PSYCHIATRIE

Assises de la psychiatrie, un événement historique pour un secteur en attente

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Première en France, les Assises de la psychiatrie ont eu lieu les 27 et 28 septembre après qu'une consultation nationale a été menée auprès des professionnels de santé et du grand public en mai dernier. Psychiatres, psychologues, médecins, infirmiers, autorités, usagers, aidants… l’ensemble de la chaîne de la prise en charge était rassemblé pour dresser le constat du secteur, mener une réflexion active et apporter des perspectives d’amélioration concrètes en matière de coordination, de prévention, d’orientation… Focus sur les points saillants de deux jours d’échanges.

Entre autres objectifs, ces Assises doivent permettre d'impluser une culture de la psychiatrie en France (Pr Michel Lejoyeux)

Régulièrement désigné comme le « parent pauvre » de la santé, la psychiatrie a enfin eu ses propres Assises fin septembre au Ministère de la santé à Paris. Deux journées d’échanges et de retours terrain pour dresser un bilan de l’existant et dégager des orientations pour l’avenir du secteur, qui doit répondre à de nouveaux enjeux et de nouvelles souffrances, parfois aggravées par la crise sanitaire.

Consultation nationale - profil des répondants

Consultation menée entre le 10 et le 31 mai 2021
15 000 répondants

Principaux répondants chez les professionnels de santé :
- psychiatres (27 %)
- psychologues (26 %)
- paramédicaux (23 %)

Principaux répondants au sein du grand public :
- proches ou aidants (58 %)
- usager ou citoyen concerné par les enjeux du secteur (43 %)
- membre d’une association du secteur (25 %)

Un secteur en désamour aux attentes immenses

Un événement inédit qui fera date et qui permettra de donner à la psychiatrie et la santé mentale la place qui leur revient. C’est ainsi qu’Olivier Véran, Ministre des solidarités et de la santé, a qualifié cette grande réunion des professionnels du secteur de la psychiatrie et de la santé mentale. Trois objectifs ont été détaillés : le partage, par tous les acteurs concernés, d’une réflexion pour optimiser la prise en charge des patients ; l’émergence de constats critiques pour formuler des propositions concrètes ; la diffusion de l’expertise concernant la santé mentale car le sujet concerne chacun d’entre nous. Sur ce dernier point, la réflexion a été partagée par de nombreux intervenants et par Brigitte Bourguignon, Ministre déléguée chargée de l'Autonomie, qui a rappelé que la thématique est un sujet majeur et qu’il est l’affaire de tous. Côté chiffres, un soutien clairement affiché de la part d’O. Véran, qui n’a pas manqué de rappeler le renforcement du budget consacré au secteur en 2020 (+70 millions d'euros) ni la hausse de 2,4 % du budget alloué en 2021 (et qui excède la trajectoire minimale du protocole de pluri-annualité sur l’évolution des ressources des établissements de santé pour 2020 à 2022), le recrutement d’ETP (psychologues, équipes mobiles de soins), le développement des premiers secours en psychiatrie (d’inspiration australienne) via la formation déjà effective de 5 000 secouristes, la poursuite du déploiement du dispositif de prévention du risque suicidaire VigilanS (dont 15 000 personnes ont déjà bénéficié), la mise en place d'un numéro national de prévention du suicide (31.14, joignable 7j/7, 24h sur 24) à compter du 1er octobre ; la parution, ce 30 septembre, du décret de financement de la psychatrie et de la santé mentale...

