PORTRAIT / TEMOIGNAGE

Plein phare sur la santé des femmes : initiatives professionnelles croisées

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Compétences infirmières

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Selon l'Organisation Mondiale de la Santé, le fait d'être un homme ou une femme a sur la santé des conséquences importantes, qui résultent à la fois des différences biologiques et sociales. Au point qu'une stratégie spécifique a été élaborée pour les femmes (ainsi que les enfants/les adolescents) pour la période 2016-2030. Chaque année le 28 mai, les actions entreprises pour la santé féminine sont célébrées dans l'hexagone et à l'international. Focus sur trois initiatives françaises qui montrent une partie du chemin déjà parcouru et quelques-unes des perspectives à venir.

Crédit photo : Bureau moonchild - Louise Merlino

La santé des femmes comporte-t-elle des spécificités ? Différences physiologiques, d'accès aux soins, de disponibilité : les facteurs sont multiples pour les caractériser et faire émerger certaines inégalités de santé. Bien-être, cardiologie, prévention et orientation : voici trois des domaines dans lesquels des professionnels du soin se sont investis pour promouvoir la santé de la gent féminine. Nous les avons rencontrés pour faire connaître leur action, qui contribue à une approche genrée de la santé publique nécessaire à une meilleure prise en charge des femmes.

Deux infirmières fondent « Gynécée », un temple du bien-être au féminin

Le havre de paix se niche dans une arrière-cour, derrière une lourde porte cochère du 9ème arrondissement de Paris. « Gynécée » est une maison cossue née en novembre 2020 de l’imagination de Camille Boursier et Salomé Brial, deux anciennes infirmières militaires, et baptisée ainsi pour annoncer la couleur : tout y est dédié à la femme. Lorsque nous exercions en tant qu’infirmières, nous constations que le cycle menstruel de la femme, trop souvent délaissé, était pourtant déterminant dans une prise en soin spécifique. Nous rencontrions des patientes très exposées aux facteurs de stress – personnels et professionnels – et qui manquaient de temps ; leur ouvrir un espace consacré, fondé sur la santé naturelle, pour qu’elles soient actrices de leur santé était une évidence, se souviennent les deux fondatrices. Naturopathes, sophrologues, accompagnatrices en écologie de l’intime ou en parentalité, ostéopathes, professeures de yoga, coaches en développement… et même facialistes, ces spécialistes du visage encore confidentiels en France mais dont les Américains raffolent : le lieu est un concentré du bien-être au féminin. Pas seulement : il se veut aussi être celui de la bienveillance, que C. Boursier et S. Brial jugeaient trop absente dans leur ancienne vie. Nous avons attentivement sélectionné chacun des professionnels que nous avons fait rejoindre l’aventure. Nous souhaitions avant tout qu’ils prennent véritablement le temps, insistent-elles de concert.

Eduquer les femmes à propos de l’importance de leur santé est aussi une histoire de transmission

De la puberté à la ménopause, les femmes vivent au Gynécée un moment personnalisé qui vise à dépasser l’instantanéité et le simple cadre du lieu. Il arrive qu’une mère franchisse le seuil du Gynécée avec sa fille adolescente ; éduquer les femmes à propos de l’importance de leur santé est aussi une histoire de transmission. Nous les suivons au long cours et travaillons à des ateliers philosophiques sur des thèmes comme la sexualité, l’amour…, détaille S. Brial. Ici, les usages antiques sont pourtant revisités. Ce gynécée moderne est ouvert aux hommes, de plus en plus investis auprès de leurs enfants et dont la prise de conscience en matière de santé féminine augmente au fil des ans. Certains d’entre eux veulent faire plaisir à leur compagne et leur offrent une visite à vivre en toute autonomie. D’autres poussent eux-mêmes la porte d’entrée. Parfois ils accompagnent leur femme, parfois ils viennent seuls avec leur bébé et se mêlent activement aux échanges en cours. Après tout, la parentalité est une histoire de couple, même si la femme reste la plupart du temps à l’origine de l’initiative !, s’amuse C. Boursier. Les deux anciennes infirmières reconnaissent que leur proposition n’est réservée qu’aux bourses les plus aisées, mais elles espèrent qu’elle sera éligible au remboursement, comme d’autres soins. Sans nous substituer à qui que ce soit, nous accompagnons et complétons le parcours global (médical et paramédical) de santé des femmes et sommes attentives au réseau de professionnels avec lesquels nous travaillons, précisent les deux jeunes entrepreneuses, qui envisagent déjà d’étendre leur concept au-delà de la capitale.

