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Quand la pandémie invite le travail à la maison, les infirmiers innovent au bénéfice des salariés

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Santé au travail

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Ce 28 avril et comme chaque année sont célébrées la sécurité et la santé au travail. L’édition 2021 se fait le reflet de l’actualité sanitaire mondiale puisqu’elle est placée sous le thème suivant : "anticiper, se préparer et répondre aux crises, et investir maintenant dans des systèmes de sécurité et santé au travail résilients". Au plus près des salariés impactés par l’épidémie de Covid-19, les infirmiers de santé au travail ont dû agir en s’adaptant pour assurer le suivi des collaborateurs dans des conditions inédites et parfois inconfortables.

La pandémie de COVID-19 a conduit les gouvernements, les employeurs, les travailleurs et l’ensemble de la population à relever des défis sans précédent liés au virus SARS-CoV-2 et à ses nombreux effets sur le monde du travail (INRS)

Réagir au pied levé pour faire face à une situation sans précédent : comme d’autres professions, les professionnels des services de santé au travail ont été directement impactés par la crise sanitaire et ont dû répondre autrement aux besoins, courants mais aussi émergents, des salariés. Sur le terrain, pratiques soignantes et politiques d’entreprise ont évolué et ont amorcé un changement plus profond. Une petite révolution ?

S’adapter du jour au lendemain

Très vite, nous nous sommes mis en ordre de marche, se souvient Elisabeth Lafosse, infirmière au sein du groupe Schneider Electric, dont le siège est établi en région parisienne et compte environ 1 800 collaborateurs. Au-delà de l’application des directives délivrées par les autorités sanitaires et par le gouvernement, les entreprises ont dû se mobiliser et mettre en place quasi-instantanément des actions internes d’information et de prévention fondées sur la connaissance de leurs salariés pour éviter la rupture d’activité autant que celle qui aurait pu mettre à mal la relation des collaborateurs avec leur employeur. Pour certains employés, nous avons été le seul lien avec l’entreprise ; nous en étions conscients et avons pris soin de rester en contact constant avec eux, relate Nadine Rauch, infirmière au sein d’une entreprise du secteur tertiaire jusqu’en décembre 2020 et par ailleurs Présidente du Groupement des Infirmiers de Santé au Travail (GIT). Un constat partagé par E. Lafosse, qui se remémore les appels téléphoniques passés aux salariés que sa consœur et elle-même avaient identifiés comme fragiles. Au départ en lien avec les médecins du service puis en toute autonomie, nous avons structuré notre action. Outre la réalisation du contact tracing, nous avons fait notre possible pour garder le lien et recenser les collaborateurs avec comorbidités ou susceptibles de souffrir sur le plan psychologique en raison de leur isolement par exemple. Nous les avons appelés et avons renforcé le lien de confiance. Le cas échéant, nous les avons orientés vers un psychologue ou une assistante sociale ; la pluridisciplinarité a joué un rôle essentiel dans notre action, a fortiori chez les personnels en demande.

Au bout d’un moment, les salariés se sont essoufflés et les liens sociaux ont manqué

Télétravail : une arme à double tranchant

Instauré au printemps 2020, le confinement strict et soudain a été l’une des mesures les plus visibles de la pandémie. Il a bousculé les esprits, les usages et les relations professionnelles. Placés du jour au lendemain en télétravail exclusif pour beaucoup d’entre eux, les salariés ont d’abord perçu dans ce changement contraint la possibilité d’éviter des temps de transports importants et l’opportunité d’allier vie professionnelle et vie privée de façon plus équilibrée. Mais le dispositif, attractif, s’est révélé être une arme à double tranchant. Les personnels ont par ailleurs dû adopter à la hâte une manière de travailler qu’ils connaissaient mal, cumulée dans certains cas à des rôles de composition chronophages. Tout à coup, les collaborateurs se sont retrouvés chez eux, parfois isolés ou dans des logements exigus peu propices à la concentration et à la tranquillité ; ils ont dû endosser plusieurs rôles à la fois. Tour à tour salariés et enseignants improvisés pour leurs enfants, le changement quotidien a été brutal, relève N. Rauch. Ce qui apparaissait comme providentiel a priori a certes fonctionné mais a montré ses limites et a donné lieu à certains excès, au premier rang desquels l’amplitude horaire, qui s’est considérablement étendue. La frontière entre vie personnelle et activité professionnelle, déjà ténue dans certains cas, s’est totalement effacée. Le travail s’est invité à la maison ; au bout d’un moment, les salariés se sont essoufflés et les liens sociaux ont manqué. Il a fallu redonner du sens à l’activité des collaborateurs et leur donner des conseils utiles indispensables à la mise en place de bonnes conditions de travail et à la préservation distincte des cercles professionnel et privé, explique E. Lafosse.  Manger à heures régulières, bouger, éviter de s’installer dans le canapé ou à contrejour pour travailler, respecter des plages de déconnexion, aménager un vrai bureau – quand c’est possible, ne pas garder les yeux rivés sur son écran d’ordinateur toute la journée sans faire de pause… : autant de do’s & dont’s pour créer des routines saines et prévenir les troubles musculosquelettiques ou l’épuisement proposés via une vidéo à destination de l’ensemble des salariés du groupe, soit 7 000 vues environ sur l’Intranet de l’entreprise. Les collaborateurs ont reçu favorablement cette mise en scène et les "trucs et astuces" associés, se réjouit l’infirmière.

