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Maltraitance chez le sujet âgé : « Quand on a la tête dans le guidon on peut ne pas voir »

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Compétences infirmières

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Cette année les JNIL se sont déroulées les 23 et 24 septembre 2019, Les professionnels libéraux sont venus nombreux pour évoquer les problématiques auxquelles ils sont confrontés dans leur exercice quotidien. La solitude professionnelle, l’épuisement dû au travail, l’hypnose, et la maltraitance des individus âgés ont fait partie du programme de cette édition. Beaucoup de sujets et beaucoup à dire…

En exercice libéral, il est bon de pouvoir détecter les différentes formes de maltraitance et certaines sont bien plus subtiles que d’autres…

Selon l’OMSla maltraitance des personnes âgées consiste en un acte unique ou répété, ou en l’absence d’intervention appropriée, dans le cadre d’une relation censée être une relation de confiance, qui entraîne des blessures ou une détresse morale pour le sujet qui en est victime. Ce type de violence constitue une violation des droits de l’Homme et recouvre les violences physiques, sexuelles, psychologiques ou morales ; les violences matérielles et financières ; l’abandon ; la négligence ; l’atteinte grave à la dignité ainsi que le manque de respect.

C’est avec cette définition non exhaustive que le Pr Bloch gériatre au CHU d’Amiens a débuté sa conférence. En effet, la maltraitance n’a pas qu’un seul visage, loin s’en faut, elle peut même s’avérer particulièrement complexe. Par ailleurs, les personnes âgées sont des individus vulnérables du fait de leur moindre résistance, et de leur dépendance éventuelle. Ils peuvent également se trouver dans une situation financière difficile et être isolés socialement. Tous ces facteurs réunis font des sujets âgés des victimes potentielles de maltraitances. En outre, d’après les chiffres du dispositif 3977, les victimes sont des personnes âgées dans plus de 80% des cas. Et pour 83% des signalements, les mauvais traitements sont infligés à domicile, explique le Pr Bloch.

Sylvie Ciron, infirmière libérale en zone rurale depuis 34 ans pense en effet qu’en tant que soignant au plus près des patients, l’IDEL peut être un lanceur d’alerte. Mais il faut faire attention et observer dans ces cas-là. Quand on a la tête dans le guidon toute la journée, il est possible de ne rien voir, de ne pas se rendre compte. La soignante évoque un cas particulier auquel elle a été confrontée. Une femme de 87 ans s’est cassé le col du fémur, sa fille a décidé de s’en occuper et de la prendre chez elle. Au bout de deux mois comme tout allait bien, la dame est rentrée chez elle. Pendant un an, au cours des tournées avec mes collègues on a bien vu qu’elle se refermait un peu mais sans plus. Un jour, je suis arrivée et il n’y avait pas l’électricité. D’après EDF, les factures n’avaient tout simplement pas été payées. Sa fille n’en pouvait plus mais elle n’arrivait pas à l’admettre. On en a parlé au médecin traitant qui a fait un signalement à la justice. Mais nous, on intervenait deux fois par jour et et on n’avait rien vu jusque-là. Ceci génère un sentiment de culpabilité, raconte-t-elle.

Mais nous, on intervenait deux fois par jour et et on n’avait rien vu jusque-là...

Il existe quatre foyers de maltraitances possibles

Il existe quatre foyers potentiels de maltraitance : la personne elle-même, la famille et l’entourage en général, les soignants et le lieu de vie ou l’hôpital, précise le gériatre. Certains facteurs de risque ont été identifiés. L’épuisement (surtout chez un aidant), les problèmes personnels (comme l’alcoolisme ou une précarité financière), des antécédents de violences familiales… tout cela peut pousser un proche à mal agir envers un senior. Sylvie Ciron a d’ailleurs eu affaire à un cas de toxicomanieC’était dans une ancienne cité minière. Une dame âgée avait quand même une bonne retraite car elle avait travaillé au four. Je voyais bien qu’elle protégeait son fils qui souffrait de toxicomanie. Il venait au moment où elle touchait sa pension juste pour pouvoir s’acheter sa drogue. Mais elle ne me disait rien, elle ne se plaignait pas. Je ne savais pas comment me positionner par rapport à cela. A quel moment, en tant que professionnel de santé, je vais m’impliquer dans cette relation mère/fils, et ce, sans être dans le jugement ? Le tout c’est de ne pas être seul pour pouvoir échanger, en parler, car chaque cas est différent et il faut savoir s’adapter à toutes les situations. En pratique tout est plus complexe surtout face à des interlocuteurs qui ne veulent pas entendre.