Claire Mounier-Véhier, une femme de cœur

Claire Mounier-Véhier

Claire Mounier-Vehier

Avec deux parents médecins, le Pr Claire Mounier-Véhier, cardiologue et médecin vasculaire à l’Institut cœur-poumon du CHU de Lille et co-fondatrice avec Thierry Drilhon du fonds de dotation "Agir pour le cœur des femmes", avait de quoi être tentée par une carrière en santé. À la fin de son internat à Lille, elle se dirige vers une spécialisation en hypertension artérielle et s’intéresse notamment aux spécificités de l’hypertension chez la femme lors de la grossesse, la contraception et à la ménopause. Une thématique passionnante qui ne la quittera plus. La santé des femmes est pour moi essentielle, revendique-t-elle. Très tôt, elle constate que la cardiologie est enseignée et pratiquée en fonction des observations faites en population masculine. Or l’anatomie, la symptomatologie et les pathologies diffèrent selon le sexe du patient. Les femmes présentent des particularités physiologiques et sémiologiques qui impactent le dépistage et la prise en charge. Chez elles, les artères sont plus courtes et plus fines ; cela a des conséquences sur la sévérité de l’hypertension systolique, la rigidité des vaisseaux, les techniques d’imagerie employées pour poser un diagnostic…. Au lieu de passer inaperçus, des signes comme une altération de l’état général, des migraines, des maux d’estomac ou des douleurs entre les omoplates doivent au contraire donner l’alerte, a fortiori si la femme a des facteurs de risque (obésité, tabagisme, diabète, stress, précarité…) ou si son statut hormonal est défavorable et son risque thrombotique élevé (contraception avec œstrogène de synthèse, grossesse, ménopause…).

66 % de la mortalité est évitable

Pour mieux faire connaître ces caractéristiques, la cardiologue mise sur la prévention auprès de ses patientes mais également de ses collègues et déplore que la stratégie soit encore trop axée sur le curatif. L’information doit être diffusée auprès du grand public et des professionnels de santé pour agir en amont de manière co-construite autour des spécificités de la femme. La clé du succès, c’est alerter, anticiper et agir. Car les chiffres sont sans appel : les maladies cardiovasculaires (AVC, infarctus du myocarde et maladies artérielles périphériques notamment) sont la première cause de mortalité féminine en France (75 000 décès en 2016), loin devant le cancer du sein, alors que 66 % de la mortalité est évitable, se désole la spécialiste. Depuis toutes ces années, elle surveille les étapes-clés de la vie des femmes (première contraception, son suivi, période de préconception, post-partum, entrée dans la ménopause) et leur recommande de mesurer leur tension au moins une fois par an. L’hypertension artérielle, c’est la porte d’entrée dans la maladie cardiovasculaire, prévient-elle. A compter du 29 septembre prochain, "Agir pour le cœur des femmes" lancera sur les routes les "bus du cœur", qui sillonneront les régions pour dépister les femmes précaires au plus près de chez elles (infirmiers et autres professionnels volontaires sont bienvenus). L’opération sera en partie financée par "les enchères du cœur des femmes", qui se dérouleront virtuellement le 17 juin chez Tajan à Paris. C’est une belle opération pour redonner leur chance aux femmes et les réinscrire dans un parcours de soin. Et il y a encore tant à faire !, conclut avec enthousiasme cette infatigable militante de la santé féminine.

