AU COEUR DU METIER

Maltraitance - Témoigner pour briser la loi du silence...

Infirmière coordinatrice de Ssiad (service de soins infirmiers à domicile) depuis 23 ans, Anik Hoffmann a été confrontée à une situation clinique de maltraitance qui l'a fortement ébranlée. Plus encore, c'est la suite donnée à son témoignage - ou plutôt l'absence de suite - qui l'a conduite à partager ce texte avec la communauté soignante d'Infirmiers.com. Récit.

dessin Seiler loi du silenceSur cette illustration d'ouverture du dessinateur Seiler1 l’infirmière, facilement reconnaissable (les clichés ont la vie dure !) se tait… Les autres n’entendent pas, ou n’ont rien vu… « Loi » du silence, dit-il ? Ah… Alors des questions me viennent... Dans notre exercice quotidien, pourquoi ? Quand ? Que signaler ? Peut-on, doit-on le faire ? Et qu’est-ce qu’on risque si on le fait ? Et si on ne le fait pas ? Après tout…, est-ce que ça me regarde, est-ce que ça me concerne ?

Tout d’abord, tordons le cou aux idées souvent véhiculées, notamment par la télévision, parce que spectaculaires sans doute, et rappelons d'emblée quelques chiffres publiés par l'Alma2, association de lutte contre la maltraitance envers les personnes âgées, pour l'année 2010 en France. C’est en effet à domicile qu’ « on » « maltraite le plus »… mais c’est « normal » sur un plan statistique, pour l'année 2010 : plus de 80 % des personnes dites « âgées » y vivent, le plus souvent seules. Et le handicap est encore un facteur de risque supplémentaire à la maltraitance... Qui maltraite ? En premier lieu l'entourage familial (fils, fille, conjoint et autre parent...). La maltraitance envers les femmes est également plus fréquente3. Parallèlement à cela, les soignants - conduits à intervenir auprès de personnes vulnérables de plus en plus dépendantes, sont tenus de s’interroger sur leurs pratiques : la lutte contre la maltraitance4, la promotion de la bien-traitance sont des préoccupations majeures portées par les décideurs politiques et les comités d’éthique et les philosophes sont également interpellés.

L’Anesm, Agence nationale d'évaluation des structures médicosociales5, a publié sur le sujet des recommandations de bonnes pratiques professionnelles, notamment celle de 2009 : « les Missions du responsable de service et rôle de l’encadrement dans la prévention et le traitement de la maltraitance à domicile »…« Champ et objectifs généraux : l’objet de la recommandation est de placer les acteurs de terrain en situation de responsabilité par rapport aux risques de maltraitance et aux actes de maltraitance avérés. Ainsi, elle propose des repères sur la thématique de la maltraitance au regard de la spécificité de l’accompagnement à domicile. Elle définit les principes et les dispositifs d’un management opératoire dans la prévention, le repérage et le traitement de la maltraitance à domicile. Les cibles sont les services sociaux et médico-sociaux proposant des accompagnements à domicile à des usagers adultes vulnérables : services d’aide et d’accompagnement à domicile (Saad), services d’accompagnement à la vie sociale (SAVS), services de soins infirmiers à domicile (Ssiad), services d’accompagnement médico-social pour les adultes handicapés (Samsah), services polyvalents de soins et d’aide à domicile (Spassad) »…

Rappelons préalablement, et pour bien poser les bases de cet exposé, ce qu'est la bientraitance à partir d'une recommandation de l'Anesm pilotée par une philosophe, Caroline Casagrande : « La proximité des deux concepts de bientraitance et de maltraitance signale une profonde résonance entre les deux. Utiliser le terme de bientraitance oblige en effet les professionnels à garder la mémoire, la trace de la maltraitance. Ainsi, la bientraitance, démarche volontariste, situe les intentions et les actes des professionnels dans un horizon d’amélioration continue des pratiques tout en conservant une empreinte de vigilance incontournable. La bientraitance est donc à la fois démarche positive et mémoire du risque (…) La bientraitance est une culture inspirant les actions individuelles et les relations collectives au sein d’un établissement ou d’un service. Elle vise à promouvoir le bien-être de l’usager en gardant présent à l’esprit le risque de maltraitance.(...) Mouvement d’individualisation et de personnalisation permanente de la prestation, la bientraitance ne peut, en tant que telle, recevoir de définition définitive. (…) Parce que la bientraitance est l’interprétation concrète et momentanée d’une série d’exigences, elle se définit dans le croisement et la rencontre des perspectives de toutes les parties en présence. » C’est dans ce contexte que se situe l’histoire clinique qui va suivre.

La bientraitance est une culture inspirant les actions individuelles et les relations collectives au sein d’un établissement ou d’un service.

Madame H ou histoire d'une séquestration et d'une maltraitance ordinaire...Nous recevons la visite d'un homme, M. H en mai 2011. Il s'adresse au SSIAD car il veut des renseignements sur les aides financières possibles (pour instruire un dossier MGEN). Il souhaite notamment une aide au coucher pour son épouse âgée de 67 ans, décrite par lui comme « atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis qu’elle a 49 ans et qui ne fait plus rien. » Notre entretien est très long (environ 40 minutes) et les propos tenus par M. H semblent...

