (SSIAD)… dispose de 9 masques par semaine. Pour l’AD-PA, le compte n’y est pas. Ce chiffre doit être réévalué à la hausse parce que si l’on tient compte des 4h (le temps maximum d’utilisation du masque), les soignants n’auront pas suffisamment de masques à disposition pour assurer leur sécurité et celle des patients. Autre point sur lequel l’AD-PA reste mobilisée : il faudra veiller à ce que la distribution de ces masques se fasse de manière fluide avec les pharmacies d’officine. On va là aussi être très vigilants. On attend de voir si cela va fonctionner sur le territoire.

100 000 morts dans les Ehpad ? « Nous espérons que jamais, ce chiffre ne sera atteint »

Pascal Champvert parlait de 100 000 morts à venir dans les Ehpad si l’on ne faisait rien. Un chiffre issu d’un courrier envoyé par les directeurs, les fédérations employeurs et les experts en médecine à Olivier Véran pour le convaincre que la question des masques était une priorité, explique Eric Fregona. Nous faisions l’hypothèse d’un risque possible, mais avec la mobilisation de chacun, toutes les mesures prises par l’Etat et si les français prennent bien conscience de la nécessité du confinement, nous espérons que, jamais, ce chiffre ne sera atteint. Il ne serait pas responsable de se projeter sur des chiffres dramatiques. Il nous faut être mobilisés sur le terrain afin de nous assurer que les grandes annonces sont appliquées. Ce sont tous les ajustements que nous faisons, chaque jour, avec le ministère. Nous travaillons d’arrache-pied avec les services de l’Etat.

Ce à quoi il ne faut pas arriver aujourd’hui, c’est au critère de tri par rapport à l’âge. Ce serait un scandale, une option complètement inadmissible.

Les personnes âgées ne doivent pas être sacrifiées

Dans les Ehpad, certains s’inquiètent (cf le témoignage de la directrice d’établissement Eve Guillaume, plus bas). Les résidents âgés contaminés ne seraient pas une priorité. La saturation des urgences laisse planer la menace d’un tri effectué en fonction de l’âge qui serait tout simplement intolérable, selon Eric Fregona. Nous sommes dans une situation de crise. Dès lors que les urgences sont submergées, c’est aux médecins de juger de placer ou non les patients en réanimation et de savoir si l’on s’acharne ou non, au regard des pathologies et de l’état général. Ce à quoi il ne faut pas arriver aujourd’hui, c’est au critère de tri par rapport à l’âge. Ce serait un scandale, une option complètement inadmissible, tranche Eric Fregona, qui a entendu qu’un centre hospitalier demandait au personnel des Etablissements de remplir une fiche d’aide à la prise de décision de limitation de soins aux résidents d’Ehpad , une démarche qu’il juge inappropriée dans la situation à laquelle les établissements doivent faire face. J’en ai fait part au ministère sur le champ. Pour lui c’est clair : Il ne faut pas stigmatiser les personnes âgées qui vivent en établissement du fait de leur âge avancé. Que les médecins aient des choix à faire au niveau des urgences oui, mais en amont, ce serait intolérable.

Inquiet ? Non, affirme le directeur adjoint de l’AD-PA, qui engage au pragmatisme. Nous ne sommes pas inquiets, mais mobilisés, et ce chaque jour pour limiter la propagation du virus. Les sentiments ne doivent pas primer dans ce genre de moment. Nous devons nous montrer froids et au plus proche de l’action.

Les autorités travaillent à rendre publics des éléments statistiques sur la mortalité hors milieu hospitalier. Mardi 24 mars, le directeur général de la Santé a aussi assuré que le chiffre des décès dans les Ehpad serait donné dans les tout prochains jours, sans toutefois préciser la manière dont les morts seraient comptabilisés  alors que certains décès ne pourront pas être attribués au Covid-19, faute de tests.

Ehpad : "Rien ne justifie éthiquement et philosophiquement de condamner à l’avance les personnes âgées"

Eve Guillaume est directrice d’un Ehpad public à Saint Ouen (93). L’établissement de 80 places d’hébergement compte 71 résidents, un public plutôt précaire par rapport à la moyenne nationale (lié au territoire de la Seine-Saint-Denis) ainsi qu’un public de psychiatrie vieillissante. Elle décrit la situation dans son établissement.

