TABACOLOGIE

Le tabagisme féminin, entre spécificités psycho-sociales et risques accrus

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Tabacologie

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En amont de la Journée mondiale sans tabac et du lancement de sa nouvelle campagne de communication, l’association Alliance contre le tabac a organisé le jeudi 27 mai en visioconférence un décryptage du tabagisme féminin, produit d’un siècle de marketing.  L’occasion, surtout, de revenir sur ses spécificités et sur son impact sur la santé des consommatrices.

Les femmes qui fument sont particulièrement susceptibles de développer des pathologies cardio-vasculaires.

Qualifié de véritable épidémie par l’OMS, le tabagisme représente la deuxième cause de mortalité dans le monde. Aussi la Journée mondiale sans tabac constitue-t-elle l’occasion de multiplier les messages de prévention et d’information pour sensibiliser les publics aux dangers qu’il représente. L’enjeu est d’autant plus majeur que, dans son baromètre, Santé Publique France révèle une prévalence du tabac chez les plus défavorisés. L’association Alliance contre le tabac (ACT), de son côté, s’est penché sur la question du tabagisme féminin, entre éléments psycho-sociaux spécifiques qui poussent les femmes à la consommation du tabac et risques cardio-vasculaires accrus dont elles sont victimes. Avec comme objectif une campagne de communication, intitulée « Femmes libres », pour les encourager à mettre fin à leur consommation et déconstruire l’image positive qui y est associée.

Les femmes et le tabac, résultat de 100 ans de marketing

Association à l’idée d’émancipation des femmes, collaborations avec le monde de la haute couture, messages publicitaires portés par des actrices, packaging du paquet de cigarettes élaboré de telle sorte qu’il puisse passer pour un accessoire de mode…, depuis un siècle, l’industrie du tabac déploie une stratégie de marketing bien rôdée afin de séduire les femmes et d’en faire d’éventuelles consommatrices et de maintenir dans l’addiction celles qui y sont déjà. Et qui va jusqu’à la création, dans les années 1970, de marques dites « à destination des femmes ». Tous les éléments marketing ont un rôle à jouer dans ces campagnes de publicité, même le goût des cigarettes, avec l’invention des cigarettes au menthol (interdites depuis mai 2020), note Karine Gallopel-Morvan, professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique. Si, en France, la loi Évin de janvier 1990 interdit, entre autres, toute forme de publicité en faveur du tabac et si le paquet neutre a été imposé en 2015, le conditionnement qu’a généré un siècle de marketing demeure  extrêmement fort. À tel point, relève Marion Catellin, directrice de l’ACT, que selon une enquête BVA réalisée en novembre 2020, 43 % des Français associent l’image de la fumeuse à celle de la femme libre, alors même qu’ils sont 83 % à reconnaître que la consommation de tabac s’apparente bien plus à une dépendance qu’à une manifestation de liberté. C’est le résultat de tout un travail de l’industrie du tabac, qui a su ancrer dans l’imaginaire la fumeuse comme étendard de la femme libre, dénonce-t-elle.

Les ravages du tabagisme féminin en France

  • 20% des femmes déclarent être des fumeuses quotidiennes
  • En 2019, le tabac a causé la mort de 20 000 femmes, un chiffre qui a doublé depuis les années 2000
  • Chez les femmes de moins de 65 ans, 1 décès sur 5 est imputable au tabac
  • Une femme qui fume voit en moyenne son espérance de vie se réduire de 11 années

Des facteurs psycho-sociaux à déconstruire

A cette image très positive de la femme libre et émancipée s’adjoignent des facteurs psycho-sociaux qui encouragent la consommation de tabac et qui sont spécifiques aux femmes. Au premier rang desquels le contrôle du poids. On associe le tabac à une diminution du poids. En premier lieu, il augmente les dépenses énergétiques. Fumer un paquet de cigarettes par jour équivaut ainsi à 200 calories dépensées, explique le professeur Carole Clair, médecin à l’Université de Lausanne.  Le tabac induit aussi une impression de satiété plus rapide, sans compter qu’il permet également d’occuper les mains… et d’éviter le grignotage. À cette dimension liée au poids s’ajoute l’idée que, pour les femmes, fumer facilite la gestion du stress et des émotions négatives, voire aide à soulager la charge mentale, contrairement aux hommes qui tendent majoritairement à profiter de l’effet stimulant de la cigarette. Chez les adolescents, les jeunes filles seraient par ailleurs plus sensibles à ce type de perceptions et plus soumises à la pression sociale qui les accompagne. 

Les facteurs qui poussent à la consommation du tabac sont des éléments socialement constitués

Or, recadre Carole Clair, le tabac augmente la pression artérielle et aurait donc plus tendance à majorer le stress. L’impression de détente que l’on ressent quand on fume une cigarette provient en réalité du fait que celle-ci soulage l’effet de sevrage, le produit étant particulièrement addictogène. Si arrêter de fumer entraîne dans un premier temps une augmentation du stress, à moyen et à long terme, on constate au contraire une amélioration des troubles dépressifs ou de stress. Quant au contrôle du poids, il existe un paradoxe peu connu : le tabac est en effet associé à un risque accru de développer une obésité abdominale, prévient-elle. Il possède un effet anti-oestrogénique, qui entraîne chez les femmes une inhibition hormonale et, de fait, de l'action protectrice des oestrogènes, ce qui conduirait à l’accumulation de graisses viscérales. Or celle-ci aggrave les risques de développer un diabète de type 2. La crainte de prendre du poids est l’un des freins principaux à l’arrêt du tabac chez les femmes, et c’est également un facteur de rechute, déplore-t-elle. Or les facteurs qui poussent à la consommation du tabac sont des éléments socialement constitués, qu’il faut apprendre à déconstruire.