Il faut changer le regard de la société sur la maladie mentale

Pourtant, le locataire de l’avenue de Ségur s’est dit inquiet pour l’attractivité de la spécialité et a lancé un appel solennel aux internes avec la création de 20 postes de chef de clinique, et a annoncé vouloir augmenter le nombre d’infirmiers en pratique avancée (IPA, psychiatrie – santé mentale) et renforcer le numérique. Même son de cloche chez le Dr Radoine Haoui, psychiatre et Coordonnateur du groupe opérationnel de psychiatrie, qui regrette que la discipline [soit] associée à tort exclusivement à la dangerosité, la peur, l’enfermement… alors qu’elle est autrement plus riche et qui appelle à changer le regard de la société sur la maladie mentale dans un pays où elle touche 1 personne sur 5. Et le Pr Michel Lejoyeux, psychiatre et Président de la commission nationale de la psychiatrie, d’abonder : bien que la discipline suscite l’intérêt, elle manque de moyens et souffre des représentations asilaires auxquelles elle demeure associée. De même qu’Olivier Véran lui-même, tous deux reconnaissent que l’attractivité du domaine a baissé mais mettent en garde à la fois contre un optimisme béat non-réaliste et un pessimisme collectif qui présenterait le risque d’une prophétie auto-réalisatrice. Un point d’équilibre réaliste, donc, de nature à faire objectivement évoluer les choses et à introduire une culture de la psychiatrie en France, qui déstigmatise et accorde autant de place à la santé mentale qu’à la santé physique. Rien d’étonnant, donc, que les attentes des professionnels révélées par la consultation nationale rassemblent dans les trois premières priorités la valorisation des métiers, l’octroi de nouveaux moyens humains ou financiers et le renforcement des moyens existants pour répondre aux besoins de la population.

Principaux challenges et annonces de l'exécutif

Développement des protocoles de coopération entre professionnels, place de la recherche et de l'innovation, articulation de la psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent avec la psychiatrie adulte, impact de la crise sanitaire, exploitation des bénéfices du mentoring lié à la pair-aidance, prise en compte des spécificités de la petite enfance et du grand âge, réduction des délais de prise en charge ; mais aussi amélioration de la prévention et de l'accès à l'offre de soins, rééquilibrage des soins somatiques et psychiatriques... les chantiers sont nombreux. Pour y répondre et dans la droite ligne de l'engagement des professionnels ainsi que des expérimentations menées à ce jour, Emmanuel Macron a fait une série d'annonces en clôture des débats. En matière de formation et d'information tout d'abord, la formation de 60 000 secouristes en santé mentale d'ici 2023 ; l'introduction, en lien avec l'Education Nationale, de programmes de sensibilisation des élèves aux enjeux de santé mentale et aux signes des maladies ; enfin la poursuite d'une culture de l'évaluation des mesures mises en place via l'enquête de santé publique 2022 et les données statistiques qui y sont liées. En termes de prévention par ailleurs et en complément des ajustements du congé de paternité intervenus en juillet dernier ; la mise en place d'un entretien post natal obligatoire destiné aux jeunes mères pour prévenir la dépression post partum (qui touche 30 % des parturientes) ; la diffusion d'une box aux jeunes parents pour leur délivrer des messages de santé publique. Deuxième cheval de bataille du Chef de l'Etat, qui veut éviter toute prise de retard : la recherche, pour laquelle 80 millions d'euros seront débloqués pour mener, entre autres, un programme conjointement piloté par l'Inserm et le CNRS sur la convergence entre psychiatrie et neurosciences/intelligence artificielle. En matière d'organisation des soins enfin, l'heure est également au renforcement. Par le développement des maisons d'adolescents (une par département) et celui des accueils familiaux thérapeutiques ; la consolidation des Centres Médico-Psychologiques (CMP), au sein desquels 800 postes seront ouverts à partir de 2022 pour réduire les délais d'attente et les rendre souhaitables, humains et efficaces ; le déploiement de 60 équipes mobiles en psychiatrie (dont 20 en Ehpad) ; le remboursement d'une série de consultations dès l'âge de 3 ans chez un psychologue, volontaire pour participer au dispositif, sur prescription médicale (40 € pour la première, puis 30 € pour les suivantes) ; les investissements bâtimentaires (19 milliards d'euros) dont la psychiatrie bénéficiera ainsi que la revalorisation financière des carrières (8,2 milliards en tout), les deux derniers points étant prévus par le Ségur de la santé. Tout dernier point : l'augmentation du nombre d'infirmiers en pratique avancée, dont la montée en compétences permettra de répondre aux besoins de terrain.

