MODES D'EXERCICE

« Quand il manque du monde dans les établissements, ce sont souvent les intérimaires qui prennent le relais »

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La pénurie de soignants qui frappe l’ensemble des secteurs sanitaire, social et médico-social pousse les établissements à recourir plus largement aux infirmiers intérimaires, à tel point que la démarche en devient structurelle. Une situation que la crise sanitaire n’a fait qu’amplifier.

Parmi les demandes d'intérim, les infirmiers généralistes sont les plus demandés, mais les demandes d'IADE et d'IBODE sont également difficiles à satisfaire.

En décidant en octobre de reporter l’application stricte de la loi visant à encadrer les tarifs de l’intérim médical, le gouvernement d’Emmanuel Macron a mis en exergue un problème récurrent : la pénurie croissante de professionnels de santé, qui conduit à la fermeture de lits et que la crise sanitaire est venue intensifier. Et si elle concerne les personnels médicaux, elle touche aussi durement les paramédicaux, à commencer par la communauté infirmière, justifiant un recours devenu structurel aux intérimaires dans l’ensemble des secteurs sanitaire, social et médico-social.

L’embarras du choix

Lors d’une visioconférence fin octobre 2021, la Fédération Hospitalière de France (FHF) estimait qu’hôpitaux et établissements du médico-social enregistraient un taux d’absentéisme de 10 % et entre 2 % à 5 % de postes vacants de soignants. En réalité, les personnels paramédicaux manquent aussi bien dans le public que dans le privé. Cela dépend des établissements, mais de manière générale, les conditions de travail sont difficiles dans les deux secteurs, car nous manquons de soignants dans tous les services, témoigne ainsi Sixtine, infirmière intérimaire, qui a d’abord travaillé dans le privé en région parisienne puis au sein de l’AP-HP au plus fort de la crise sanitaire, avant de retrouver le secteur privé à Lyon. En France, les professionnels de santé intérimaires, médicaux et paramédicaux, sont environ 25 000, note Stéphane Jeugnet, le directeur général de l’agence Appel Médical, qui précise par ailleurs que les infirmiers constituent la profession la plus recherchée en intérim. Chez nous, les offres de missions se répartissent à peu près à 55% pour le public et à 45% pour le privé. Et les régions Ile-de-France, Nouvelle Aquitaine, Rhône Alpes et Occitanie concentrent 50% d’entre elles. Et si tous les secteurs sont touchés, il observe un fort déficit structurel au sein des EHPAD, aggravé par la crise sanitaire. William Ragier, directeur de l’agence Paris Sud de Vitalis Medical, spécialisé dans le recrutement des personnels médicaux et paramédicaux dans le privé, dresse un constat similaire : Les problèmes qui sont vrais chez les uns sont vrais chez les autres ; il manque du monde partout, relève-t-il, pointant des difficultés structurelles qui justifient le recours à l’intérim. Dans le tissu organisationnel de certains établissements, intérimaires et vacataires représentent une partie du personnel et c’est voulu, dans un souci de budget et d’organisation. Mais aujourd’hui, j’ai le sentiment que c’est beaucoup plus subi par les structures, ajoute-t-il. On apprend, à force de travailler dans certains établissements, qu’il existe des règles implicites au niveau des ressources humaines : quand il manque du monde, ce sont généralement les intérimaires qui prennent le relais, confirme Clément, ancien infirmier du public qui travaille en intérimaire en région parisienne dans les services de réanimation et de soins continus.

La situation est telle que les infirmiers intérimaires ont l’embarras du choix en matière de missions et sont assurés de retrouver du travail sitôt l’une terminée. En tant qu’intérimaires, nous recevons énormément de propositions de missions, relate ainsi Sixtine. Nous pourrions travailler dans dix endroits différents tous les jours ; ce ne serait vraiment pas un problème. Mathieu, lui, a quitté en février 2021 l’hôpital public où il travaillait depuis l’obtention de son diplôme pour se lancer dans l’intérim, en établissements privés. Hôpitaux, cliniques, mais aussi foyers de vie…, il multiplie les typologies de missions et de structures par choix, notamment car il a ainsi la possibilité de diversifier ses activités. Une diversification qui prouve que le manque de personnel touche l’ensemble du secteur social et médico-social. Quand on choisit, on est vraiment en position de force, ajoute Clément. Il manque tellement de monde qu’il y a de la place pour tous les intérimaires. Et dans les services, ces renforts sont souvent bien accueillis par les équipes fixes. Dans l’ensemble, les équipes sont contentes de voir arriver les intérimaires. Dès lors qu’ils permettent d’être en effectif suffisant, cela permet également d’améliorer les conditions de travail, note Mathieu.