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Commentaires (8)

execho

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188 commentaires

#8

attendrissant mari

si cet homme avait été un attendrissant mari mais aussi nul dans la prise en charge de sa femme,il n'y aurait pas eut de signalement.Cette histoire me fait penser au gars qui se présente à la préfecture pour régulariser ses papiers et qui se retrouve reconduit à la frontière.L'infirmière du ssiad a eut peur que cette femme échappe à la surveillance bienveillante de la société,soit,mais étant prise en charge par le 15 et le mari étant ok pour la prise en charge par ce ssiad,les choses pouvaient se faire sans risque immédiat.l'évaluation sur la prise en charge la plus adaptée ne se fait pas en une visite.

Bernadette Fabregas

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264 commentaires

#7

Nous attendrons vos témoignages

Nous sommes bien d'accord, ce genre de témoignage, argumenté et construit, fait avancer les pratiques. Je vous encourage donc à nous adresser, nombreux, vos coups de coeur, vos coups de gueule, afin de les partager avec notre grande communauté. Se nourrir d'une réflexion clinique conjointe aide à grandir, encore...

pittoresque80

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14 commentaires

#6

de quoi faire avancer nos pratiques

Voilà un article comme il y a peut souvent sur infirmier.com qui à engagé une réflexion (par le biais des commentaires) plutôt constructive à partir d'une situation difficile et de points de vue différents... De quoi faire avancer nos pratiques, ma future pratique lorsque je serais diplômé en juin.
Nous devrions, plus souvent partager notre vécue, fasse à ces situations complexes que nous pouvons vivre grâce à des sites comme infirmier.com.

christine54

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28 commentaires

#5

j'ai oublié de dire un fondamental

oui mais j'ai oublié un point fondamental acquis au fil de l'expérience: en matière d'évaluation, j'ai appris à travailler à partir d'un concept (pas vraiment connu en tant que concept mais partagé néanmoins dans des échanges avec des gériatres) le concept d'évaluation progressive. En aucun cas on ne peut prétendre évaluer complètement une situation à un instant T de la vie de la personne de façon complète. l'évaluation de type médico-sociale à partir d'outils normatifs est une choas: pratiquée par les ssiads ou les réseaux gérontologiques elle permet des diagnostics infirmiers, médicaux et la mise en place d'actions, OK (celà dit les idels en sont tout aussi capables!). Mais, au début d'une prise en soins complexe (comme il y en aura de plus en plus), seule une "évaluation progressive" permet de comprendre une situation à domicile. Ayant compris celà,je me suis toujours donnée 15 jours de premiers soins, pour observer, comprendre, sentir (ah le feeling). c'est ça la culture des soins à domicile. On ne fait pas des soins en se référant à un modèle organisationnel ou à un idéal. On recréee avec professionnalisme le soin, on le réinvente dans un lieu qui a son histoire propre, sa culture propre. L'évaluation progressive permet aussi la rencontre entre les personnes. Il est très difficile, hélas, de faire considérer cette approche comme complémentaire de l'approche clinique de type ssiad. Sans remettre en question le professionnalisme d'Anik, il faut travailler, ensemble, à la conjugaison de ces 2 approches, indispensables dans le cas des situations complexes. Ou alors, ce n'était pas la peine de promouvoir le maintien à domicile des personnes âgées.

execho

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#4

merci à toi aussi

il ne faut pas oublier le travail de projet de soin fait par les associées en libéral et la necessité de la "relève" de qualité ainsi qu'un bon contact pro avec le médecin et le kiné.Nous relevons ces sortes de défis assez souvent et en effet les résultats sont spectaculaires .La culture infirmière est parfaitement adaptée pour gérer cela.

christine54

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#3

Dénoncer la maltraitance et réponse à eExecho

Merci Execho d'exprimer le même point de vue que moi sur le nombre d'intervenants: multiplier les intervenants, c'est multiplier les subjectivités en place et les conflits Ce qui complique plus encore la situation et n'aurait pu, dans cette situation que braquer cet homme.
Personnellement je n'aurais pas dénoncer la situation de maltraitance: pas à ce stade. Il faut, à domicile, lors d'une première évaluation, réinscrire une situation dans l'histoire. Cet homme lui même âgé est dépassé et comme le dit Execho n'a aucune culture du soin. Il ne sait pas ce que c'est. Le dénoncer comme maltraitant alors qu'il a fait(pour lui) de son mieux: c'est un homme avec ses propres failles, sa culture, son éducation et ses propres..souffrances.
Mais c'est la différence de fonctionnement entre une structure, qui utilise plus volontiers une procédure que le fonctionnement de l'infirmier libéral qui affronte seul ce type de situation. Les infirmiers libéraux savent qu'en effet la patience, la persévérance faite tantôt de compromis tantôt d'autorité donnent des résultats probants/il faut plusieurs semaines pour améliorer une situation mais c'est parfois,justement parce qu'on se sent seuls (ou avec une collègue associée) qu'on remonte ses manches, qu'on puise dans ses propres compétences, qu'on prend sur soi, et qu'on avnce tout doucement. Dans ces situations il y a un travail à faire à partir de la notion de souffrance, celle de cette femme, celle de cet homme: remettre de l'humain dans l'inhumain de la vieillesse de ce couple et, en tant que soignant, donner l'exemple. Dans quelques situations celà ne marchera peut être pas mais dans de nombreuses situtions, on obtient des résultats très surprenants et satisfaisants.
Ceci dit, je crois, comme je l'ai déjà dit, que des infirmières seront plus "armées" pour faire les soins au quotidien que des aides soignantes qui seraient d'emblée plus maltraitées par cet homme.

