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Métiers du grand âge : un rapport qui part du terrain et se veut ambitieux

Myriam El Khomri, ancienne ministre du Travail, a remis ce matin mardi 29 octobre 2019 à Agnès Buzyn, ministre des Solidarité et de la Santé, son rapport sur l’attractivité des métiers du grand âge et de l’autonomie, en présence de nombreux élus, professionnels de terrain et de plusieurs ministres, Muriel Pénicaud, actuelle ministre du Travail ainsi que Sophie Cluzel, Secrétaire d'État chargée des Personnes handicapées. Au total : 59 mesures appelant à une mobilisation sur la période 2020-2024 pour faire face à des métiers du grand âge "peu considérés, peu rémunérés" et avec "peu de perpectives de carrière"... On fait le point.

Myriam El Kohmri remet son rapport

Dans les maisons de retraite et les services d'aide à domicile, les métiers d'aide-soignant et d'accompagnant éducatif et social sont actuellement "peu attractifs": les salariés y sont "peu considérés" et si mal payés qu'on compte dans ce secteur 17,5% de ménages pauvres, contre 6,5% pour l'ensemble des salariés.

Pour nous ça a été un travail passionnant, a commenté Myriam El Khomri, en ouverture de la présentation de son rapport. Passionnant parce qu'on touche à une réalité humaine, à un vrai défi pour le pays. Nous avons fait ce travail dans un état d'esprit de responsabilité, voire même par moment de gravité (devant les difficultés) et avec beaucoup d'empathie, en direction des professionnels notamment. C'est compliqué de raconter en 80 pages les attentes, les sentiments, les ressentis, des professionnels de terrain, la considération qu'ils attendent, néanmoins ils ont tous fait part de la fierté de faire ce métier.

150 auditions, 80 heures de visites de terrain, Myriam El Khomri et son équipe projet ont retenu 59 propositions

L'ex-ministre a tenu à souligner l'importance accordée au terrain et à la parole des premiers concernés par ce rapport, professionnels mais aussi personnes âgées en perte d'autonomie. Les acteurs de cette mission (une petite douzaine d'experts, d'élus et de professionnels), qui a duré un peu plus de trois mois, ont ainsi mené au total 150 auditions et effectué plus de 80 visites dans des établissements et se sont concentrés sur deux métiers : celui d'aide-soignant et celui d'auxiliaire de vie. Le sens de cette mission c'était à la fois de répondre à l'évolution de ces métiers et des compétences, travailler sur le métier de demain, c'était également, évaluer la capacité des employeurs à recruter, d'essayer de porter des enjeux autour de l'organisation du travail et l'impact sur la qualité de vie au travail des salariés et puis de réfléchir à la manière dont tout le monde (régions, départements, Etat) pourra arriver à travailler dans le même sens. Convoquant la phrase d'un vieux monsieur rencontré au cours de cette mission J'ai montré mes fesses à 20 personnes ce mois-ci Madame la ministre, vous trouvez ça normal?, Myriam El Khomri a rappelé la complexité du secteur du grand âge, un secteur sinistré et déshumanisé pour lequel il y a urgence à agir. 

3 constats majeurs : les salaires des AS et plus encore des intervenants à domicile sont particulièrement faibles avec peu de perspective de carrière, des taux d'accidents du travail trois fois supérieurs à la moyenne nationale (et donc des coûts élevés et un absentéisme fort), et de grandes difficultés de recrutement. La situation est donc extrêmement préoccupante - Myriam El Khomri

Des métiers du grand-âge, mal considérés, peu rémunérés et sans perspective de carrière...

