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Psychiatrie : 80% du personnel hospitalier déployé sur l’ambulatoire d'ici 2030 ?

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Le constat est peut-être encore plus catastrophique que ce que nous avions imaginé, déplorent Caroline Fiat et Martine Wonner en évoquant les visites sur le terrain qu’elles ont menées conjointement pour leur mission sur « l’organisation territoriale en santé mentale ». Face à ce constat plus qu’alarmant, un changement de cap s’impose, notamment un virage ambulatoire qui s’avère, pour les deux députées, plus que nécessaire.

Des dysfonctionnements du secteur qui conduisent à un recours excessif à l’hospitalisation sans consentement, selon deux députées.

Prise en charge catastrophiqueretard de diagnostic beaucoup trop importantsuroccupation des litsrecours croissant à l’hospitalisation sans consentement, le secteur de la psychiatrie s’avérerait une filière au bord de l’implosion, selon le rapport parlementaire sur le sujet dévoilé ce 18 septembre en commission des affaires sociales de l’Assemblée Nationale par les députées Caroline Fiat (FI) et Martine Wonner (LREM), rapporteuses d’une mission d’information sur le sujet. « Ce rapport est explosif : la situation de la psychiatrie est dite catastrophiqueaccablante; c’est un cri d’alarme, relève pour sa part l’Union Syndicale de la Psychiatrie (USP).

La filière psychiatrique et en particulier la psychiatrie publique est au bord de l'implosion, et la suroccupation des lits est un fléau pour les patients comme pour les soignants.

Un cri d’alarme

L’organisation territoriale en santé mentale est tout à la fois inefficiente et inefficace, affirme Martine Wonner, qui, rappelons-le, est psychiatre de formation. Un avis parfaitement partagé par caroline Fiat, elle-même aide-soignante. C’est encore plus accablant que dans les Ehpad, ajoute celle-ci.

En effet, le nombre de lits d’hospitalisation en psychiatrie par habitant a diminué de moitié depuis les années 1990, selon le rapport. Or, les structures de villes actuelles ne permettent pas de répondre à la demande croissante de soins. En effet, les centres médicopsychologiques (CMP) sont saturés tandis que les patients peuvent attendre des mois avant d’obtenir enfin un rendez-vous en psychiatrie. Il faut souvent attendre six mois avant d’obtenir un rendez-vous dans un centre médico-psychologique. Un délai qui peut grimper jusqu’à deux ans pour un enfant ou un adolescent. En clair, on laisse souvent s’aggraver la situation jusqu’à ce que le malade vive une crise et qu’alors, son état appelle un internement..., souligne Caroline Fiat interviewé par nos confrères de la Croix. Ainsi, les personnes en crise n’ont plus d’autres options que les urgences, puis l’hospitalisation alors que cela aurait pu être évité en agissant en amont. J’ajoute que ces dysfonctionnements conduisent à un recours excessif à l’hospitalisation sans consentement, s’énerve la députée France Insoumise.

Les patients n’ont d’autre solution que les urgences puis d’être hospitalisés alors que la crise aurait pu être évitée

Développer les structures extra-hospitalières

Au vu de la situation et après plusieurs visites sur le terrain, autant sur le territoire français mais aussi en Belgique et en Italie, les deux députées concluent qu’il est primordial d’ accélérer le virage ambulatoire en redéployant 80% du personnel de l'hoÌ‚pital psychiatrique sur l'ambulatoire à l'horizon 2030. Les deux rapporteuses recommandent par exemple le développement massif d’équipes mobiles et de structures d’amont et d’avalAvant de rédiger ce rapport nous nous sommes déplacées à Trieste (Italie) ou, dans chaque grand quartier, des centres sont ouverts 24 h/24, avec des personnels en nombre et des équipes mobiles qui se déplacent, par exemple, lorsque la famille les alerte sur l’inobservance du patient, argumente Caroline Fiat dans la Croix s’agaçant sur les horaires d’ouvertures des CMP en France qu’elle qualifie d’horaires de bureau.

