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Au GHU de Paris, des infirmiers « VigilanSeurs » préviennent le risque suicidaire

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On estime qu’il y aurait en France chaque année au moins 200 000 tentatives de suicide. Le nombre de décès par suicide serait de 10 000. Pour améliorer la prévention et compléter l’arsenal existant, le dispositif VigilanS est né en 2015 dans les Hauts-de-France et est déjà présent dans 13 régions. Nous avons rencontré l’équipe qui l’anime au GHU de Paris, où il est décliné depuis juin 2020.

L'équipe VigilanS du GHU de Paris, composée de gauche à droite d'une assistante médico-administrative, un médecin et 3 infirmiers (Crédit Photo : GHU de Paris)

Comment prévenir les tentatives de suicide, et notamment les récidives ? Entre autres solutions proposées, un dispositif de recontact téléphonique post hospitalier baptisé VigilanS est mis en place dans plusieurs régions métropolitaines et d’outre-mer. Il fonctionne depuis juin 2020 à Paris intra muros grâce à cinq professionnels, dont trois infirmiers "VigilanSeurs" qui assurent leur mission en autonomie presque complète, où il a déjà permis à plus de 800 patients d’être accompagnés.

Un dispositif de bon sens

Destiné à faire diminuer la mortalité et la morbidité par suicide, VigilanS est un système de veille active fondé sur des signalements et le maintien d’un lien avec le patient après une tentative de suicide (patient suicidant) : lorsqu’il est accueilli par l’un des services d’accueil et de traitement des urgences parisiens (SAU), un suicidant se voit systématiquement proposer d’être inclus au dispositif. Signalé dès lors par les SAU aux VigilanSeurs grâce à une fiche de recueil des éléments essentiels (état civil ; coordonnées ; personnes ressources ; date, modalités et contexte de l’acte suicidaire…), le patient reçoit une carte dite « carte ressource » où figure le numéro de téléphone auquel il peut les joindre en cas de besoin. Il est recontacté par téléphone entre 10 et 20 jours après son passage à l’hôpital, puis 6 mois après, le point de référence étant la tentative de suicide (TS) elle-même ou la sortie de l’hôpital selon les cas. Si la situation le nécessite, d’autres temps de contact peuvent être envisagés. Le but : savoir comment il va, et quelle est son évolution. On sait que les suicidants sont une population difficile à conduire vers les soins. Alors on va vers eux, on s’intéresse à eux et on leur montre qu’on se préoccupe d’eux. C’est un dispositif de bon sens qui permet de maintenir le lien tout en augmentant l’adhésion au soin ; il complète le dispositif de soins déjà mis en place par ailleurs, comme le suivi par le médecin traitant ou le centre médico-psychologique, résume le Dr Liova Yon, psychiatre et coordonnateur de VigilanS Paris.

Même si le langage corporel classique est absent, on se concentre sur d’autres éléments tout aussi informatifs sur l’état du patient

Le téléphone, un outil efficace ?

Le soin téléphonique, une version "dégradée" de l’échange avec le patient ? A l’unanimité, l’équipe répond le contraire. Pour elle, l’outil téléphonique n’est pas moins efficace ni moins riche ; il est différent, et il permet même parfois au patient de se livrer plus facilement. On fait avec ce que le patient veut bien nous donner, c’est-à-dire son discours. Du coup, on porte une attention entière et particulière à son contenu, au choix des mots, à l’intonation de la voix, au phrasé… Même si le langage corporel classique est absent, on se concentre sur d’autres éléments tout aussi informatifs sur l’état du patient, et ce sans autres éléments "parasites", remarque Mounia Aïch, infirmière VigilanSeuse. Une vision partagée par sa collègue infirmière Gisèle Siméon, qui fait l’analogie avec le postulat de Freud en son temps pour contourner les éléments perturbateurs du face-à-face. Lors d’un échange téléphonique, qui dure en moyenne 15 à 20 minutes, les VigilanSeurs cherchent à évaluer la situation du patient, ses dispositions psychologiques, le niveau de risque auquel il est exposé et s’il a pu commencer les soins proposés après les urgences. Pour ce faire, ils recueillent les facteurs environnementaux (situation familiale et professionnelle, isolement…) et posent certaines questions au patient. Par exemple, on les questionne de manière graduelle sur leurs pensées ; on leur demande s’ils ont encore des idées suicidaires. Si c’est le cas, on s’attache à en déterminer l’intensité et la fréquence ; on cherche à savoir s’ils vont jusqu’à scénariser leur propre mort, détaille Mehdi Amini, IDE au sein de l’équipe. Le cadre virtualisé est complété par une relation épistolaire, mise en place si le patient ne répond pas aux appels. L’équipe adresse au patient à son domicile, chaque mois, une carte postale semi-personnalisée pour lui demander s’il se sent mieux et pour lui faire savoir qu’elle aimerait avoir de ses nouvelles. Le ton se veut chaleureux, la police de caractère proche de celle d’une écriture manuscrite.