Le Bus Santé Femmes, pour un accès facilité à la santé

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crédit photo : CD92 - Stéphanie Gutierrez Ortega

Toute l’année, il sillonne les routes des Hauts-de-Seine et des Yvelines. Il fait une halte dans les communes qui le demandent et où les femmes n’ont pas – ou peu – accès à la santé. Le Bus Santé Femmes a vu le jour en 2019 et va depuis à la rencontre de celles qui se seraient passées du soin s’il n’était pas venu à elles. Avant de voir le jour sous l’égide de l’Institut des Hauts-de-Seine, une association loi 1901 née en 1994 et financée par le département des Hauts-de-Seine, le projet a germé longtemps. D’abord, il a fallu la mise en place auprès de collégiens et de seniors du territoire de nombreuses actions de prévention et d’éducation à la santé baptisées "forums santé citoyenneté" portant sur des thèmes comme l’activité physique adaptée, le diabète, l’image de soi, la sexualité… Nous avons réalisé à ce moment-là qu’environ un quart des femmes présentes ne comprenaient pas les messages sanitaires que nous tentions de faire passer ; nous avons observé que certaines d’entre elles étaient en grande souffrance, en situation d’isolement et de précarité, et qu’elles nécessitaient une attention particulière, se remémore le Dr. Mourad Souames, chirurgien-dentiste de formation, spécialiste en santé publique et coordonnateur du Bus Santé Femmes. S’en sont suivies la création, en 2012, de la première Ecole Française des Femmes (il en existe sept aujourd'hui), une initiative éducative destinée à promouvoir localement l’alphabétisation et la formation linguistique ; puis tout naturellement celle du bus itinérant, en partenariat avec la RATP et financée par la Région Ile-de-France et les Départements des Hauts-de-Seine et des Yvelines.

La proximité de l’infirmier est capitale pour favoriser la confiance et libérer la parole

Malgré le coup de frein occasionné par la crise sanitaire, le nombre de villes visitées progresse constamment depuis trois ans. Une fois le bus stationné, les femmes peuvent y entrer librement, gratuitement et sans rendez-vous puis accéder à l’ensemble des ressources disponibles (infirmier, psychologue, médecin, avocat, assistante sociale… et même policier ou gendarme). L’interdisciplinarité est fondamentale pour croiser regards et expertises. Par exemple, la proximité de l’infirmier (essentiellement chargé du dépistage visuel et auditif) est capitale pour favoriser la confiance et libérer la parole, notamment sur la délicate question des violences intra-familiales ; nous avons par ailleurs souhaité regrouper tout ce dont les femmes ont besoin en un même lieu avant de leur proposer la meilleure orientation, analyse M. Souames. A l’entrée, un questionnaire leur est remis pour évaluer leur degré d’accès aux soins, les raisons de leur présence… Une visiteuse sur trois souffre de surpoids, dont certaines d’obésité morbide, sans compter les difficultés d’ordre social (sentiment d’isolement, absence d’emploi, monoparentalité…). Or toutes rapportent que les délais pour obtenir une consultation médicale sont interminables, et c’est la même chose pour l’accès aux droits, déplore le coordonnateur. Même s’il concède que le suivi de l’orientation pourrait être amélioré à l’avenir, Mourad Souames mesure déjà sur le terrain l’utilité de l’action : jusqu’ici, nous avons contribué à maintenir ou à rétablir le lien de 900 femmes (âgées en moyenne de 51 ans) avec la santé. Demain nous en aiderons d’autres, peut-être même celles qui ont aperçu le bus sans oser monter dedans.

Pour aller plus loin

Anne Perette-Ficaja
Directrice de la rédaction
anne.perette-ficaja@gpsante.fr
@aperette

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