Les processus qui n’étaient qu’embryonnaires ont souvent connu une accélération notable

Un booster d’innovation

La position française n’est pas connue pour être favorable au home office, les représentations de l’activité professionnelle étant bien souvent reliées, contrairement à ce qui est en vigueur chez les anglo-saxons, à la notion de contrôle – en témoigne le déni du MEDEF observé à plusieurs reprises dans les médias sur la nécessité impérieuse de la mise en place du home office pour des raisons purement épidémiologiques. Durant toute ma carrière, j’ai constaté un manque de confiance à l’égard de ce dispositif et une réticence subjective des entreprises à le mettre en place. Trouver un consensus était indispensable pour accroître l’autonomie et la responsabilisation des salariés, et c’est sans doute ce que permet aujourd’hui la crise sanitaire : alors que seule une charte avait été établie et une simple formalisation du droit à la déconnexion au sein de la structure dans laquelle j’exerçais, le débat s’est débloqué, constate N. Rauch. Le changement de mentalité s’observe un peu partout, et les processus qui n’étaient qu’embryonnaires ont souvent connu une accélération notable. Comme le télétravail, d’autres aspects de la prévention en santé sont concernés ; la place des services de santé au travail a changé, leur identification est meilleure et leur utilité mieux reconnue. De même, la question de l’ergonomie des postes de travail à domicile a fait son apparition.  Le soutien des Ressources Humaines a été très fort et a facilité les choses. Nous avons mis en place une livraison à domicile de matériel de bureau (double écran, fauteuil de travail…). De même, nous avons jugé bon de capitaliser sur l’expérience vidéo pour mener une réflexion plus globale auprès des collaborateurs. Ainsi envisageons-nous de poursuivre notre action avant l’été par la réalisation d’une capsule vidéo sur la prévention du mélanome cutané, s’enthousiasme E. Lafosse. 

L’épidémie de coronavirus paraît donc être un révélateur des dysfonctionnements et des zones laissées dans l’ombre malgré les efforts déployés

Processus d’amélioration continue

Bien que nombre d’entreprises aient agi avec bienveillance et que des initiatives infirmières en santé travail aient indéniablement porté leurs fruits, certains axes d’amélioration demeurent indispensables. En l’occurrence, mettre l’accent sur des populations précises que les actions déjà entreprises n’ont pas réussi à toucher et à convaincre ou encore s’attaquer à certaines problématiques sont des pistes à approfondir à court ou moyen terme. Nos jeunes alternants semblent s’être sentis peu concernés par les messages que nous avons délivrés jusqu’à maintenant et n’ont pas nécessairement le réflexe de faire appel à nous, regrette E. Lafosse. Il nous faut poursuivre le travail entrepris auprès d’eux, de même que celui portant sur la délicate question des conduites addictives, dont on sait qu’elles ont fluctué avec la crise sanitaire. L’épidémie de coronavirus paraît donc être un révélateur des dysfonctionnements et des zones laissées dans l’ombre malgré les efforts déployés. Mais malgré plusieurs mois de crise, la démarche est plutôt nouvelle et le processus mérite d’être échelonné sur le temps long. Nous avons encore trop peu de recul pour mesurer avec finesse l’impact au long cours de la pandémie sur les comportements des salariés. Mais une fois encore, les infirmiers ont montré qu’ils étaient en capacité de s’adapter à la situation ; prendre en compte la discipline comme une spécialité à part entière s’avère indispensable, a fortiori en ces temps de débats parlementaires concernant la réforme de la loi santé travail, insiste Nadine Rauch. Non seulement une discipline à part entière qui mérite des professionnels formés et reconnus, mais également la composante primordiale d’une vie équilibrée. Car comme se plaît à le rappeler E. Lafosse, le travail, c’est bon pour la santé !.

Pour aller plus loin
Site du Groupement des Infirmiers de Santé au Travail (GIT)
Site de l'Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS)


Directrice de la rédaction
anne.perette-ficaja@gpsante.fr
@aperette

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