C’est la notion d’intention de se donner la mort qui compte avant tout

VigilanS, un espoir pour tous les suicidants

Tous les suicidants qui sont signalés au dispositif sont accompagnés, au sens large. Une précision sur laquelle insiste le coordonnateur du programme, qui rappelle qu’à partir du moment où le risque pour le patient est avéré (et même si son passage à l’acte a été interrompu), c’est la notion d’intention de se donner la mort qui compte avant tout. En principe, les patients sont inclus à partir de 15 ans (sauf exception), que leur passage à l’acte soit le premier ou une récidive. De même que certaines périodes critiques (le vendredi soir…), des facteurs aggravants comme l’âge ou le sexe peuvent attirer l’attention des VigilanSeurs, car l’expérience de terrain et la littérature montrent que le risque peut être majoré dans certains cas. Chez les jeunes de 15 à 25 ans par exemple, l’impulsivité domine et peut les amener à une extériorisation comportementale qui prévaut sur l’élaboration de la réflexion, encore débutante. Ce qu’on craint au sein de cette population, c’est le passage à l’acte soudain et répété, explique L. Yon, alors que chez les personnes âgées, c’est plutôt la détermination et le recours à des moyens plus violents et plus létaux. En effet, les tentatives de suicide chez les seniors sont plus rares, mais hélas souvent fatales. Dans tous les cas, l’équipe vise à ouvrir de nouvelles perspectives pour les patients et à leur redonner l’espoir dont le manque les a souvent conduits à ne plus vouloir vivre. On fait en sorte de leur proposer un autre horizon et des raisons d’y croire encore pour relever la tête, analyse M. Aïch, même si son collègue M. Amini déplore que la crise sanitaire ait privé l’équipe d’un certain nombre de leviers relevant de la vie sociale (accès au divertissement, rencontre entre amis…) pour y parvenir.

Le dispositif parisien compte poursuivre son implantation et se préparer à répondre aux besoins du département

Evolution du dispositif

En France, l’épidémiologie du suicide est complexe et les chiffres à interpréter avec beaucoup de prudence : en moyenne, ils sont consolidés avec plusieurs années de retard, ce qui complique l’apport d’une réponse pertinente à cet enjeu de santé publique. Par ailleurs, la problématique est nettement sous-évaluée (on estime à 300 000 environ de nombre annuel réel de TS) car un certain nombre de passages à l’acte passent sous les radars pour des raisons diverses. Connaître l’impact de la crise sanitaire sur les comportements des suicidants demandera donc davantage de recul. Pour autant, selon Santé Publique France, la pandémie a fait significativement augmenter le nombre de passages aux urgences pour geste suicidaire chez les moins de 15 ans, comparativement aux deux années précédentes. Les besoins d’accompagnement pédiatriques existent donc bien, mais les savoir-faire requis sont spécifiques et les modalités d’accompagnement pourraient montrer leurs limites. Non seulement la clinique est spécifique, mais se pose par ailleurs la question des échanges avec les parents et celle du réseau d’aval pour ces patients. La "pédiatrisation" de VigilanS comporte des freins, reconnaît le médecin coordonnateur. Quoi qu’il en soit, le dispositif parisien compte poursuivre son implantation et se préparer à répondre aux besoins du département, où on estime le nombre de tentatives de suicide à 5 000 chaque année. Comme dans d’autres régions, où c’est déjà le cas, le GHU de Paris pourrait revoir sa copie : remodeler l’accompagnement ou cibler certaines populations pour que le plus grand nombre de patients puisse bénéficier de l’aide des VigilanSeurs. Il est vrai que le suicide est un phénomène grave et de grande ampleur. Pour éviter que la sidération n’entrave sa prise en charge, il faut que les professionnels de santé apprennent, se forment et ne baissent jamais les bras : ne jamais se résigner face aux problématiques suicidaires !, conclut le Dr Yon.


Directrice de la rédaction
anne.perette-ficaja@gpsante.fr
@aperette

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