Au niveau des principaux constats tout d'abord, le rapport fait celui du fort besoin de recrutement des métiers du grand âge (les personnes en perte d’autonomie passeront de 1,387 million en 2020 à 1,479 million en 2025). Près de 93 000 postes supplémentaires devront ainsi être créés dans les 5 prochaines années, soit environ 18 500 par an pendant cinq ans, dès 2020, et 260 000 professionnels devront être formés sur la même période pour pourvoir les postes vacants. Le rapport souligne également le peu d'attractivité de ce secteur, alors même que les besoins sont criants : la baisse de 25% en six ans des candidatures aux concours d’accès à ces deux métiers est très révélatrice à cet égard. Ces métiers sont souvent mal rémunérés, en particulier au domicile, avec un démarrage au SMIC, voire en-dessous, des progressions salariales et de façon générale des perspectives d’évolution très faibles. En conséquence, on constate un taux de pauvreté élevé parmi ces métiers, avec des chiffres accablants : on compte 17,5% de ménages pauvres parmi les intervenants à domicile contre 6,5% en moyenne pour l’ensemble des salariés. Des métiers, également, qui présentent une forte pénibilité (les postures, les rythmes de travail sont marqués par une forte pénibilité et se traduisent par un nombre d’accidents du travail et de maladies professionnelles, ce qu'on appelle la "sinistralité", trois fois supérieur à la moyenne nationale. Des métiers, enfin, en mal de reconnaissance. Toujours à l'ordre des constats, les politiques publiques mises en oeuvre jusqu'alors n'ont pas suffi à leur redonner de l'attractivité.

L'effort mis d'abord du côté de la formation 

Redonner de l'attractivité aux métiers d'aide-soignant et d'auxiliaire de vie passe d'abord, selon le rapport remis ce matin, par un effort conséquent fourni au niveau de la formation, afin d'une part de donner envie aux jeunes et aux moins-jeunes de se lancer dans ces métiers, mais aussi de leur donner des raisons d'y rester. Concrètement, moderniser les formations et changer l'image de ces métiers passera par la suppression du concours d'aide-soignant (à l'image de la filière infirmière, le concours AS serait remplacé par une inscription à une formation sur Parcoursup), par le coup de pouce donné à l'apprentissage, par la gratuité de la formation AS (hors frais d'inscription), par la réduction drastique de l'éventail des diplômes reconnus dans le champ de l'accompagnement des personnes en perte d'autonomie (il existe aujourd'hui une soixantaine de diplômes conduisant aux métiers d'accompagnant des personnes fragiles, une aberration qui nuit à la visibilité et à l'attractivité des métiers du grand-âge), par la hausse à 10% de la part accordée à l'alternance, par celle à 25% de la part des diplômes délivrés chaque année dans le cadre de la Validation d'acquis d'expérience (VAE), par l'accès de tous les professionnels à une formation spécifique en gérontologie et enfin, par une campagne nationale de communication visant à changer le regard de ces métiers, aujourd'hui méconnus et dévalorisés. 

Ne plus avoir à choisir entre faire vite et faire bien, voici la phrase la plus entendue au cours de cette mission - Myriam El Khomri

Mettre l'accent sur les conditions d'emploi et la qualité de vie au travail 

Il nous semble que la réaction vigoureuse qui est attendue aujourd'hui est sous-tendue par des raisons éthiques, a confié Myriam El Khomri. C'est un enjeu à notre sens de qualité démocratique puisque les citoyens ainés, ou les citoyens en perte d'autonomie ne sauraient être fragilisés sous prétexte de leur âge ou de leur fragilité. Et le manque de considération qu'on a aujourd'hui dans notre société en direction des professionnels du secteur est aussi le reflet du regard que l'on porte sur les personnes en perte d'autonomie. Une forme, certains nous l'ont dit, d'inutilité sociale et économique des inactifs qui fait que ce regard pèse sur eux. Ils se disent : on ne gère que nos besoins, mais quand va-t-on se préoccuper de nos envies ? La sécurité, la sécurité oui, mais on veut pouvoir se déplacer, on veut pouvoir se réunir... Cette question-là a été au coeur de nos travaux. Le deuxième enjeu de cette exigence éthique concerne les professionnels. Ce n'est pas supportable aujourd'hui qu'on ait des conventions collectives qui ne respectent pas les minimums conventionnels du SMIC. Tout simplement. Ces professions ont donc besoin de considération, mais aussi de retrouver du pouvoir d'achat. L'ex-ministre du Travail a également évoqué la nécessité de faire baisser la sinistralité. Nous avons des personnes qui, aujourd'hui, s'épuisent. Et personne ne peut nier la charge physique et mentale qu'impliquent ce type de métiers. Il faut aussi transformer le système sanitaire et social, alors que les Français expriment le souhait de rester le plus longtemps possible au domicile (...) ça veut dire qu'il faut que nous formions des professionnels en ce sens