Les structures ne parviennent pas à recruter du personnel fixe

Une relation gagnant-gagnant

La crise sanitaire a de plus agi comme un accélérateur et renforcé ces problèmes structurels en mettant en évidence les failles du système de santé. L’une des principales explications, selon William Ragier, repose sur une fatigabilité des personnels soignants qui s’est accumulée dans le temps et que la crise Covid n’a fait qu’exacerber. Depuis, il observe un changement de typologie des missions. Si celles-ci ne sont pas nécessairement plus nombreuses, leur durée, elle, semble avoir augmenté. Là où l’on pouvait avoir des demandes de remplacement sur quelques temps – celui de recruter, pour remplacer un congé maternité ou un arrêt de travail – aujourd’hui, l’on se rend compte que ces besoins s’inscrivent dans le temps, note-t-il. C’est-à-dire que les structures ne parviennent pas à recruter de personnel fixe. Structurellement, les offres augmentent légèrement chaque année, nuance Stéphane Jeugnet, qui rappelle que la crise de Covid-19 a effectivement entraîné de nombreux départs.

Sur le terrain, Clément et Sixtine le confirment. Depuis un mois, les deux infirmiers ne tournent que sur un seul établissement quand, à ses débuts en tant qu’intérimaire, le premier réalisait ses 12 à 15 missions par mois sur 5 à 6 établissements différents. Auparavant, les missions duraient deux à trois jours maximum dans le cadre de remplacements, abonde Sixtine, alors que désormais pour des roulements où il faudrait 12 infirmiers, il n’y a parfois que 3 fixes. Autant dire que nous sommes plusieurs à prendre des missions au mois, voire plus, dans un même établissement.  A noter néanmoins que ce recours récurrent aux mêmes personnels intérimaires s’apparente pour les établissements à un processus de fidélisation qui leur permet de jouer la sécurité en s’appuyant sur des infirmiers dont ils connaissent le travail et qui se sont familiarisés avec leurs modes de fonctionnement. C’est évidemment plus simple pour les établissements, souligne Mathieu. Quand l’intérimaire commence à bien connaître la structure, tout le monde gagne du temps. Une relation gagnant-gagnant, selon Clément, où les intérimaires trouvent également leur compte, notamment car ils évoluent alors en terrain connu, ce qui peut représenter un réel confort. Je choisis de travailler avec mon établissement actuel parce que j’apprécie l’équipe et l’ambiance, même si les problématiques sont nombreuses, raconte Sixtine.

Côté salaire, "les infirmiers intérimaires touchent 21% de plus"

Un exercice qui a ses avantages

L’intérim s’accompagne, certes, d’un certain nombre d’inconvénients, à commencer par le fait de devoir s’adapter constamment à de nouvelles structures et équipes. Pour autant, dans un contexte de pénurie de personnel telle que l’affronte le secteur hospitalier, il offre certains avantages. Dont la liberté de changer de poste si les conditions de travail dans un établissement sont difficiles ou de choisir les jours et la durée des repos. L’intérim est également un moyen pour les jeunes infirmiers de gagner en expérience et en compétences sans s’attacher à un service ou à une structure en particulier. J’ai le sentiment que beaucoup de jeunes choisissent cet exercice en début de carrière, observe William Ragier. Un choix qui, pour Stéphane Jeugnet, s’explique aussi par une certaine quête de sens chez les nouveaux diplômés, qui portent de plus en plus d’attention à leur environnement, leurs conditions de travail, et à l’accompagnement du patient. Pour autant, débuter en tant qu’intérimaire n’est pas sans risque : Quand on est intérimaire, il faut savoir être autonome. Or, être autonome rapidement quand on est jeune diplômé peut parfois poser certains soucis, avec des mises en difficultés qui pourraient être évitées, prévient ainsi Mathieu. D’autant plus que les infirmiers intérimaires sont soumis aux mêmes difficultés rencontrées par titulaires et salariés. Un état de fait que William Ragier ne cache pas aux candidats qui quittent un poste fixe pour se mettre à l’intérim qui passent par son agence, même si l’engagement auprès des structures est nécessairement moindre. Je leur rappelle que, s’il y a demandes d’intérim, c’est parce qu’il manque du personnel et qu’ils risquent donc de retrouver ailleurs les problèmes qu’ils ont quittés.

