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Pourquoi nous, soignants, tenons-nous face à cette cinquième vague ?

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Epidémiologie

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Dans cette période tourmentée et alors que la crise sanitaire semble amorcer une décrue durable, il est temps de se projeter vers le monde sanitaire d’après. C’est dans ce contexte qu’un groupe infirmier de recherche en éthique et en philosophie a souhaité s’exprimer pour rappeler les valeurs qui animent tous les soignants au quotidien, mais également pour appeler de leurs vœux une prise de conscience collective afin que les choses évoluent à la lumière de cette expérience pandémique.

Pourquoi nous, soignants, tenons-nous face à cette cinquième vague ?

Alors que les malades affluent de nouveau, presque deux ans après le début de la pandémie, les soignants font cruellement défaut. Un certain nombre d’entre nous ont préféré changer de métier, de région, de mode de vie. Des choix légitimes qui ne sont pas à discuter ici. Mais il faut aussi parler de tous ceux qui restent et qui tiennent bon.

Pourquoi tenons-nous bon, encore ?

Nous tenons face à ces nouvelles vagues pandémiques parce que soigner a encore du sens pour nous, parce que prodiguer des soins à une personne malade, quelle que soit sa situation, son statut, son métier, ses croyances, ses choix est notre métier. Ni naïfs, ni aveuglés, ni heureux, ni épanouis face aux circonstances pandémiques, nous persévérons à soigner malgré les difficultés et la mise en péril de notre intégrité professionnelle. Nous persévérons, ainsi que les étudiants, à prendre soin des patients car cela correspond à notre éthique.

Si l’éthique peut se définir comme une forme, en même temps, de questionnement et d’agir, ici nous pourrions presque dire que nous agissons sans nous poser de question, juste parce qu’il le faut. Nul ne prétend que les questions ne sont pas là, qu’elles ne se posent pas, qu’elles ne sont pas à l’esprit des uns et des autres. Nous affirmons qu’à l’instant de la crise notre élan se porte sur l’action. Nous agissons, une fois de plus, dans l’urgence des circonstances, à la hauteur de l’insistance des besoins de ceux qui se présentent pour être soignés. Dans le concret du besoin, l’espace qui nous éloigne de nous-mêmes est toujours à conquérir. Il faut le franchir, il faut prendre l’objet, c’est-à-dire il faut travailler de ses mains [1]. Nos mains soignent, nos têtes pensent, nos pieds foulent les couloirs, nos corps se fatiguent, les gestes se répètent, soutenus par notre conviction, par nos valeurs.

Si nous sommes encore là, présents au chevet des patients, malgré des conditions d’exercice insatisfaisantes, frustrantes et difficiles, c’est que nous restons animés par une certaine éthique. Nous persévérons car nos patients ont un nom, un regard, une histoire. Les patients ne sont ni des nombres, ni des maladies mais des visages qui nous font face, qui nous obligent. Ce sont des personnes de chair et d’os qui interpellent notre compétence à soigner. L’exigence de soins inaugure notre rencontre et celle-ci nous engage. Nous nous sentons responsables, engagés vis-à-vis des personnes que nous soignons.

Si la déontologie nous aide à tenir, nos valeurs éthiques nous guident. Des valeurs de respect, d’équité, d’absence de jugement, qui s’exercent concrètement, qui s’incarnent dans l’effort quotidien de chacun de ceux qui persévèrent à se lever chaque jour pour aller soigner les autres. Des valeurs pourtant profondément ébranlées en ce moment chez beaucoup d’entre nous. Il ne s’agit pas de larmoyer, d’accuser, de dénoncer ou d’opposer. Il s’agit de souligner un fait : le soin n’existe que par la grâce d’efforts consentis, reproduits et coûteux, d’hommes et de femmes qui soignent et qui sont pourtant eux aussi vulnérables.

Comment allons-nous tenir ?

Soigner est une affaire humaine, collective et sociale et nul ne peut se soustraire à ce constat. Le soin ne peut pas être l’affaire des uns et non des autres. Peut-on poursuivre d’éternels débats stériles et clivants tandis que les soignants ont le sentiment de vivre, depuis presque deux ans, un jour sans fin, un perpétuel et pathétique recommencement ?

Tenir ensemble !

Si nos valeurs sont les garantes de notre résilience alors elles doivent être soutenues par tous : citoyens, usagers et pouvoirs publics, afin qu’il soit encore possible de tenir. Car l’énergie et l’engagement des soignants, tout comme les ressources de la planète, ne sont pas inépuisables et viennent à manquer. C’est pourquoi il devient impossible pour nous de produire ces efforts de manière isolée. Le salut ne viendra que d’une pensée et d’une action collective.

Il s’agit aujourd’hui malgré l’urgence et la gravité de la situation sanitaire et il s’agira demain, toujours, de se montrer solidaires les uns des autres pour préserver un accès au soin, équitable et humain.

Aujourd’hui les forces et les faiblesses de notre système de santé sont mises en lumière par cette crise sanitaire sans précédent. Aujourd’hui, encore plongés dans cette crise, nous devons nous concentrer sur nos forces, continuer à nous unir et à faire bloc pour tenir. Mais demain devra venir le moment où il faudra changer ce qui doit être changé et construire un après qui n’oubliera pas l’intensité de la crise, ce qu’elle nous a demandé, à tous, depuis des mois et des mois.

Ce moment de l’après, lui aussi, devra être un moment collectif. Car la leçon que nous enseigne la crise, c’est que le soin n’est pas l’affaire de quelques-uns, c’est l’affaire de tous. Des choix collectifs devront donc être faits au lendemain de la crise, des choix qui devront être portés par tous, citoyens, usagers, pouvoirs publics.

En tenant bon aujourd’hui, c’est cet après que nous souhaitons construire. C’est un engagement commun qui devra être tenu, pour ne pas trahir l’immense effort que nous consentons tous.

Bénédicte Lombart - Infirmière cadre supérieur de santé , PhD en philosophie ;
Valérie Tambouras - Infirmière formatrice, MSc Philosophie ;
Marie Benazzouz - Infirmière cadre de santé, MSc Philosophie ;
Frank Ferrari - infirmier, MSc Ethique ;
Anne Grinfeld - Infirmière cadre de santé, MSc Philosophie ;
Jean Lefèvre-Utile - Infirmier, PhD Ethique ;
Christophe Pacific - Cadre supérieur de santé, PhD philosophie ;
Anne Philippe - Infirmière en pratique avancée ;
Gwenaëlle Claire - Infirmière formatrice, PhDs Philosophie ;
Martin Siguier - Infectiologue.

[1] Levinas, Emmanuel, Le temps et l’autre, Paris, PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE - PUF, p.53. 2014

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