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"Comme un vulgaire bout de viande..."

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Claire (c’est un pseudo), 30 ans, a fait une fausse couche au mois de mars. On lui a conseillé d’écrire au chef de service pour sanctionner l’interne qui s’était occupé d’elle. « Ce n’est pas mon but », explique-t-elle. « J’avais tout de même besoin de mettre des mots sur cette expérience. C’est certainement très banal. Moi, c’était mon premier passage aux urgences et ma première grossesse. » C'est à la fois édifiant et terrifiant... Mais où est passée la bienveillance ? Merci à Rue89 de partager cet article avec la communauté d'Infirmiers.com.

Cet article a été publié le 28 mars 2014 sur le site Rue89

dépression douleur tristesse

Le témoignage d'une femme qui dénonce les conditions d'accueil aux urgences...

Ça y est, nous y sommes enfin : l’échographie des trois mois. J’ai vu ma gynécologue la semaine d’avant, elle a dit que ma grossesse se déroulait parfaitement bien. Depuis deux jours, j’ai de petits saignements. Je l’ai appelée, mais elle a fait dire à sa secrétaire que ce n’était pas grave et qu’il fallait attendre l’échographie. Cela ne me rassure pas du tout. Dans ma tête, je sais déjà. Le verdict du radiologue tombe : « Le cœur s’est arrêté depuis quinze jours, il faut aller aux urgences pour l’aspiration du fœtus. » Avec mon mari, nous avions lu partout qu’une grossesse sur six, voire parfois sur quatre selon les livres, ne dépassait pas le troisième mois. Mais quand on le vit, évidemment, c’est différent et ça fait mal.

Pas de « ligne de discrétion »...

Nous sommes tous les deux hébétés lorsque nous nous présentons aux urgences d’un grand hôpital parisien. Là, un homme est seul pour assurer l’accueil du public et répondre au téléphone. Il n’y a pas de ticket en entrant pour déterminer l’ordre d’arrivée, et pas non plus de « ligne de discrétion ». Il faut donc se presser contre la chaise de celui qui est en train d’être inscrit. Une jeune fille devant nous pleure au téléphone en se tordant de douleur. Elle raconte qu’elle a perdu sa place dans la file en allant aux toilettes.

Une mère chinoise arrive avec un bébé et un petit garçon de 4 ou 5 ans. Elle ne parle pas français et l'enfant fait le traducteur. Sans ticket, nous sommes obligés de jouer un peu des coudes pour bien montrer que nous sommes arrivés avant elle et nous nous sentons minables. Comment font les gens qui arrivent aux urgences et ne peuvent tenir debout pour garder leur place dans la file d’attente ? Est-ce qu’il n’est pas possible d’installer une borne avec des tickets ?

C’est finalement notre tour. Le monsieur, très gentil, nous indique que nous ne sommes pas au bon endroit : il faut aller aux urgences gynécologiques. Il appelle un infirmier qui nous montre avec beaucoup de gentillesse le bâtiment.

Comment font les gens qui arrivent aux urgences et ne peuvent tenir debout pour garder leur place dans la file d’attente ?

« Je croyais que vous veniez pour une IVG »...

Nous nous inscrivons donc à nouveau, puis nous attendons, une heure, deux peut-être, au milieu de couples qui viennent pour accoucher, heureux d’être là avec leur petite valise. Il y a aussi, certainement, des femmes qui viennent pour des IVG. Dans une salle ouverte, on prend ma tension et ma température. Il n’y a strictement aucune confidentialité, depuis la salle d’attente on entend tout, mais à ce moment là, c’est le dernier de mes soucis.

Lorsque notre tour arrive, un étudiant en cinquième année de médecine vient nous chercher. Il commence à remplir mon dossier, pose les questions habituelles sur les antécédents, les allergies... Au bout de dix bonnes minutes, il s’arrête et nous regarde, un peu étonné : « Je me suis trompé, depuis le début, je croyais que vous veniez pour une IVG. » La psychologie et le tact ne doivent pas être au programme des cinq premières années de médecine.

Je me suis trompé, depuis le début, je croyais que vous veniez pour une IVG

Faire deux « choses » à la fois...