Le rapport met ainsi en évidence la nécessité d'améliorer significativement les conditions d'emploi et de rémunération des aides soignants et des auxiliaires de vie. Un objectif qui passera notamment par l'ouverture de 18 500 postes supplémentaires par an d’ici à fin 2024, la remise à niveau au plus tard au 1er janvier 2021 des rémunérations inférieures au SMIC dans les grilles des conventions collectives à domicile (aujourd’hui, les rémunérations des métiers du grand âge sont inférieures au SMIC dans certaines conventions collectives, ce qui a pour conséquence que les professionnels restent payés au SMIC pendant une dizaine d'années), l'équipement des accompagnants à domicile de véhicules propres (actuellement, les accompagnants à domicile supportent, notamment en zone rurale, des frais importants pour la mobilité d’un domicile à l’autre. Or, ces frais sont souvent insuffisamment indemnisés), ou encore l'instauration de 4 heures de temps collectifs par mois d’équipe à domicile et en EHPAD. Les progrès passeront également par la transformation des organisations du travail, d'après le rapport, avec par exemple la reconnaissance d'une pratique avancée en gérontologie qui permettrait de reconnaitre davantage l’expertise des infirmières et de mieux couvrir les besoins de prise en charge des personnes âgées. 

Les progrès passeront également par la transformation des organisations du travail, d'après le rapport, avec par exemple la reconnaissance d'une pratique avancée en gérontologie qui permettrait de reconnaitre davantage l’expertise des infirmières et de mieux couvrir les besoins de prise en charge des personnes âgées.

Quant au coût de ces mesures, 825 millions d'euros par an dans les années à venir pour embaucher des milliers de salariés supplémentaires, mais aussi de mieux les rémunérer et les former, Myriam El Khomri a estimé qu'elle ne les considéraient pas comme des dépenses nouvelles, mais bien comme une véritable investissement. Je le dis avec un peu de gravité : si l'on compte l'argent qui est dépensé aujourd'hui pour gérer l'absentéisme (il y a des structures aujourd'hui avec un taux de 15% d'absentéisme), si l'on regarde le coût de la sinistralité aujourd'hui pour les dépenses publiques, je considère que l'on peut investir un peu de cet argent là pour porter des plans massifs d'amélioration des conditions de travailA l'issue de la remise de ce rapport, la ministre de la Santé Agnès Buzyn l'a qualifié de feuille de route courageuse, innovante et opérationnelle. Agnès Buzyn lancera d'ailleurs une grande conférence sociale autour des métiers du grand âge d'ici la fin de l'année (cf. encadré).Myriam El Khomri a eu un mot pour les professionnels pour terminer : On ne veut plus entendre je suis en bas de l'échelle sociale, je suis le bouche-trou de ces politiques, je suis une variable d'ajustement... Alors à toutes ces bienveilleuses et ces bienveilleurs (un très beau mot qu'on a entendu), un seul mot : toute notre reconnaissance et un grand merci.

Agnès Buzyn va "convoquer" avec Muriel Pénicaud, ministre du Travail, une grande conférence sociale avec "les partenaires sociaux", "les fédérations", "les gestionnaires de services d'aides à domicile", a-t-elle dit. Celle-ci sera pilotée par "une personnalité qualifiée" et pourrait rendre des "conclusions d'ici le tout début de l'année 2020".

