PSYCHIATRIE

"Il faut donner plus de place à la santé mentale", plaide le CESE post crise Covid

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Le 18 octobre à la faveur d'un colloque organisé par la Fondation FondaMental concernant le devenir de la santé mentale en France, le Conseil social, économique et environnemental (CESE) a commenté l'avis qu'il a rendu en mars dernier concernant les parcours de soins en psychiatrie et ouvert les perspectives que la sortie de crise sanitaire laisse entrevoir après que le secteur a été mis à mal. Renforcement de la pluridisciplinarité et de la territorialisation de l'offre, formation, attractivité... Des recommandations qui font largement écho aux annonces faites lors des Assises de la psychiatrie et de la santé mentale qui se sont déroulées fin septembre.

La pandémie de Covid-19 s'est accompagnée d'une augmentation significative des troubles anxio-dépressifs. Entre autres actions, il faut mettre en place des consultations combinées. Pr Marion Leboyer (Crédit photo : FondaMental)

C'est à la lumière des annonces faites par le Président de la République lors des Assises de la psychiatrie et de la santé mentale le mois dernier que le CESE a réaffirmé l'avis qu'il a rendu le 24 mars dernier au sujet des parcours des patients présentant des troubles psychiques à l'occasion d'un colloque proposé par la Fondation FondaMental. Un moment jugé porteur par Sophie Cluzel, secrétaire d'État auprès du Premier ministre chargée des Personnes handicapées, résolument déterminée à s'appuyer sur les forces du système plutôt qu'à se désespérer de ses faiblesses. Retour sur les points saillants de l'événement.

Covid-19, doublement délétère

Délétère au plan mondial, l'épidémie de Covid a provoqué en 2020 une augmentation générale des troubles anxieux (+ 26 %) et des troubles dépressifs (+ 28 %) observée (notamment chez les femmes), ainsi qu'un risque accru de développer une maladie psychiatrique entre 14 et 90 jours post infection au SARS-CoV-2, a rappelé le Pr Marion Leboyer, psychiatre et Présidente de la Fondation FondaMental, sur la foi d'une étude scientifique parue dans the Lancet. En cause : la désormais très documentée "tempête cytokinique" provoquée par le virus et les dégâts cérébraux induits par la réponse immunitaire surdimensionnée de l'organisme. Le virus est doublement délétère, a déploré la psychiatre : la crise sanitaire s'est attaquée aux populations les plus vulnérables (seniors, sans-abri...) ; non seulement les personnes présentant des troubles psychiques n'ont pas échappé à la règle, mais elles ont une sensibilité accrue à la pathologie. En l'occurrence, elles présentent un risque 6 à 7 fois plus élevé de contracter l'infection que la population générale ainsi qu'un risque deux fois plus important de faire une forme grave de la maladie ou d'en mourir quatre semaines post infection.

Santé mentale et pandémie : chiffres-clés*

44 %
des Français (49 % des 18-24 ans et 58 % des 25-34 ans) considèrent que la crise sanitaire a des conséquences négatives sur leur santé mentale
47 % présentent des symptômes dépressifs et 1 Français sur 4 des symptômes modérés à sévères
50 % Français, cette situation détériore leur quotidien (travail, tâches à la maison, leur vie sociale)
1/5 des Français a déjà pensé qu’il vaudrait mieux qu’il soit mort ou a songé à se blesser
1/3 des Français ne sait pas qui aller consulter en cas de trouble mental
66 % des Français estiment que les personnes prises en charge pour une maladie mentale représentent un danger pour elles-mêmes, 34 % qu’elles représentent un danger pour les autres, 44 % estiment qu’on ne guérit jamais vraiment d’une maladie mentale
1/3 d’entre eux, la qualité des services de psychiatrie dans les hôpitaux s’est détériorée ces 10 dernières années et pour 3 Français sur 5 les moyens alloués sont insuffisants

*Etude IPSOS réalisée auprès d’un échantillon de 1 000 Français majeurs, du 24 au 27/09/ 2021

Un constat accablant

Ces statistiques posées, reste que les perspectives pour relever un secteur caractérisé par un sous-investissement chronique et durable sont à constuire ou à repenser. La prise de conscience collective évoquée par Emmamnuel Macron fin septembre lors des Assises de la psychiatrie et de la santé mentale et les annonces qui ont suivi semblent répondre au constat accablant dressé par le CESE dans son rapport, relayé lors du colloque par Anne Gautier, l'un de ses deux co-rapporteurs. Délais déraisonnables (jusqu'à 2 ans d'attente) pour accéder à une consultation de spécialiste à l'origine d'un retard préjudiciable à la prise en charge adaptée (par exemple, les patients bipolaires mettent en moyenne dix ans à accéder à un diagnostic et un traitement après leur premier épisode), disparités territoriales de l'offre de soin, saturation des urgences, effet iatrogène des hospitalisations longues et/ou répétées, coûts de santé publique ou encore cloisonnements divers (santé somatique/santé psychique, hôpital/ambulatoire, prise en charge médicale/accompagnement)... la liste des dysfonctionnements est longue. Et elle a été aggravée par la crise sanitaire, comme le montre l'étude Coviprev pilotée par Santé publique France. Sur le terrain, même son de cloche : parmi les professionnels de santé, les psychiatres ont été particulièrement sollicités et font partie de ceux qui ont le plus maintenu leur activité, entres autres grâce aux téléconsultations. Dans le même temps, la consommation et le mésusage des psychotropes (benzodiazépines, anti-dépresseurs...) ont bondi durant la crise sanitaire, a alerté Dominique Martin, médecin conseil national au sein de la CNAM, tandis que les patients atteints de maladies mentales n'ont pas été considérés comme prioritaires pour la vaccination anti-Covid, au grand dam de M. Leboyer.