christine54

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28 commentaires

#2

Le paradoxe de la maltraitance

Je remercie Anik Hofmann pour ce très douloureux témoignage. Douloureux car ce n'est pas facile d'exprimer son impuissance. Cette situation est en réalité un "grand classique" du domicile et toute personne exerçant à domicile est susceptible de la rencontrer un jour. Elle rappelle les problèmes posés par l'acceptation d'un aidant naturel d'être aidé au vrai sens du terme aidé. Cet homme avait eu une bonne démarche mais autoritaire, sachant mieux que personne ce qui était bon pour son épouse, ne concevait l'intervention du ssiad qu'à condition d'une sorte d'asservissement des intervenants à une réalité, sa réalité et à sa volonté. Dés le départ il n'y a aucune conscience du professionnalisme du ssiad en matière de soins et la relation est, d'emblée, complètement faussée. Il ne respecte pas le ssiad. Il se sent par ailleurs jugé, remis en cause (inévitable dans de telles circonstances même si on sait qu'il ne faut pas juger). C'est le paradoxe de la maltraitance par les aidants naturels qui pensent faire au mieux mais dépassés, avec le temps,s'enlisent dans un comportement de maltraitance. Le travail à faire, sur le plan relationnel, est énorme: Apprivoiser les résistances d'un homme autoritaire, le déconditionner d'un mode de pensée et de reltion implicite avec son épouse (datant de l'époque où elle allait bien) et de ressentir qui le mène à la maltraitance et le conditionner dans le sens d'un apprentissage de ce que "prendre soin" d'une personne vulnérable signifie.Il est heureux qu'une idel ait accepté de faire les soins. Je pense que c'est préférable à une intervention d'une aide soignante (plusieurs aides soignantes en l'occurence) car une infirmière aura peut être, au fil des jours, plus de possibilité (comme l'autorité parfois nécessaire pour avancer) d'améliorer la situation, la vie de cette femme mais aussi de cet homme dont il faut bien garder en esprit qu'il peut évoluer avec le temps et au contact de l'infirmière, de l'exercice des attentions, des gestes doux, des savoirs, savoirs faire et être. J'ai eu ce type de situations à domicile: ça demande un investissement humain très lourd avant d'être reconnue et respectée et de pouvoir travailler dans des conditions plus normales. Anik a passé la main edt elle a eu raison à partir du moment où cette dame ne restait pas sans soinet regard extérieur. Car refuser d'effectuer des soins dans de mauvaises conditions c'est refuser la maltraitance..aussi pour soi-même. Mais ce n'est acceptable que si il y a un relais.
Sur la question de multiplier les intervenants dans ce cas, je ne suis pas d'accord: pas au début. Car entre cet homme et l'équipe de soin, c'est une véritable confrontation qui s'opère: de personne, de points de vue sur la maltraitance. Il faut 2 ou maximum 3 mêmes personnes, travaillant de façon très solidaires, avec les mêmes objectifs. De telles situations mériteraient une plus grande reconnaissance des pouvoirs publics car elles exigent des compétences psychologiques et relationnelles de haut niveau. C'est de la haute voltige. Je m'arrête là m^me si il y aurait tant à dire et ..partager. Que dire sur l'absence de médecin ne serait ce que pour soutenir moralement les soignantes et protéger leur professionnalisme devant cet homme!

execho

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188 commentaires

#1

le 15

Nous abordons parfois à domicile des familles n'ayant aucune culture médicale,des rapports humains violents entre eux assis sur des dizaines d'années.L'infirmière du SSIAD a eut un appel au secours de cet homme"à priori" peu sympathique,c'est ce qu'on appelle une personnalité difficile.Il est possible que sa maltraitance ne lui apporte aucune satisfaction ou qu'il soit pervers,une première visite est courte pour le décider.En tout état de cause l'infirmière juge que le cas de la patiente est grave,personnellement j'aurais tél.au 15.Par la suite rien ne nous dit que l'infirmière libérale ne réussit pas à remettre de l'ordre dans cette famille.C'est un travail de patience et de persévérance.C'est pourquoi je suis contre l'idée de changement incessant de soignants dans ces cas.