Je voyais bien qu’elle protégeait son fils qui souffrait de toxicomanie...

La négligence est une forme de maltraitance

Il existe sept formes de maltraitances : les abus et violences physiques ou psychologiques, les négligences physiques et psychologiques qui peuvent être actives ou passives, les violences civiques, la violation des droits de la personne âgée, et enfin les abus matériels ou l’exploitation financière. Bien sûr la limite entre ces différentes catégories est parfois très mince, un cas de maltraitance pour rentrer dans plusieurs cases, souligne le Pr Bloch. La négligence passive par exemple, elle est beaucoup plus difficile à cerner.

De même, pour « la fausse bientraitance », quand on s’imagine bien faire mais ce n’est pas le cas, on fait du paternalisme ou de l’infantilisation. Les aidants parlent et répondent souvent à nos questions à la place du patient, raconte un soignant. Une autre évoque les ma petite dame » ou les on employés par des collègues qui eux aussi portent atteinte à la dignité de la personne. Les soignants aussi, hélas, faute de temps, de moyens, suite à l’épuisement peuvent être maltraitants. Mais comment vous agissez face à ce collègue ?, demande le Dr Bloch, il est hasardeux, de lui dire qu’il est maltraitant. Il faudrait juste lui faire remarquer que ce n’est pas la meilleure attitude surtout qu’il est persuadé de bien agir. Une auxiliaire de vie devait aider un patient à prendre ses repas. Elle lui servait tout mixé pour gagner du temps. Mais qui aurait envie de manger le globiboulga qu’elle préparait ? Ce n’est appétissant pour personne, souligne Sylvie Ciron. Selon elle, l’acte maltraitant provient des non-dits. Une autre professionnelle l’affirme il ne faut pas faire ce que l’on n’aimerait pas que l’on nous fasse !

Sa famille a mis un cadenas pour rationner ce qu’elle mange...

La communication : arme massive ! Faire comprendre à la personne qu’elle peut mieux faire ou qu’elle n’est plus en état de faire (comme les aidants). Il faut pouvoir retourner la situation. Par exemple, j’avais une famille omniprésente pendant mes soins. C’était embêtant pour moi et gênant pour le patient. Je leur ai souligné que j’avais conscience que c’était lourd de s’occuper de quelqu’un. Qu’ils pouvaient donc libérer ce temps pendant mon intervention, pour faire autre chose, quelque chose pour eux, témoigne Sylvie Ciron.

Mais pas toujours évident de trouver sa place au sein des familles et de leur parler. Cet exemple cité par l’infirmière a fait écho à l’expérience qu’ont vécu deux autres IDEL travaillant ensemble en zone rurale près d’Anger. Nous avions une patiente atteinte de la maladie d’Alzheimer. Son grand plaisir c’était la nourriture notamment les sucreries. Mais sa famille a commencé à s’en plaindre « Elle mange beaucoup, non ? » Au bout d’un moment, on s’est rendu compte que le frigo était vide et que ses proches avait mis la nourriture dans une glacière avec un cadenas pour la rationner. Du coup, comme elle se plaignait d’avoir faim, on lui rapportait de la nourriture. Puis nous nous sommes rendu compte que ce n’était pas notre rôle. Nous sommes donc allées parler avec la famille notamment son fils qui était médecin. On pensait vraiment arriver à se faire entendre. Mais rien. On a été congédiées et la patiente a fini par être placée en maison. Aujourd’hui les deux soignantes pensent qu’elles auraient pu être de meilleures communicantesSur le moment c’était dur de se contenir, manger est un besoin vital. Pourquoi priver une vieille dame de ses rares plaisirs !

