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"Une politique publique pérenne de lutte contre l’isolement apparaît plus essentielle que jamais"

Malgré leur situation de principale population à risque, force est de constater que les personnes âgées elles-mêmes n’ont été que peu entendues et visibles pendant la crise sanitaire. Crise qui a pointé et renforcé l’isolement que beaucoup subissaient déjà en silence. Cependant, celle-ci a aussi montré que la population pouvait se mobiliser pour leur apporter du soutien. Jérôme Guedj, ancien président du Conseil général de l'Essonne, a rendu son rapport le 16 juillet dernier au ministre de la Santé Olivier Véran et à la ministre déléguée à l'Autonomie, Brigitte Bourguignon. Il propose six axes pour lutter de façon pérenne contre l’isolement du sujet âgé.

"Une politique publique pérenne de lutte contre l’isolement apparaît plus essentielle que jamais"

"Le gouvernement n’en a rien à faire. Le virus a fait le ménage. Il faut écouter les aînés, ils ne sont plus respectés. Les personnes âgées sont invisibilisées. C’est malheureux, qu’en 2020, on parle aux personnes âgées comme à des séniles. J’essaie d’être humaine, de comprendre les personnes, jeunes ou âgées." Angèle, 65 ans, région Grand-Est, vit en HLM dont le témoignage a été pris en compte lors de la rédaction du rapport sur l’isolement du sujet âgé.

Réfléchir constamment à son action à travers un œil de vieux, voilà ce que préconise Jérôme Guedj dans son dernier rapport récemment publié qui conclut la mission qu’il s’est vu confiée le 24 mars sur l'isolement des seniors. Principale constatation : la pandémie a mis en exergue cette problématique déjà d’ampleur car il faut le reconnaître, elle n’a jamais été prise à bras le corps par la puissance publique, admet le texte. D’après les données recueillies, un tiers des personnes de 60 ans et plus se sont senties isolées pendant le confinement, soit 5,7 millions d’individus. De même, 15% des 60 ans et plus ne sont jamais sortis pendant le confinement. L’enquête COCONEL, menée par l’INED pendant la crise, témoigne également de la prégnance de ce sentiment de solitude puisque 36% des sondés de plus de 75 ans disent ainsi avoir un peu ou beaucoup connu l’isolement pendant le confinement.

A l’inverse, pour pallier les conséquences potentiellement lourdes de ces mesures restrictives (dénutrition, dépression, perte d’autonomie…), la mobilisation de la population a été massive. Dans ce cas précis, le texte évoque non seulement celle des professionnels de santé qui dans des conditions de travail souvent dégradées, ont poursuivi leur exercice avec force, conviction, et un dévouement qui impose la plus grande humilité, mais aussi tous les anonymes qui ont ajouté leur pierre à l’édifice, par exemple via l’envoi de lettres à des résidents d’EHPAD. C’est pourquoi il est nécessaire, à présent de lutter contre cette solitude de façon pérenne et de tirer les enseignements de cette crise sans précédent mais aussi de prendre en considération les nombreux rapports déjà établis sur ce problème comme les rapports Libault ou El KhomriOn ne peut ici que souligner l’impérieuse nécessité d’une réforme déjà attendue et indispensable avant crise, et qui doit désormais constituer une urgence absolue. Le texte développe donc six principales pistes pour améliorer la qualité de vie des seniors dont bien entendu le soutien aux professionnels du grand âge, mais aussi des proches aidants et l’importance de prendre davantage en compte les attentes des personnes âgées elles-mêmes.

La lutte contre cet isolement doit s’inscrire pleinement dans l’exercice des professionnels dont la mission est de prévenir et d’accompagner la perte d’autonomie.

Soutenir l’action des professionnels impliqués

Visiblement il reste nécessaire de le rappeler et même de le marteler : les professionnels de santé sont des acteurs incontournables pour lutter contre l’isolement du sujet âgé. L’épidémie les a d’autant plus mis en première ligne et n’a fait que mettre en lumière les difficultés majeures auxquelles ils sont exposés : effectifs en tension, manque de moyen logistique, cloisonnement prégnant entre le domicile et les établissements de santé… Autant de constats largement étayés avant la crise, que cette période n’a fait que surligner, auxquels il convient désormais d’apporter une réponse.

La première est sans surprise d’avoir des personnels en nombre suffisant, mieux payés, que les métiers en question soient rendus plus attractifs, que ce soit dans les établissements comme à domicile. Les structures d’aide à domicile étaient déjà avant la pandémie dans une situation économique fragile, leurs finances vont d’autant plus se dégrader dans les mois qui viennent. Or, les Français sont particulièrement nombreux à désirer vieillir chez eux, il est donc essentiel de sécuriser ses services.