Remise du rapport El Khromri : les mots d’Agnès Buzyn

buzyn / rapport El Khromri"Face aux défis d’une société vieillissante, nous ne pouvons plus nous contenter de louer le courage et le dévouement de celles et ceux qui travaillent au service de la santé et du bien-être de nos aînés. (…) Ce courage et ce dévouement, ce sont aussi des vocations et des compétences, comme celles de Madeleine et de Maya, que j’ai rencontrées hier à Romainville. (...) L’une et l’autre ont une grande idée de la mission qui est celle des soignants auprès des personnes âgées, une mission où se tissent des liens forts, une mission où la beauté et l’amour ne sont pas exclus, bien au contraire. (…)

Nous ne pouvons plus dire aux soignants que ce qu’ils font a du sens, tellement de sens, sans leur apporter une reconnaissance sociale et matérielle à la hauteur de leur engagement au quotidien. Le regard attendri et compatissant des dames patronnesses, c’est un autre temps, c’est une autre époque ; ça n’est ni le nouveau monde, ni ce dont la France a besoin. (…) Il fallait dresser un portrait précis de ces métiers et identifier tous les leviers susceptibles de les rendre plus attractifs. (…)

Des constats très forts sur les métiers du grand âge et de l’autonomie ont été faits et ces constats sont ceux de métiers sinistrés. (…) Face à ces constats, peut-on rigoureusement s’étonner de voir que les métiers du grand âge sont peu recherchés par les jeunes, alors que les besoins de recrutements sont élevés ? (…) Force est de constater que l’engagement, la quête de sens et l’envie d’être utile ne sont pas suffisamment reconnus et trouvent leurs limites légitimes dans la peur de la précarité. (…)

Le courage de votre proposition de mobilisation est aussi d’avoir posé le constat implacable de la très forte sinistralité à laquelle sont soumis les professionnels intervenant à domicile et en établissement. Des chiffres, qui sont supérieurs de trois fois à la moyenne nationale. (…)

Il me paraît intéressant de permettre à tous les professionnels exerçant auprès des personnes en perte d’autonomie d’accéder à une formation spécifique en gérontologie. Il en va de même de la proposition de la reconnaissance de la pratique avancée en gérontologie, permettant à des infirmiers d’être habilités à prendre en charge des patients, après diagnostic médical. (…)

Si nous regardons avec lucidité la situation des services à domicile, force est de constater que nous ne pourrons pas amorcer le "virage domiciliaire" sans une meilleure répartition des missions de chacun, et tenir compte du rôle moteur des départements dans la politique de l’Autonomie. (…)
L’heure n’est pas aux fausses pudeurs, alors je n’éluderai pas le niveau des rémunérations, tout particulièrement celles inférieures au SMIC dans les grilles des conventions collectives à domicile. (…)

J’ai été saisie, à la lecture du rapport et des propositions y figurant, par la très grande maturité des acteurs associés à leur élaboration. (…) L’idée d’organiser une conférence rassemblant tous les partenaires sociaux et toutes les fédérations ou associations gestionnaires, tous secteurs confondus, me semble répondre à la fois à l’urgence et au caractère stratégique et prioritaire de la filière du grand âge et de l’autonomie que tout le monde partage. Nous ne pourrons obtenir des résultats tangibles sans leur  pleine mobilisation. (…) Vous l’avez démontré, il y a urgence, et nous nous engageons à transformer l’essai et concevoir avec tous ici réunis l’agenda de mise en oeuvre de ces propositions. Il y a urgence et nous ferons vite. Il nous faudra concerter, négocier, travailler tous ensemble. Je nous donne d’ici début 2020 pour réussir."

Le discours complet d'Agnès Buzyn est à lire sur le site du ministère des Solidarités et de la Santé.

Journaliste susie.bourquin@infirmiers.com @SusieBourquin

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