Consultation nationale - constats et attentes des répondants

59 % des sondés estiment que le secteur est « de moins en moins attractif »
60 % des répondants se disent « mal informés » de l’organisation des soins en psychiatrie
44 % des patients estiment qu’ils ne savent pas identifier leurs besoins ni les professionnels auxquels s’adresser au cours du parcours de soins (81 % lors d’une première consultation)

Principaux profils à prendre en charge prioritairement (par ordre décroissant) :
- adolescents
- enfants
- parents d’enfants en difficulté

Principales thématiques prioritaires en santé mentale :
- amélioration du repérage précoce et de la prise en charge des troubles psychiques
- amélioration du parcours de soins, de l'orientation des patients et de la lisibilité de l'offre entre psychiatres et autres professionnels
- amélioration de l'insertion sociale des personne vivant avec un trouble psychique (lutte contre l'isolement, accès au logement à l'emploi...)

Principales attentes des professionnels de santé concernant les Assises :
- valorisation des métiers
- allocation de nouveaux moyens (humains et financiers)
- renforcement des moyens existants pour répondre aux besoins de la population

Focus sur l’Ipa, l’un des nouveaux métiers de la psychiatrie

Marie-Astrid Meyer, avec le Président Emmanuel Macron

Marie-Astrid Meyer, avec le Président Emmanuel
Macron (crédit photo Marie-Astrid Meyer)

Les intervenants sont unanimes : la pluriprofessionnalité est une nécessité pour assurer la continuité des soins, aller vers ceux qui s’en sont éloignés et améliorer le parcours des patients. Et les besoins de santé émergents depuis quelques années comme ceux engendrés ou creusés par la crise sanitaire rebattent les cartes des métiers, dont les périmètres et les compétences requises pour les exercer évoluent. A titre d’exemple, les infirmiers en pratique avancée (psychiatrie – santé mentale) répondent en partie, depuis peu, à cette nouvelle cartographie. Nous sommes un tout nouveau métier né à l’été 2020, résolument orienté vers le patient et l’humain, campe Marie-Astrid Meyer, IPA au sein du GHU de Paris et secrétaire de l'Association nationale française des infirmiers en pratique avancée (Anfipa). Ces professionnels fraîchement formés travaillent en étroite collaboration avec les psychiatres, qui recueillent l’accord des patients avant de les confier à l’infirmier. Une étape requise pour que l’IPA s’adapte au patient et le prenne en charge de manière holistique, évalue et se mette en relation avec son environnement (familial, professionnel, économique…) de manière à pouvoir l’orienter vers les bons professionnels pour des soins somatiques et psychiatriques.

L’implication et la valorisation de notre activité est capitale pour maintenir l’attractivité de la profession

Notre rôle d’infirmier en pratique avancée est de faciliter les relations entre les intervenants autour du patient et de faire du lien entre eux en décloisonnant l’existant, trop souvent morcelé. Ce n’est pas tout : l’infirmière parisienne préconise d’inclure les IPA aux projets d’innovation et de recherche (dès la phase amont et jusqu’à l’analyse avale) pour permettre à la profession d’accroître sa polyvalence et de continuer à évoluer en compétences. Par nos activités, nous sommes en capacité d’avoir une vision globale de l’offre de soins en psychiatrie du territoire, nous fonder sur les recommandations de bonnes pratiques, voire proposer des formations flash à d’autres professionnels. L’implication et la valorisation de notre activité est capitale pour maintenir l’attractivité de la profession, et ce au bénéfice des malades. Un souhait confirmé par la consultation nationale, qui le place en pole position des attentes des professionnels concernant ces toutes premières Assises.


Directrice de la rédaction
anne.perette-ficaja@gpsante.fr
@aperette

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