L’interne arrive pour m’examiner. Toute jeune, elle a l’air totalement épuisée. L’étudiant de cinquième année fait les premiers examens, en me faisant mal, puis elle prend le relais et commence l’échographie vaginale. Ses gestes sont brusques. Son téléphone sonne pour une urgence, elle répond, le téléphone collé à l’oreille, tout en continuant à tourner la sonde en moi sans ménagement et en tapant sur l’ordinateur ce qu’elle voit sur l’image.

Je me décompose peu à peu, je n’existe plus, je ne suis plus un être humain. J’ai un fœtus mort en moi, une interne qui crie dans un téléphone au-dessus de moi et de mes jambes écartées, un étudiant qui regarde sans rien faire. Je finis par me manifester, faire un signe, dire que je suis une patiente, qu’on pourrait quand même s’occuper de moi. Je ne sais plus ce que j’ai dit, j’étais en colère, mais aussi tellement vidée. Elle raccroche en soupirant et me répond qu’elle sait « faire deux choses à la fois ».

Réaliser une échographie vaginale pour vérifier qu’un fœtus est bien mort est peut-être une « chose » banale pour elle, mais pas pour moi, qui commençais à m’imaginer ce petit être qui devait naître fin septembre. Je ne sais pas si elle se rend compte de ses actes et de ses paroles. Elle a l’air si jeune et si dépassée par le système, par le manque de moyens et de personnels des hôpitaux, que je n’arrive même pas à la détester sur le coup. Elle nous explique que le protocole veut que je revienne dans cinq jours pour refaire une échographie, puis que l’on pourra faire l’aspiration (ou le curetage), parce que le fœtus est trop gros pour être évacué par médicaments.

Elle a l’air si jeune et si dépassée par le système, par le manque de moyens et de personnels des hôpitaux, que je n’arrive même pas à la détester sur le coup

Elle n’en fait pas des tonnes...

Cinq jours plus tard, nous nous représentons donc aux urgences. L’étudiant de cinquième année est toujours là et nous prend en charge. Une nouvelle interne me fait l’échographie. Elle a des gestes doux, dit que « malheureusement, le cœur s’est bien arrêté ». Elle n’en fait pas des tonnes, la consultation ne dure pas plus de dix minutes, mais elle nous semble tellement humaine, que nous avons envie de l’embrasser.

Le lendemain, nous arrivons à l’hôpital avec mon mari à 7h pour l’opération. Nous n’avons pas eu beaucoup d’explications sur la manière dont cela allait se dérouler, nous savons simplement que je ressortirai le soir même. Les infirmières m’expliquent que je dois passer au bloc à 13h. Nous pensions que ce serait plus tôt et nous nous demandons ce que nous allons bien pouvoir faire pendant six heures dans cette chambre d’hôpital. Mais le temps file doucement, nous sommes comme engourdis tous les deux et nous attendons que le temps passe. A 17h30, je ressors. C’est fini. L’anesthésie générale et l’aspiration du fœtus se sont « bien » déroulées, je n’ai aucune douleur physique.

La consultation ne dure pas plus de dix minutes, mais elle nous semble tellement humaine, que nous avons envie de l’embrasser

Je sais que leur métier est très dur...

Dans les jours qui suivent, je ressens parfois une douleur vive en pensant à ce petit bébé qui ne verra jamais le jour, mais aussi une douleur plus lancinante. Je tourne et retourne dans ma tête la scène de l’échographie aux urgences et ce sentiment que toute humanité avait disparu, que mon corps n’était qu’un vulgaire bout de viande et qu’on se foutait que je sois là pour une fausse couche à onze semaines de grossesse ou pour une cheville foulée : c’était pareil.

Je sais que leur métier est très dur, que ces jeunes internes ont des responsabilités totalement aberrantes, qu’ils enchaînent plusieurs jours de garde et doivent souvent courir partout, dans des conditions de travail qui sont loin d’être idéales. Mais ils finissent pas oublier qu’ils ont en face d’eux des êtres humains, qui souffrent.

