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Patients et détenus : s’afficher pour s’affranchir…

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Psychologue

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Les graphistes Sacha Léopold et François Havegeer ont animé en février 2013 un atelier graphique avec les patients du Service Médico-Psychologique Régional (SMPR) de la prison des Baumettes. Les affiches ont ensuite été exposées à l'Atelier du Large jusqu'au 14 mars 2013. Récit d’une initiative qui vise à « s’afficher hors les murs pour s’affranchir... »

graphiste patient affiches SMPR baumettesCe projet est partie intégrante des actions de participation citoyenne de Marseille-Provence 2013 et du programme Santé e(s)t culture(s) que l’Assistance Publique - Hôpitaux de Marseille développe depuis plus de 3 ans. L'équipe du SMPR a souhaité aujourd’hui rendre compte de cette expérience inédite.

Le vendredi 15 Février 2013, accompagnés de trois soignants, deux patients suivis au SMPR (Service Médico-Psychologique Régional) passent les portes de la Maison d’Arrêt des Baumettes pour une permission de sortie culturelle au J1 s’inscrivant dans les manifestations de Marseille Provence 2013, Capitale européenne de la culture. Il ne s’agissait pas seulement d’aller « voir » mais surtout de « faire voir » ce que, dans le cadre de leur prise en charge sanitaire, ces deux patients appartenant à un collectif allaient porter comme message « hors les murs » au travers de créations dont le thème était : « S’afficher ».
L’expérience de l’enfermement réduit trop souvent le sujet à sa pathologie ou encore aux questions de délit, de récidive et de condamnation, l’isolant ainsi de sa propre subjectivité et ce quelquefois malgré nous, soignants.
L’une des préoccupations du soignant n’est-elle pas alors de tirer l’individu du côté de ce qu’il a de particulier, de distinct et d’unique ? C’est donc par nécessité d’ouverture qu’est née l’idée d’un projet artistique au sein du service qui viendrait solliciter l’individu du côté du singulier et, du même coup, nous remobiliser dans notre pratique professionnelle. L’activité créatrice est en effet ce qui peut réintroduire de la subjectivité là où tout participe à l’évincer.

affiches patients SMPR baumettes

Créer en se référant à l’origine du mot, c’est-à-dire donner l’être, l’existence, la vie, tirer du néant… mais aussi composer, concevoir, élaborer, imaginer, inventer, produire.
Si pour nous soignants, l’activité créatrice est le lieu de l’intime chez chacun de nos patients, il est aussi le lien qui fait trace d’un moment, d’une période, qui pourrait être partagés avec d’autres et qui pourrait s’inscrire dans l’extra temporel.

« S’afficher pour être là, pour porter un message, interpeller… S’afficher pour s’affranchir… »

En cela, l’idée de participer au projet Santé e(s)t culture(s) de l’institution (AP-HM) en lien avec la Capitale européenne de la culture semble venir s’inscrire dans une suite logique du mouvement dans lequel nous étions engagés : ouvrir pour nos patients, pour nous soignants, à d’autres et vers d’autres.
De la cité dont nous sommes isolés, comment trouver des passerelles, créer des liens, des échanges ?
Le projet met l'accent sur cette possibilité d'expérimenter, de créer, de produire et de transmettre avec la participation des citoyens, c’est la raison pour laquelle nous l’avons retenu. Soutenu par le collectif soignant, mis en forme et conceptualisé de manière plus concrète, il a enfin pu se réaliser, aidé et orienté en cela par des partenaires incontournables et engagés : Monsieur Y. Leblanc, attaché culturel à l’AP-HM et Monsieur J.P. Moulères, Chef de projet « Actions de participation citoyenne à l’atelier du Large ».

Ensemble, nous avons retenu la proposition de deux graphistes parisiens, F. Havegeer et S. Léopold. Celle-ci consistait en l’animation, en collaboration avec les ergothérapeutes, d’ateliers de création pour quatre groupes de sept patients/détenus. Ils ont travaillé pendant une semaine (21-25 janvier 2013) sur des affiches autour du message libre. Ces dernières ont d’abord été intégrées aux expositions du J1 pendant trois jours (15, 16 et 17 février 2013). C’est à ce moment-là que deux participants ont obtenu une permission pour pouvoir se rendre au J1. Les visiteurs ont eu l’opportunité de réagir directement sur les affiches en les complétant afin de répondre aux messages qu’elles véhiculaient. Après ce temps, les graphistes ont ramené les affiches dans le service pour que les patients/détenus prennent connaissance des réponses du public. Durant une nouvelle semaine d’ateliers, ils ont finalisé leurs travaux et créé de nouvelles affiches. Une sélection d’une trentaine d’entre elles a été exposée à l’atelier du Large au J1 du 5 au 14 mars 2013.

affiches patients SMPR baumettes

Nous avons fait le choix de laisser s’exprimer librement un des deux patients ayant bénéficié de cette permission de sortie. L’autre a été libéré depuis mais a pu dire en entretien avec son psychiatre combien cette expérience lui avait restitué sa dignité d’homme libre malgré l’enfermement et sa place d’acteur dans la société. Laissons parler Monsieur T.S. :
« Bonjour, je me présente je m’appelle T.S. et on m’a demandé d’écrire quelques mots sur mes impressions, sur mon travail effectué pour Marseille capitale de la culture 2013 et voilà : mon sentiment premier était la peur car je n’avais aucune notion pour le graphisme et encore moins pour le dessin mais bizarrement, dès les premiers jours, l’inspiration m’est venue toute seule. Voilà ce que j’avais à dire sur mon travail. Maintenant, je vais vous parler de ma permission : ça a débuté par ma sortie de la Maison d’Arrêt et la traversée de Marseille par la côte et la vue de la mer, après un an d’incarcération c’était tout simplement magique, et aussi on a eu droit à un chauffeur, Mourad, qui était à la fois un guide touristique insolite et sympathique.
Après notre arrivée au J1, j’étais émerveillé par la beauté des œuvres exposées et ensuite on a eu droit à une visite guidée où on a pu admirer l’exposition Méditerranées qui m’a plu et pour finir, je voudrais remercier l’équipe soignante qui m’a permis de réaliser ce projet et aux graphistes Sacha et François : Merci ».

« Bizarrement, dès les premiers jours, l’inspiration m’est venue toute seule... »

En conclusion, c’est donc à l’écoute des éprouvés de nos patients venant faire quelquefois écho à notre propre vécu que cette expérience vient nous confronter, nous soignants, à la nécessité de mobiliser nos pensées vers des ouvertures possibles, cette fois accessibles et réalisables pour tous dans un lieu de privation de liberté où la culture devient un liant entre des personnes que tout oppose. »

Creative Commons License
Amel MASSEBOEUF, psychiatre
Thomas GARLANTEZEC, ergothérapeute
Séverine GREGOIRE, ergothérapeute
http://fr.ap-hm.fr/culture

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