Des risques accrus sur la santé

Il est d’autant plus important de lutter contre ces facteurs psycho-sociaux que les femmes seraient plus vulnérables aux effets nocifs du tabac. Augmentation des risques de formation de caillots sanguins, développement de plaques d’athérome qui obstruent peu à peu les artères, risques accrus d’anévrisme de l’aorte…, la population féminine est particulièrement susceptible d’être victime de maladies cardio-vasculaires. Il existe chez les femmes un surrisque de 25 % de développer une maladie de ce type par rapport aux hommes, indique le Dr Catherine Monpère, co-Présidente de la commission Cœur des Femmes de la Fédération Française de Cardiologie. Et ce risque est encore majoré chez les femmes ménopausées, qui ont perdu leur protection hormonale, ajoute-t-elle, alertant sur l’augmentation constante du nombre d’hospitalisations de femmes de moins de 55 ans victimes d’infarctus du myocarde. 75 % des femmes de moins de 50 ans qui font un infarctus sont des fumeuses, confirme Daniel Thomas, professeur en cardiologie et vice-président de l’ACT. Il n’existe pas de petit tabagisme, met-il en garde. En effet, à la différence du cholestérol ou de la glycémie, il n’existe pas de seuil de dangerosité pour le tabac. Même à consommation légère, il induit de graves risques d’infarctus ou d’accidents vasculaires cérébraux. De même, rappelle-t-il, l’association du tabac à la prise d’une pilule oestroprogestative multiplie les chances de développer une maladie cardio-vasculaire ; un danger auquel les plus jeunes sont, en grande majorité, peu, voire pas, sensibilisées.

Nous avons encore une vision très masculine du tabac

La taille des artères, réduite par rapport à celle des hommes, ou encore des facteurs hormonaux seraient responsables de ces risques accrus, détaille-t-il. Tout en admettant qu’en l’état les informations sur ces questions sont encore parcellaires. En cause : la prise en compte des effets nocifs du tabac à travers un prisme presque exclusivement masculin qui occulte les spécificités biologiques des femmes, un problème qui se retrouve plus globalement dans la prise en charge de leur santé. En France, nous avons encore une vision très masculine du tabac, et il existe peu d’études sur l’importance du genre dans le tabac, relève en effet Loïc Josseran, président de l’ACT et professeur en Santé Publique à l’université de Versailles Saint-Quentin. Or le nombre de décès liés au tabac au sein de la population féminine a doublé depuis le début des années 2000.  On voit arriver des femmes qui ont commencé à fumer à partir des années 1980, qui ne se sont jamais arrêtées et qui, désormais, développent des complications, signale Daniel Thomas. Et si elles présentent des risques accrus par rapport aux hommes, les femmes sont aussi en butte à des difficultés particulières dès lors qu’il s’agit de mettre fin à leur tabagisme : Les femmes ont un statut hormonal différent, qui fait qu’elles éprouvent plus de difficultés à arrêter de fumer. Et de noter que les différentes phases du cycle menstruel pourraient avoir un impact réel, certaines femmes démontrant plus de faciliter à arrêter le tabac durant la phase lutéale.

Quelles solutions pour en sortir ?

Face à ces différents constats, il y a une véritable urgence à agir, s’alarme le Dr Catherine Monpère, le tabagisme féminin constituant aujourd’hui un véritable enjeu de santé publique. Et agir en commençant pas débanaliser le tabac, encore majoritairement perçu comme un produit de consommation classique, dans une démarche de prévention, notamment auprès des plus jeunes générations. Dans une enquête publiée la semaine précédente, la Ligue contre le Cancer a elle-même dénoncé l’omniprésence de la cigarette dans les films, pointant un effet de valorisation du tabagisme et une manipulation de l’industrie du tabac, l’image positive de sa consommation étant susceptible d’influencer le jeune public en associant l’acte de fumer à un comportement valorisant. Un message que partage l’ACT, qui plaide pour communiquer plus largement sur l’ensemble des effets nocifs du tabac. Il ne suffit plus de dire que fumer tue, intervient Marion Catellin. Le tabagisme est dû en grande partie au discours marketing de l’industrie, qui verdit aussi sa production. Or, elle est responsable d’inégalités sociales et a des impacts plus que négatifs sur l’environnement.

Reste à accompagner de manière plus efficace les personnes qui souhaitent arrêter de fumer. Il existe autant de moyens de sortir du tabagisme qu’il y a de fumeurs. Il ne faut pas hésiter à se faire aider par les professionnels de santé : médecin traitant, infirmier tabacologue…, qui identifieront les méthodes les plus adaptées à chaque patient, encourage Loïc Josseran. Il s’agit également de renforcer la diffusion des informations sur le parcours de sevrage pour que les femmes qui veulent mettre fin à leur consommation mais qui sont freinées par leur peur de prendre du poids, par exemple, n’hésitent pas à se faire accompagner par des nutritionnistes. Daniel Thomas déclare par ailleurs que quel que soit l’âge, il y a toujours un bénéfice énorme à arrêter de fumer. Le mieux étant d’arrêter tôt. En effet, c’est moins la quantité de tabac consommé que la durée de cette consommation qui importe. Ceux qui fument beaucoup, mais moins longtemps vont développer moins de risques, les mécanismes qui mènent aux accidents cardiovasculaires se normalisant rapidement dès l’arrêt du tabac. Et les intervenants de rappeler qu’arrêter de fumer est un combat de longue haleine où les rechutes sont fréquentes. Sortir du tabac est un processus long, mais c’est aussi une marche en avant. Chaque rechute représente une étape vers la sortie définitive, conclut Loïc Josseran.

Pour aller plus loin : DebatDoc - Cigarettes : Le cynisme au pouvoir

Journaliste audrey.parvais@gpsante.fr

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