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Commentaires (7)

emaira

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#7

Idem.... Malheureusement

J'ai vécu une situation identique en 2002.
Froideur de l'interne de garde qui venait d'arriver à ce poste (2ème jour du changement de stage)
Non respect de la confidentialité et de l'intimité ( il y a des nouveaux internes alors on leur montre comment faire l'écho, comment savoir si le fœtus est viable...) ils sont dont 5 dans la salle et mon mari ne peut être près de moi...
On a fait part de notre mécontentement, personne ne s'est excusé.
Nous sommes donc allés dans une autre structure.
Là nous avons été reçu avec bienveillance.
Mon intimité a été respectée : je n'étais plus un bout de viande sur une table d'écho

Dans nos professions, on court toujours après le temps qui nous manque, mais le patient ne doit pas le percevoir et doit toujours être au centre de nos préoccupations lorsqu'on est auprès de lui.
La preuve : la seconde équipe a su trouver les mots et gestes réconfortants alors qu'elle rencontrait les mêmes difficultés que la première équipe

Ce n'est donc pas qu'une question de temps et de moyens mais aussi et surtout une question de bienveillance

voisine

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#6

Bravo, allez je partage aussi.....

2004, petit CH de province....c'est pourtant loin mais le souvenir est encore cuisant.
Grossesse arrêtée vers 8 semaines, curetage programmé. La fin d'un doux rêve. AUCUNE empathie de A à Z. J'ai été prise pour une femme qui venait pour une IVG........et alors....quand bien même! L'usine, l'attente, pas de mots. Même au réveil! Ah si excusez-moi j'avais oublié le soupir de l'IDE de la salle de réveil lorsque j'ai osé pleurer un peu. Le brancardier : "elle va où la dame?". L'IDE du service à haute et intelligible voix :" L'IVG? Elle va à la 22 !!!!".....oui j'aurais bien voulu hurler sur mon brancard! Mais j'étais tellement acculée par tout ce que je venais de subir et d"entendre que j'en ai été incapable. Ensuite j'ai été installée dans une chambre à 2 lits avec une dame sur le point d'accoucher, monitoring branché (c'est doux le bruit du coeur d'un bébé, mais là je ne le supportais pas vraiment).
Le clou du spectacle : la sortie entre 2 portes avec un interne qui me remet mon ordonnance pour ma nouvelle contraception....normal je désire un enfant!
J'en ai encore la nausée.
Merci, j'ai enfin pu exprimer mon ressenti auprès de personnes qui comprendront.
Mon mari m'avait conseillé à l'époque d'écrire un courrier à la cadre du service....je l'ai écrit....mais jamais envoyé....j'avais très envie de travailler dans ce service et je pensais que cela me desservirait. Finalement je n'y ai jamais travaillé.

chrislam

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#5

ça me fait écho...

j'ai vécu une situation semblable en 2003. Où après 6 semaines de grossesse j'ai perdu mon enfant.
C'était un dimanche, je me souviens comme si c'était hier. Quand je suis arrivée aux Urgences Gynéco, un interne m'a prise en charge. Après s'être informé de mes antécédents et surtout du fait que ça faisait déjà trois ans que nous attendions d'avoir un enfant, il s'est montré vraiment humain.
Voyant ma douleur morale (j'ai hurlé quand j'ai compris...), il n'a pas attendu et m'a de suite proposé un curetage en urgence.
Lorsque que je me suis réveillé en salle de réveil, l'IDE a été horrible. Quand j'ai compris qu'on venait d'enlever mon bébé et que tout était fini, je me suis mise à pleurer. OUI j'avais mal... pas physiquement, mais moralement oui. Ce que j'ai essayé d'expliquer à cette fameuse infirmière. Elle a m'a juste répondu: "pff c'est pas un bébé, c'est juste un foetus".
Je ne peux même pas décrire avec des mots ce que j'ai ressentit à ce moment là.
Quand ,J'ai commencé mes études d'infirmier en 2009, je me suis jurée que JAMAIS je ne deviendrais comme cette infirmière, détachée inhumaine, dépourvue de toute empathie.
Je pense qu'il s’agit là que d'une minorité de soignants, mais faut bien être réaliste que la notion de rentabilité fait que parfois on se montre à la limite de la maltraitance psychologique avec les patients.Toutes les belles théories apprises à l'école sur l'écoute et la bienveillance s'envole vite quand il s'agit de faire face à une charge de travail de plus en plus croissante .

wasabi

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#4

j'admire

Que dire sur cet article tant bouleversant que déstabilisant... mis à part que je suis complétement admirative de ce courage qu'il vous a fallu pour affronter cet évènement.