En parallèle, la mission avait pointé dès son premier rapport en avril l’intérêt de verser une prime à l’ensemble des personnels mobilisés durant l’épidémie. Ainsi, le texte déplore qu’en ce qui concerne les professionnels d’aide à domicile, aucun dispositif homogène et impulsé même en partie par l’Etat, n’ait pu voir le jour. En outre une remédicalisation des maisons de retraite et la mise en place d’une réserve médico-sociale pour permettre de mieux faire face aux situations hors normes font aussi partie des recommandations.

D’autre part, afin de mieux reconnaitre et mettre en valeur leur travail, la création d’une carte professionnelle pour les personnes exerçant auprès des plus vulnérables est plébiscitée. Plus globalement, le texte souhaite que le travail auprès des aînés soit davantage reconnu et souligné. Ainsi, il est préconisé d’inscrire la lutte contre l’isolement dans les cahiers des charges des activités au niveau des prestations à domicile. Idem en établissement : il est recommandé de reconnaître la lutte contre l’isolement comme un objectif essentiel, mais aussi que cela figure dans les référentiels de compétences métiers et dans les outils d’évaluation internes et externes.

Proposition plus concrète : ouvrir les EHPAD sur l’environnement, notamment en les jumelant avec des écoles primaires, des collèges ou des clubs sportifs locaux. Enfin, afin de les ouvrir sur le monde, il parait majeur de les équiper des outils numériques nécessaires. Cela ne peut se faire sans un plan de formation et d’acculturation des professionnels sur place, mais aussi des personnes âgées elles-mêmes.

Si chacun prend ses responsabilités, ça ira bien. Les gens qui ont toute leur tête sont capables de gérer, il faut libérer tout le monde et laisser les gens décider pour eux - Delphine, 96 ans, résidente d’EHPAD, région Île-de-France

Entendre la voix des personnes âgées

La mission a remarqué la faible participation des seniors dans la réflexion pour améliorer leur qualité de vie, et ce, alors qu’ils sont les principaux concernés. Pour favoriser une citoyenneté éclairée, il parait primordial que les souhaits et envies, mais aussi l’expertise des personnes soient pris en compte. Ainsi, des associations et collectifs se sont mobilisés pour aller recueillir la parole des seniors. J’ai l’impression que pour le Gouvernement, (les aînés) c’est une charge. On a parlé énormément des écoliers, mais on ne parle pas beaucoup des personnes âgées, on ne compte plus maintenant, Renée, 90 ans, région Occitanie.

Ainsi, si la notion de solitude est multifactorielle, les seniors ont souvent le sentiment d’exclusion sociale, notamment de la sphère publique et des processus décisionnels. Les personnes âgées ont parfois l’impression que leur voix n’est pas entendue et leurs droits pas respectés. C’est pourquoi le rapport demande à ce que leur participation aux décisions de politiques publiques les concernant soit renforcée. En outre, la mission préconise une meilleure connaissance des phénomènes d’isolement via un soutien accru à la recherche pour mieux la quantifier et comprendre les situations qui en sont à l’origine. Il est indispensable de mieux connaître les facteurs déclenchants, comme le rôle des nouvelles technologies dans les interactions sociales ainsi que les attentes et les limites de l’accompagnement par l’entourage.

D’autre part, la lutte contre l’agisme semble essentielle et pour cela il faut améliorer la visibilité des personnes âgées. Les seniors sont, en effet, souvent sujets à des stéréotypes négatifs, réducteurs et discriminants. Même dans les médias, les aînés sont la plupart du temps cantonnés à parler de la retraite et des problèmes de santé. Pour la mission, il serait judicieux de promouvoir une image positive du vieillissement dans toute sa diversité. Je suis en colère après tout ce que j’entends à l’extérieur. À la télé, à la radio, tout ce qu’on dit sur les personnes âgées. J’ai l’impression qu’on les considère comme des personnes vulnérables. Moi j’ai 93 ans, je ne suis pas vulnérable, je n’ai pas peur d’attraper le virus. Ce n’est pas parce qu’on est âgé qu’on est bon à rester chez soi. Je considère les personnes âgées comme des personnes à part entière. Je n’aime pas qu’on me mette dans des catégories. Sur le plan politique, et personnel, ça m’énerve. J’aimerais qu’on me considère comme quelqu’un qui vit encore, qui est autonome, et c’est le cas de beaucoup de personnes, Yolande, 93 ans, région Pays de la Loire.

Enfin, la mission valorise d’autres pistes comme davantage prendre en compte le rôle des aidants notamment en accélérant la publication du décret de mise en œuvre de congé spécifique ou via le déploiement d’une stratégie nationale de soutien pour ces personnes. Le texte préconise aussi de s’appuyer sur la société mobilisée comme les acteurs de proximité ou le tissu associatif et de mieux coordonner cette mobilisation dans les différents territoires.

Vieillir est une fatalité, se sentir vieux l’est moins, être considéré par l’ensemble de la société comme un vieux ne devrait pas l’être.

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Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

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