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Covid-19 : journal de bord d’une infirmière en renfort dans un Ehpad

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Epidémiologie

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"Je n’écris pas souvent mais aujourd'hui j’ai envie de parler de ce que je vis quotidiennement et que peu de personnes peuvent vraiment comprendre..." Julie, 37 ans, infirmière depuis 15 ans et depuis quelques années à l’Education Nationale, a repris la blouse pour travailler dans un Ehpad du Val de Marne (94). Nous tenions à partager ici son témoignage.

Covid-19 : journal de bord d’une infirmière en renfort dans un Ehpad

Julie, infirmière à l’Education Nationale, est venue prêter main forte dans un Ehpad, comme nombre de ses collègues infirmiers. Elle raconte.

"J’ai toujours voulu être infirmière, certains diront que c’était une vocation, moi je dirais plutôt une conviction, un amour du métier...
Je suis depuis quelques années infirmière à l’Education Nationale. Comme beaucoup de mes collègues dont on ne parle pas dans les médias et qui sont retournés dans d’anciens services, en réanimation, aux urgences, j’ai repris la blouse dès le début de l’épidémie pour aller travailler dans un Ehpad du Val-de-Marne qui compte 90 résidents.

J’ai toujours aimé le travail en Ehpad et en ce moment il est encore plus important (et de ça non plus on n'entend pas beaucoup parler).
Ma journée d’hier a été particulièrement éprouvante, j’ai pris mon poste à 7h15. Je serai la seule infirmière pour la journée au lieu de deux habituellement, mais une collègue va venir m’aider car on a 7 prélèvements de Covid programmés. On doit réorganiser le travail des aides-soignants car il manque plusieurs professionnels. L’établissement compte un secteur Covid avec déjà cinq cas confirmés, beaucoup de suspicions et malheureusement peu de matériel...
La directrice est arrivée (en ce moment elle fait 7h30- 21h30, 7jours sur 7).

Je finis mon tour à 10h (j’essaie de passer du temps avec tous les résidents, de les faire rire un peu tout en donnant les médicaments et en prenant les constantes...

Je pars avec la collègue faire les sept prélèvements. On se prépare, ça ne va pas être évident : il faut rassurer, aider, répéter, ne pas faire de faute...

Je pars avec la collègue faire les sept prélèvements. On se prépare, ça ne va pas être évident : il faut rassurer, aider, répéter, ne pas faire de faute...
On finit à 11h30 et ma collègue part. De nouveau : les médicaments… Puis je prends une pause repas de 30 minutes où je peux enfin respirer.

Je reprends mon poste : le tour de perfusions, aérosols, température, saturation... Une résidente n'est pas bien. Il faut la mettre sous oxygène, en isolement vu les symptômes. C'est probablement le Covid-19, mais on ne peut plus faire de test, comme on a dépassé le quota dans l’établissement*. Elle a peur, je la rassure, je chante sa chanson préférée, elle me suit avec le doigt tel un maestro... Une autre patiente est angoissée, je la rassure, j’essaie de la distraire. Une autre encore pleure, elle s’ennuie. D'habitude, sa famille vient presque tous les jours. Un mois sans les voir, c’est difficile. Je prends alors mon téléphone et appelle la famille en Skype. Elle pleure de voir sur l’écran son dernier arrière-petit-enfant qui n’a que quatre mois... J’apporte un courrier que l’on vient de recevoir pour une résidente. Tout en faisant ses soins, je lui lis la lettre. Elle est secouée et voudrait répondre. Je prends cinq minutes pour rédiger le courrier avec elle...

Pendant ce temps, un patient est tombé. J’y vais. Le temps de finir, il est 17h45, je file distribuer les médicaments du soir. Entre temps, un médecin passe voir des résidents et me change des prescriptions. J’envoie vite fait par mail à la pharmacie et je programme un bilan en urgence pour une résidente que l’on ne trouve pas bien...

18h15. J’ai des soins à faire en secteur Covid (Antibio, perfusions, aérosol et vérification d’oxygène). 19h50. Je sors enfin faire mes transmissions...
Je pars à 20h30 (Je suis là depuis 7h). C’est mon 3e jour d’affilée...

Je rentre chez moi. Je pleure un bon coup sur le chemin car, à la maison, j’essaie de ne rien laisser paraître.

Je rentre chez moi. Je pleure un bon coup sur le chemin car, à la maison, j’essaie de ne rien laisser paraître. J’ai une fille et un conjoint qui essaient de tout faire pour que je garde le moral, je le sais et j’essaie, mais quand je rentre, je pense à la personne âgée que j’ai laissée dans son lit, fragile, que j’ai quittée avec un sourire en lui promettant de revenir chanter avec elle dans deux jours et qui ressemble tant à ma mamie...

Je rentre et je repense au boulot... J’entends qu’on aide les hôpitaux, mais très peu les Ehpad et pourtant, le personnel souffre tellement...
Bref je suis soignante et fière de l’être !"

Note

  • Dans les Ehpad, à partir de trois tests positifs, on considérait que l’établissement était contaminé – avant que les tests ne soient généralisés (depuis l’annonce faites par le ministre de la Santé, le 6 avril dernier).
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