PORTRAIT / TEMOIGNAGE

De l’Espagne à la France, deux soignants aident à l’installation de paramédicaux

Pas facile, quand on est infirmier étranger, de s’expatrier pour venir travailler en France, entre démarches administratives lourdes et méconnaissance de l’écosystème français. Des obstacles bien identifiés par Vente a Francia qui, depuis 2021, guide les professionnels espagnols dans leur parcours pour s’installer sur le territoire.

Alejandro souhaiterait à l'avenir consacrer la moitié de son temps professionnel à Vente a Francia.

Alejandro est Espagnol. Il est aussi infirmier de bloc en France, où il travaille comme intérimaire. Une situation qui lui a permis de multiplier les expériences sur tout le territoire, aussi bien dans la fonction publique que dans le privé. Cette connaissance, il la met depuis 2021 au service d’autres infirmiers, mais aussi de kinésithérapeutes, espagnols qui souhaiteraient venir travailler en France, sans toutefois bien savoir comment s’y prendre. Avec Anna, kinésithérapeute, il a monté Vente a Francia, avec pour mission de faciliter les démarches des candidats à l’expatriation.

Pourquoi avoir créé Vente a Francia ? Votre expérience personnelle y est-elle pour quelque chose ?

Je suis Espagnol, j’ai fait mes études d’infirmier à Barcelone. Mais, à l’époque, c’était compliqué car je ne trouvais pas de travail. Je suis donc parti en France, où je suis arrivé en octobre 2011, et j’ai commencé à travailler au bloc opératoire, à l’hôpital Bicêtre. Le problème, c’est que quand on vit en Espagne, on n’a aucune idée de ce qu’il faut faire pour s’installer en France : il y a les démarches administratives, il faut apprendre la langue, connaître les opportunités professionnelles qui existent…, alors qu’on ne sait même pas ce que sont un CDD ou la Carte vitale. A l’époque, je me suis fait aider gratuitement par quelqu’un. Mais personne n'aide réellement gratuitement, l’intérêt étant de placer les professionnels quelque part contre rémunération. Ceux-ci se retrouvent alors là où l’agence qui les aide le souhaite, pas là où ils aimeraient être. Je suis arrivé de cette manière à Bicêtre, sans même savoir quel type de contrat j’avais signé. Résultat, la plupart des Espagnols qui viennent en France pour y travailler n’y restent pas.

Nous avons eu l’idée de Vente a Francia lors de la pandémie de Covid-19. Nous voulions faire quelque chose via Internet, et nous nous sommes vite rendu compte que nous pouvions être utiles pour les infirmiers et les kinésithérapeutes qui souhaitaient s’installer en France, puisque nous en avions fait l’expérience. Notre exercice soignant représente toutefois encore la plus grand part de notre activité professionnelle.

Qu’est-ce qui motive les infirmiers espagnols à vouloir venir travailler en France ?

Les conditions de travail des infirmiers sont mauvaises en Espagne, et cette situation existe déjà depuis longtemps. Par exemple, ont été mis en place, entre autres, des contrats Covid durant la pandémie : dans les faits, quand le Covid se termine, le contrat aussi. C’est assez incroyable mais c’est réel, et ce type de contrat est assez courant.On parle là de l'hôpital public ! Comme la crise du Covid prend fin peu à peu, plein d’infirmiers se retrouvent privés d’emploi. Et plus généralement, ces professionnels n’ont aucune stabilité. Actuellement, nous accompagnons une infirmière de bloc qui a 14 ans d’expérience, mais qui enchaîne les contrats d’un mois avec, souvent, des réductions de salaire.

Maria, infirmière espagnole installée à Toulouse depuis 1 ans et travaillant à l’hôpital de Purpan
J’ai commencé à travailler en Espagne en 2019, mais j’ai enchaîné des contrats de 6 mois pendant deux ans. Et j’ai fini par me dire que je ne pouvais pas continuer comme cela, que j’en avais assez. J’avais envie de venir m’installer en France, sans savoir comment m’y prendre. En février 2021, j’ai pris contact avec Vente a Francia, et c’est avec eux que je me suis fixée comme objectif de partir à la fin de mon contrat, en juin 2021. En plus des vidéos disponibles sur YouTude, nous faisions des points toutes les semaines pour savoir où j’en étais dans mes démarches, les documents que j’attendais… Ils m’ont aidée à trouver du travail, à me préparer aux entretiens d’embauche. Si j’avais des questions, je pouvais les solliciter sur Whatsapp. Et je peux encore le faire, si besoin, même si leur accompagnement est théoriquement terminé.  J’ai payé 1 000 euros pour leurs services, que j’ai pu régler en deux versements. J’aurais pu me débrouiller seule, bien sûr, mais il y a tellement d’informations sur Internet que je n’aurais pas su par où commencer. Comme obtenir les documents nécessaires à mon installation était compliqué, j’aurais pu attendre longtemps avant d’entamer les démarches. Et peut-être que je serais encore en Espagne à l’heure qu’il est.