Actuellement, on a une résidente testée positive et une dizaine de résidents qui ont des signes qui pourraient nous laisser penser qu’ils sont également infectés (toux, encombrements respiratoires…) On a eu beaucoup de mal à se procurer des tests. La patiente que nous savons contaminée a été hospitalisée pour un AVC massif et c’est à l’hôpital qu’elle a été testée - un peu par hasard (car elle ne présentait pas de signes particuliers du virus). Elle s’est révélée positive. Aujourd’hui on a récupéré trois tests, mais c’est très compliqué de s’en fournir alors qu’on aimerait pourvoir écarter les faux positifs parmi nos résidents et ainsi prendre des mesures plus adaptées –même s’il sera difficile de faire plus.  

Pour faire face à la situation, nous avons créé une unité dédiée aux résidents suspectés d’être contaminés, avec une équipe de soignants dédiés (une IDE, une AS, deux ASH). Les tests vont nous permettre de confirmer ou non que ces résidents sont effectivement atteints. A partir de 3 personnes testées positives, on considère qu’on est en présence d’un cluster. Les visites sont interdites depuis deux semaines, nous avons également arrêté les animations collectives, tous les résidents prennent leur repas en chambre et les intervenants extérieurs non essentiels ne viennent plus, c’est-à-dire que l’on maintient uniquement la kiné respiratoire et les médecins traitants ne se déplacent qu’en cas d’urgence et réalisent sinon les consultations à distance.

Nous avons ce qu’il faut en masques depuis peu, grâce à la solidarité. La mairie de Saint-Ouen nous a donné plus de 1 000 masques FFP2 périmés depuis la grippe aviaire, ce qui équivaut en termes de protection, à des masques chirurgicaux. J’ai également eu 100 masques de la part d’une entreprise de la ville (périmés eux-aussi depuis 2013) et des masques chirurgicaux offerts par des habitants alentour. Cela nous permet aujourd’hui de donner deux masques par jour à chaque soignant ainsi qu’à l’ensemble du personnel (à la blanchisserie, dans les cuisines, à l’équipe administrative…) Les masques sont changés toutes les 4h. A partir de cette semaine, nous devrions aussi être approvisionnés par l’ARS de 400 masques par semaine. Il nous faudra alors sélectionner à qui nous les donnons d’abord en fonction des métiers.

Nous sommes globalement assez inquiets. L’ARS comme l’Etat répondent à nos questions, mais toujours un peu tardivement. Pour ce qui est des masques, le fait de ne pas pouvoir protéger nos agents crée de l’absentéisme. Certains ont contracté le virus, d’autres ont peur car ils savent que le virus est dans l’établissement… On a aussi des choses complètement irrationnelles qui se produisent : on s’est fait voler des masques en interne et un collègue s’est fait voler ses stocks de paracétamol dans un autre Ehpad de Saint-Ouen.

Cette pénurie de masques ne nous a pas non plus permis de faire de la prévention en temps et en heure car si l’on avait systématiquement mis des masques à tous nos agents, ils auraient évité de contaminer des patients. La situation est inquiétante parce qu’on a une population fragile et à risque et qu’on sait que quand trois résidents sont contaminés, les voyants sont au rouge. On sait aussi que l’hôpital étant surchargé, les résidents contaminés ont très peu de chance d’être soignés mais plutôt pris en charge en soins palliatifs au sein de l’établissement. L’ARS nous a donné des consignes en ce sens : expliquant qu’on devait éviter autant que possible l’hospitalisation des personnes âgées. On envoie donc les gens à l’hôpital seulement si c’est grave (douleurs thoraciques…) mais si la personne ne veut pas être réanimée, on va vers des soins palliatifs (en fonction de la concertation médicale, avec la famille et selon les directives du résident lui-même), en établissement.

Je pense que dans ces situations de crise, il ne faut pas oublier les personnes âgées. Il n’y a rien qui justifie éthiquement et philosophiquement de les condamner à l’avance.

Nous avons mis en place de nombreuses mesures pour protéger nos résidents, bien souvent plusieurs jours avant les recommandations officielles (par exemple le ministère préconise d'utiliser des masques uniquement pour les cas Covid-19, or nous avons fait le choix dans donner à tous les agents dès que cela était possible pour prévenir la contamination). Les directeurs ont une pleine conscience du risque majeur en Ehpad, parce que nous avons l'habitude de la gestion de crise avec la canicule ou la grippe, et c'est pour cela qu'ils prennent des mesures plus strictes que ce que demandent les autorités. 

Pour nous, il serait beaucoup plus simple de tester massivement les résidents. Aujourd’hui, c’est une perte de chance pour les résidents que de faire ça de manière aléatoire. Le seul côté positif de la situation ? Une belle solidarité se met en place dans les établissements : des agents de l’équipe administrative sont revenus travailler ce week-end pour aider au ménage, au service des repas à la blanchisserie…

Journaliste susie.bourquin@infirmiers.com @SusieBourquin

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