L’ombre d’un doute

Autre point à souligner : le doute. Parfois on observe des événements ou des comportements mais cela n’est pas significatif. Selon le Pr Bloch, il existe des signes évocateurs de la maltraitance des blessures ou des hématomes inexpliqués, une apparence négligée, une mauvaise hygiène, des symptômes de déshydratation, des pertes de poids inexpliquées, des chutes à répétition, des hospitalisations fréquentes mais aussi des signes de peur, de méfiance, des brusques changements d’humeur, un repli sur soi également. Pour Sylvie Ciron il n’y a pas de solution miracle, le mieux est d’en parler avec les collègues, de ne pas rester seul avec ses doutes. Et surtout mettre en place des transmissions ciblées et précises avec nos questionnements quand quelque chose nous interpelle.

En cas de certitude, prévenir les autorités ou la justice serait l’idéal d’après le gériatre. Après on peut signaler au 3977 où l’on est mis en lien avec des acteurs de référence qui nous donneront des pistes selon où l’on se trouve. Dans certains secteurs, des réseaux gériatriques sont mis en place, ils peuvent potentiellement intervenir à domicile pour examiner la situation avec un regard extérieur, explique un IDEL.

Beaucoup d’échanges donc, qui ont soulevé de nombreuses questions et ont apporté quelques réponses. Lors de ces Journées Nationales des Infirmiers Libéraux d’autres thèmes ont aussi été abordés. Une conférence présentée par un cadre de santé docteur en philosophie a évoqué comment un patient ou un aidant pouvait littéralement « phagocyter » le soignant, Myriam Lahitte est venue parler de comment l’écriture et la parole libérée avec ses collègues lui permettait de ne pas se retrouver en situation d’isolement professionnel. Une sophrologue a fait part de son expérience pour pallier l’épuisement au travail. Des ateliers sur la nomenclature se sont déroulés. Au programme également : une autre intervention qui stipulait comment agir face aux croyances des patients quand celles-ci s’opposent a priori aux soins. De quoi communiquer, partager, échanger et apprendre bien sûr !

Le cas particulier de la contention non justifiée

La discussion entre les équipes médicales et soignantes est nécessaire pour justifier une contention, précise le Dr Bloch. Il est aussi obligatoire de réévaluer son bénéfice. J’ai eu le cas une fois d’une famille qui l’a demandé pour éviter le risque de chute. Mais je n’étais pas à l’aise avec cela, on n’impose pas la contention au patient parce que les proches le désirent, estime Sylvie Ciron. Un avis partagé par le Dr Bloch, on peut trouver des solutions alternatives comme le sécuridrap, ce dispositif de drap qui fait un peu grenouillère et qui est plus sécurisé. Et puis le risque de chute n’est pas un argument pour mettre des barrières. Si on les met pour éviter que la personne se lève, elle marchera moins et donc de moins en moins bien ce qui au contraire peut augmenter ce risque de tomber, argumente-t-il.  Une patiente qui glisse de son fauteuil on peut essayer de lui en trouver un plus adapté avant d’avoir recours à une ceinture, explique Sylvie Ciron.

Une IDEL énumère des cas spécifiques notamment celui d’un patient déshydraté et désorienté. Il retirait systématiquement sa perfusion, précise-t-elle. On peut essayer de lui mettre une perfusion sous-cutanée avec une grenouillère pour qu’il ne la voit pas. Il sera moins tenté de l’enlever, affirme le gériatre. Cependant, selon l’auditoire, en libéral, les contentions restent assez rares. Les professionnels présents sont peu à avoir été confrontés à ce genre de problématique.

Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

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Commentaires (1)

Maximousse1989

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8 commentaires

#1

Pressions

Que l'encadrement cesse de faire pression sur le personnel quand celui-ci dénonce la negligence induite par le manque chronique de personnel, déjà.