Comment accompagnez-vous, concrètement, ces infirmiers ?

Nous les accompagnons dès le début. Nous commençons par leur présenter toutes les opportunités professionnelles qui existent : remplacements, agents de la fonction publique hospitalière – et dans ce cas, nous expliquons les avantages et inconvénients – l’exercice libéral, mais aussi le type de contrats de travail… Parce qu’ils ne les connaissent pas. Ensuite, nous les accompagnons dans leurs démarches administratives (obtention de la Carte vitale, d’une assurance habitation ou même l’ouverture d’un compte en banque), dans l’apprentissage de la langue française, en les mettant notamment en contact avec des professeurs, en sachant que l’Ordre infirmier français fixe comme obligation d’être en capacité de tenir une conversation, sans nécessairement réclamer le niveau B2*. Nous les aidons également à constituer leur CV et à rédiger leurs lettres de motivation, et nous les entraînons à passer des entretiens d’embauche. Notre accompagnement prend la forme de vidéos et de webinaires, et nous organisons aussi des visio-conférences individualisées, pour un suivi plus personnalisé. Enfin, nous demeurons joignables s’ils ont des questions particulières. Et ils s’entraident également entre eux. En contrepartie, ils nous rémunèrent pour nos services.

Il faut tout de même savoir que notre société est toute jeune. Nous avons accompagné 3 professionnels jusqu’à l’installation, nous avançons doucement. Actuellement, nous suivons 24 personnes, dont une douzaine d’infirmiers.

Les hôpitaux français sont-ils en demande de ces infirmiers venus de l’étranger ?

Oui, très. Tous les établissements sont à la recherche d’infirmiers ; selon la Fédération hospitalière de France, 99% des structures seraient en manque de professionnels paramédicaux. Certains hôpitaux, qui souhaitent embaucher des infirmiers et des kinésithérapeutes, commencent d’ailleurs à nous contacter directement et sont prêts à nous rémunérer pour que nous les mettions en relation avec des candidats. Pour autant, le parcours demeure très compliqué pour les infirmiers espagnols. Et à cet égard, l’Ordre infirmier nous aide assez peu. Les inscriptions peuvent prendre aussi bien deux semaines que deux mois, or les infirmiers ne peuvent pas commencer à travailler tant qu’ils ne sont pas inscrits. Cela représente surtout des frais pour eux, car ils doivent venir en France pour s’inscrire auprès de l’Ordre alors qu’ils n’ont pas encore trouvé d’emploi.

Nous observons aussi quelque chose d’assez surprenant : beaucoup d’infirmiers d’Amérique latine nous contactent pour venir travailler en France. C’est une autre problématique car si le diplôme espagnol d’infirmier est reconnu au niveau européen et est équivalent au diplôme français, ce n’est pas le cas pour ceux qui résident hors de l’Union européenne. Pourtant, en Allemagne, où ils se sont rendu compte qu’ils allaient manquer de paramédicaux dans un futur proche, ils recrutent des personnels hors UE. Ces infirmiers doivent suivre un parcours bien établi mais, une fois en Allemagne, ils peuvent parfaitement exercer. En France, au contraire, ça coince. Nous comptons donc nous rapprocher des ARS sur ce sujet. Nous sommes en manque de professionnels alors même que nous nous coupons de personnels qui sont désireux de venir travailler en France. L’Allemagne pourrait vraiment être un exemple : pourquoi ce pays y parviendrait-il et nous pas ?

Sara, infirmière à Majorque, suivie par Vente a Francia depuis 2 mois
L’année prochaine, cela fera 20 ans que je suis infirmière, dont 4 ans et demi à Majorque où j’enchaîne les CDD, sans possibilité de CDI. J’ai décidé de venir travailler en France parce que je ne me vois pas vivre les 20 années qu’il me reste de la même façon. J’ai découvert Venta a Francia par Facebook. Avoir quelqu’un pour m’expliquer les procédures, les opportunités professionnelles que la France peut offrir, m’a vraiment convaincue de m’inscrire dans ce processus. Ils mettent à disposition sur une plateforme des vidéos, qui dessinent un chemin concret des étapes à suivre pour venir travailler en France. Ils présentent également tous les types d’établissements et de contrats qui existent, les salaires auxquels on peut prétendre. J’attends de Vente a Francia qu’ils répondent à tous les doutes et à toutes les questions que je peux avoir. J’ai payé moins de 1 500 euros, et je perçois cela comme un investissement pour améliorer mes conditions de travail pour les 20 années à venir.

*Dans le classement des niveaux de langue, le niveau B2 correspond à un niveau d'utilisateur indépendant (niveau avancé).

Journaliste audrey.parvais@gpsante.fr

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