Le manque d'empathie et d'humanité ne cesse d'augmenter dans notre monde et c'est effrayant. C'est pourtant avec ce genre d'histoire que l'on devrait réagir mais en vain...

Laurie37

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#3

Que dire....

Que dire si ce n'est que l'Hopital peut avoir honte des prises en soin comme celle-ci....

Moi même puéricultrice dans un grand hôpital parisien, j'ai parfois et même trop souvent honte de la façon dont nous sommes forcés de traiter nos petits patients, nouveau nés et enfants de tout âge, et leur famille....
Ce témoignage m'a flanqué un bon frisson... 3 ans et demi de diplôme seulement et je me dis de plus en plus que ce métier me ressemble de moins en moins .... Forcés de travailler dans des conditions abominables, avec un corps médical complètement désaccordé ... Voici le résultat. Des patients morcelés. Victimes. Comme si la détresse de perdre cet enfant n'avait pas suffit à Claire et son mari. Il fallait qu'en plus ils se retrouvent victimes de ce qu'est aujourd'hui le service public .... Oui, on pourra dire que ce n'est pas partout pareil et accuser " pas de chance " .... Mais on connaît tous quelqu'un qui s'est retrouvé dans une pareille situation un jour.... Et même si c'est peu, c'est beaucoup trop. Et de toute façon, de plus en plus fréquent...

Sincèrement désolée que vous ayez dû vous aussi en pâtir. Il a fallu j'imagine du courage pour écrire cet article. Alors bravo. J'espère que d'autres oseront aussi, car cela devient ô combien désespérant....

ju2304

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#2

on voulait de l'empathie

Bonjour,

J'espère de tout coeur que cet article est lu, et surtout que l'auteur l'a envoyé à la direction de l'hôpital pour que les faits soient connus ; et que "peut être" des décisions soient prises.

Je suis infirmière, et cette situation, malheureusement je la connais... L'histoire de Claire, c'est un peu la mienne. Consultation aux urgences gynéco pour des légers saignements 2 jours avant l'écho du 3e mois.
Je bosse en milieu hospitalier, donc le fait d'être prise en charge par des internes ne me choque pas, mon ami oui. Un premier interrogatoire par une externe, elle m'examine... elle transmet à l'interne... qui reprend l'interrogatoire et lui aussi m'examine. L'echo endo-vaginale, là je le vois se décomposer, tournant l'écran de contrôle vers lui ; il ne dit pas un mot. Je lui demande de me dire ce qu'il voit ou plutôt ne voit pas, qu'il peut me dire, étant infirmière -j'ai déjà compris déjà depuis plusieurs minutes le "verdict"-. Il m'annonce qu'il doit en référer à son chef, ils partent, l'interne et l'externe, nous laissant seuls mon compagnon et moi. C'est moi à ce moment là qui prépare mon homme, lui fait un signe de tête que, non, nous ne serons pas parents comme prévu. Tout le monde revient, faut il préciser que je suis toujours à demie-nue sur la table d'examen, les pieds dans les étriers. Reprenons : une interne, un externe, le medecin sénoir, une autre étudiante (qui ? je ne saurais jamais je crois), et nous deux. Une dernière écho, et là ce que l'interne aurait pu, aurait du nous dire ; nous est annoncé par le médecin sénior, derrière lui, les trois "étudiants" aux regards fuyant ; n'ayant pas l'air de supporter mes pleurs, pendant que le médecin très humain, s'assoie pour nous dire que le coeur s'est arrêté, et qu'il va falloir revenir le lendemain pour le curetage.
Etant infirmière, je savais que c'était la" procédure", mais là j'étais une patiente, et j'aurais voulu de l'EMPATHIE tout simplement.

Pumba007

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8 commentaires

#1

Merci

Je souhaite réagir en remerciant cette personne pour son témoignage, pour son intelligence d'esprit , de réflexion.

Merci d'avoir ce courage de mettre des mots sur les maux de l’hôpital .

J’espère que cette article sera lu et partagé afin de faire réaliser aux français que cela arrive de plus en plus souvent.

Un vulgaire bout de viande... parfumé au passage a l'euro/dollar .
Merci la rentabilité , au revoir la qualité .