Trois axes d'action

Pour répondre d'urgence à la situation, déstigmatiser les malades et lever la peur sociale représentée par les maladies mentales, le CESE a réaffirmé les orientations contenues dans son avis. Bien qu'il juge pertinente la sectorisation de la psychiatrie de même que la prise en compte du critère de l'âge (sous réserve que le manque de lits n'amène pas les adolescents à être pris en charge en psychiatrie adulte), il n'a pas caché son inquiétude quant à l'entrée trop tardive dans le soin, la suroccupation hospitalière ou encore le manque d'attractivité pour les soignants du secteur. Il préconise donc trois axes d'action : partant du principe que stigmatisation et méconnaissance des maladies vont de pair, il propose d'agir sur l'information et la formation portant sur les pathologies mentales. Selon lui, le renforcement des premiers secours en santé mentale, la création d'espaces dédiés aux aidants et l'entraide par les pairs via les groupes d'entraide mutuelle (GEM) sont à favoriser. Côté formation et bien qu'il reconnaisse à la pratique infirmière avancée la capacité de corriger en partie le manque de professionnalisation spécifique à la psychiatrie, il déplore que le cursus des IDE et aides-soignants soit insuffisant sur ce point et exclusivement orienté vers les soins somatiques. Pour rendre par ailleurs plus précoce l'entrée dans le soin et améliorer la stratégie de l'aller vers, vient ensuite le renforcement du rôle du médecin généraliste, véritable porte d'entrée dans le soin. Comment ? Grâce à la formation initiale et continue, le dépistage via des questionnaires existants et la facilitation de la transition vers le spécialiste. Enfin, pour mieux articuler soins et accompagnement et rendre indissociable la triade psychique, somatique et social, le Conseil appelle par exemple à la consolidation de la santé universitaire et de l'insertion professionnelle des patients concernés.

Les maladies psychiatriques en quelques chiffres

1 personne sur 5 est concernée (soit 12 millions de personnes)
2ème motif d'arrêt de travail
Réduction d'espérance de vie de 16 ans pour les hommes et de 13 ans pour les femmes
1 malade sur 2 n'a pas accès à des soins adaptés
Coût des maladies psychiatriques* : 160 milliards € (33 milliards € de coûts directs ; 126 milliards € de coûts indirects)

*Source : étude exclusive URCEco pour la Fondation FondaMental

Sanctuarisation des financements et attractivité

Au-delà, le CESE insiste sur les moyens alloués au secteur, qu'il juge très insuffisants, et plaide pour la sanctuarisation des financements dans les hôpitaux, de même que pour l'augmentation de la dotation annuelle de financement (DAF), loin d'être aujourd'hui à la hauteur des besoins, constate-t-il en insistant sur le fait que cette dotation augmente en psychiatrie deux fois moins vite que dans les autres spécialités médicales. L'un des facteurs, postule-t-il, du manque d'attractivité des métiers en psychiatrie, boudés par les internes, en particulier en pédiatrie. Une université sur cinq n'a pas de professeur de pédo-psychiatrie, et la démographie médicale met en péril la spécialité, s'est alarmée A. Gautier. La recherche n'a pas été en reste, puisque 80 millions d'euros ont été débloqués lors des Assises pour la booster. C'est une question cruciale, d'autant plus que seuls 2 à 4 % des financements de la recherche biomédicale vont à la psychiatrie, a insisté Etienne Hirsch, Directeur de recherche CNRS/Inserm. Y remédier permettrait, c'est l'objectif, d'augmenter le nombre de chercheurs ainsi que de bâtir une statégie d'investissement attractive (y compris à l'international) et portant sur le long-terme pour assurer le nécessaire suivi longitudinal des patients. L'ambition fait écho au nouveau rapport de l'OMS, qui pointe du doigt le manque d'investissements en santé mentale et amène l'Organisation à prolonger jusqu'en 2030 le Plan d'action global. Une occasion historique à ne pas manquer, selon S. Cluzel.


Directrice de la rédaction
anne.perette-ficaja@gpsante.fr
@aperette

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