D’autre part, le rapport Wonner-Fiat s’appuie sur neuf propositions pour réformer le secteur. Parmi elles, on peut citer le fait de réaffirmer le libre choix et les droits des patients et de déstigmatiser la psychiatrie notamment et intégrant la santé mentale dans Ma Santé 2022. En outre, les deux députées et professionnelles de santé demandent à ce qu’une véritable gradation de soins soit organisée en faisant évoluer le secteur. Ainsi, elles proposent de définir une politique nationale en santé mentale et de renforcer le pilotage interministériel. Puis, elles suggèrent de créer des coordonateurs territoriaux garant des décisions prises au niveau national et de la mise en œuvre des projets territoriaux en santé mentale. Ensuite, il est également proposé de développer des conseils locaux sur le sujet pour faciliter la concertation entre tous les acteurs concernés (sanitaires, médico-sociaux, élus, usagers…). Enfin, la création d’une agence nationale en charge des politiques de santé mentale basée sur l’exemple de l’institut national du cancer semble plus qu’opportun aux yeux des deux femmes politiques.

Ecouter cette infirmière en psychiatrie témoigner de la crise des services psychiatriques, interviewée par BFM TV

Il faut sortir enfin la psychiatrie de l'hôpital

Ouvrir des lits ou pas, là est la question

Si les revendications des personnels hospitaliers en faveur de plus de lits sont parfaitement compréhensibles au vu de la situation actuelle, à moyen et long terme, la réponse ne se trouve pas dans l'hoÌ‚pital mais en dehors, affirme Martine Wonner. Celle-ci estime qu’argumenter sur le nombre de lits ne changera rien et ne fera que de repousser de quelques années la saturation de l’hôpital psychiatrique. Je suis absolument convaincue que pour gagner cette transition vers les prises en charge ambulatoires il ne faut plus ouvrir un seul lit supplémentaire d'hospitalisation à temps complet, insiste-t-elle, sauf cas exceptionnel où les établissements de certains territoires subissent une pression démographique particulière.

Un point de vue qui, cette fois, n’est pas partagé par Caroline Fiat. Celle-ci juge que, s'il est urgent de mettre en place des moyens importants sur les structures extrahospitalières, une augmentation des lits et du nombre de soignants à l’hôpital psychiatrique est, à court terme au moins, une nécessité absolue. En outre, Brahim Hammouche, député de Moselle (Modem) qui a présidé cette mission, a la même opinion. Selon lui, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain en faisant l’impasse sur des besoins bien réels. Il est louable de promouvoir l'extrahospitalier mais illusoire de penser que l'on peut se passer d'hospitalisations et, pour hospitaliser, il faut des lits. Même s'il faut bien sûr développer d'autres réponses.

Nous saluons l'importance de ce travail, de ce bilan de la situation de la psychiatrie. Bilan catastrophique donc…

Un travail d’importance mais…

De son côté l’Union Syndicale de la Psychiatrie (USP) a tenu à réagir via un communiqué. Tout d’abord, elle salue l'importance de ce travail, de ce bilan de la situation de la psychiatrie et estime que les préconisations qui y sont faites sont souvent anciennes mais intéressantes, notamment le fait de mettre l'accent sur le lien avec les médecins généralistes, de donner un rôle plus important aux psychologues, et de combattre les inégalités territoriales. Les deux parlementaires nous disent avoir entendu les inquiétudes, les angoisses des soignants, des patients et de leurs familles, et leur avoir donné une tribune dans ce rapport parlementaire. Dont acte.

Cependant, ils ont quelques remarques à formuler. Par exemple, sur le passage à l’ambulatoire à hauteur de 80%, si c’est un vœu pieux fort estimable, Madame Wonner tient ensuite à préciser que contrairement à Madame Fiat, elle estime que cela doit se faire sans création de postes... mais avec augmentation de budget. Difficile de marier la carpe et le lapin. De même, dire que la situation était catastrophique est très justifié, mais doit être complété par la dénonciation des responsables : les néolibéraux et leur management terrifiant, s’énerve l’Union syndicale. Elle remarque également que le rapport ne se réfère pas pas au travail en cours de Madame Buzyn ministre de la Santé, pourtant il est vrai que celle-ci a promis une refonte du financement du secteur à partir du prochain PLFSS de 2020. Est-ce que ces changements prendront en compte les mesures proposées (surtout que le situation recommence à devenir tendue notamment au Rouvray) ?

Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

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