Se pose également la question du salaire, que le directeur d’agence identifie comme l’un des autres avantages de l’exercice intérimaire, dans le contexte d’une profession dont le manque d’attractivité a été mis en lumière par les mesures du Ségur. Avec le versement de la prime de précarité et les congés payés, les infirmiers intérimaires touchent 21% de plus, explique en effet Stéphane Jeugnet. On tente néanmoins d’appliquer la parité des traitements de salaires en les calant sur les salaires des contractuels dans le public et les grilles de salaires pratiquées dans le privé. Pour autant, sur le terrain, les disparités sont parfois importantes, et d’autant plus dans le secteur privé, où les établissements ne sont pas soumis aux grilles indiciaires qui ont cours dans le public. Un constat que confirme Mathieu qui, outre le fait de pouvoir gérer plus facilement son emploi du temps, observe que l’exercice lui permet de mieux gagner [sa]vie. Il admet gagner du simple au double depuis qu’il travaille en tant qu’intérimaire, à raison d’une vingtaine de jours d’activité par mois. Mais je fais un petit peu plus d’heures que la normale, concède-t-il.  Sixtine estime ses revenus supérieurs de 500 à 600 euros à ceux d’un infirmier fixe pour un même nombre d’heures travaillées. Et ce, hors de la majoration attribuée dans les services Covid. À l’AP-HP, comme le secteur public manquait vraiment de soignants et que les intérimaires n’ont pas bénéficié de la prime Covid, ils ont augmenté le taux horaire dans certains services (gériatrie, secteurs Covid) et, là, la différence était encore plus nettement supérieure, témoigne-t-elle. Des phénomènes inflationnistes réels mais qui, pour Stéphane Jeugnet, sont essentiellement conjoncturels et liés à la crise sanitaire. 

Journaliste audrey.parvais@gpsante.fr

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Commentaires (2)

Renaud G

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#2

Différence de rémunération

Bonjour,
Dans l'article, il est question d'une différence de près de 20% entre un intérimaire et un contrat direct.
Cette différence comprends l'indemnité de fin de mission (et non une prime de précarité) et les congés payés.
L'indemnité de congés payés représente au minimum 10% de la rémunération brute.
L'indemnité de fin de mission, quant à elle, ne peut représenter moins de 10% du brut total perçu lors du contrat.
C'est, en effet, un bonus lorsque l'on peut enchainer les missions en continu.

Par contre, il est à noter que lorsqu'une période d'inactivité arrive, ces indemnités retardent l'activation de l'Allocation chômage d'aide au Retour à l'Emploi.

Montagne31

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#1

Les infirmiers manquent aussi en intérim

Bonjour,
Merci pour cet article intéressant fidèle à la réalité du terrain. Cependant, il ne faut pas oublier que les agences d'intérim souffrent aussi du manque de professionnels de santé et ne sont pas en mesure de répondre à tous les besoins des établissements.
C'est mon constat pour la région Occitanie.
L'état a partiellement répondu à la pénurie annoncée de soignants en augmentant le nombre de places dans les instituts de formation. Mais il serait intéressant de corroborer le nombre de jeunes diplômés avant et après la modification d'accès aux IFSI par parcours sup. Autour de moi, les IFSI déplorent un taux de démission, dès la 1ère année, jamais atteint ! Si bien que l’augmentation du nombre de place n'a pas permis d'augmenter le nombre de diplômés.
Une autre piste, serait d'ajuster la formation dès le lycée aux besoins du terrain. Pour ma part, nous avons 30 candidatures de secrétaires pour 1 poste et nous avons toutes les peines du monde à pourvoir les postes vacants de soignants. Quant aux bacheliers professionnels de service à la personne, ils ne sont pas toujours préparés au niveau d'étude qui lui attend en IFSI mais leur recrutement est favorisé par le nouveau mode d'accès. Ce qui, peut-être, explique le grand nombre de démission en début de formation.
Bien à vous