PSYCHIATRIE

Vers une deuxième vague… psychiatrique ?

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Si l’expression "deuxième vague" fleurit depuis plusieurs semaines, celle de "deuxième vague psychiatrique", elle, est moins connue. Pourtant il est bien question de cela car même si pour l’instant les experts commencent juste à constater les effets du confinement sur la santé mentale des Français, il est clair qu’il n’a pas été sans conséquence pour tout le monde. Selon Marion Leboyer, responsable du pôle psychiatrie de l’hôpital Henri Mondor (Créteil, interviewée sur France Culture), non seulement il a impacté les personnes déjà touchées par des pathologies d’ordre psychiatrique mais cette situation stressante a pu faire le lit de troubles anxieux ou dépressifs chez des personnes auparavant en bonne santé.

Vers une deuxième vague… psychiatrique ?

Les conséquences psychiatriques de la pandémie sont devant nous. Pour l’instant, les experts commencent seulement à voir les effets du confinement et plus globalement de la crise sanitaire sur la population.

Rupture du suivi, distanciation physique, voire parfois sociale, la peur de tomber malade, de contaminer ses proches, l’avenir notamment économique incertain dépeint parfois comme très sombre dans les médias, tous ces faits liés à la crise sanitaire que nous vivons et au confinement que nous avons vécu ont forcément eu un impact sur notre bien-être, voire notre santé mentale. Quelles sont les conséquences de la crise sur la santé psychologique ? Marion Leboyer directrice de la Fondation Fondamental et responsable du pôle psychiatrie de l’hôpital Henri Mondor (Créteil) était l’invitée de France Culture cet été.

Ce qui est devant nous : c’est des nouveaux patients qui n’ont jamais été malade mais qui ont été exposés aux conditions très stressantes et très anxiogènes de la pandémie

Une deuxième vague de la psychiatrie ?

Pour l’instant les experts commencent seulement à voir les effets du confinement et plus globalement de la crise sanitaire sur la population. Les conséquences psychiatriques de la pandémie sont devant nous. On constate en ce moment une augmentation dans nos files actives car certains patients, en rupture de soins, reviennent, précise Marion Leboyer. En effet, si les professionnels se sont révélés très actifs pour déployer des outils de téléconsultation et ne pas laisser les patients livrés à eux-mêmes, certains, notamment les plus précaires, ont été perdus de vue pendant la période de confinement.

Mais ce n’est pas la seule raison qui explique la hausse des consultations. Ce qui est devant nous : c’est des nouveaux patients, qui n’ont jamais été malade mais qui ont été exposés aux conditions très stressantes et très anxiogènes de la pandémie avec pour conséquences de l’isolement social, des troubles du sommeil, l'augmentation des addictions, en particulier l'alcoolisme ou encore des violences à l'intérieur des maisons, informe la spécialiste. En outre, plusieurs études françaises ont montré une hausse des troubles anxieux et de l’humeur en particulier chez des populations vulnérables comme les femmes, les personnes jeunes, celles en situation précaires et surtout les professionnels de santé. Ce sont des soignants qui étaient en bonne santé mais, durant les phases aigües de la pandémie, ils ont vécu des moments très douloureux et ont développé des pathologies anxieuses ou des troubles du stress post-traumatique.

C’est à ces nouveaux patients que fait référence ce terme de « deuxième vague psychiatrique car les spécialistes s’attendent à ce que dans les semaines et les mois à venir, les conséquences du chômage et des difficultés économiques entraînent un accroissement du nombre de dépression, des pathologies anxieuses et même des suicides chez des personnes sans passif d’ordre psychiatrique. Les soignants doivent être informés, notamment en ce qui concerne les patients ayant été infectés par le Covid et ayant fait une tempête cytokinique. Ils peuvent par la suite développer des troubles de l’humeur ou une dépression car il existe un lien entre désordre immunitaire et apparition de ce type de pathologie, renseigne Marion Leboyer.

Il ne s’agit pas seulement d’anxiété après avoir écouté les informations. Les soignants ont vécu des situations traumatisantes

Environ 10% des patients perdu de vue en période de pic épidémique

10%, ce n’est pas beaucoup. Le système de soin en psychiatrie s’est remarquablement adapté à cette situation aigüe. L’experte cite, pour exemple, la création rapide d’unités spécialisées pour les patients psychiatriques atteints du covid ou les services de secteur qui se sont révélés très actifs pour rappeler les patients afin de déployer auprès d’eux les téléconsultations. De manière générale, celles-ci ont d’ailleurs très bien marchéesLes patients étaient heureux de ne pas avoir à prendre les transports ou à se déplacer dans les hôpitaux, explique la psychiatre qui estime que si pour les premières consultations il est toujours préférable de se voir en présentiel, pour le suivi il y a matière à faire de la recherche pour évaluer l’impact de ce mode de prise en charge, pour savoir s'il faut le pérenniser et dans quel contexte.

En ce qui concerne les nouveaux patients, les données sont encore modestes. Une étude de Santé Publique France qui portait sur 2000 Français pendant le confinement a tout de même mesuré que les troubles anxieux avaient doublé ! D’autre part, la fondation Fondamental a mis en place une plateforme covid où 70% des appelants consultaient pour la première fois et 69% étaient des femmes. Si la cause principale de ces appels était la tristesse, notamment celle d’être éloigné de ses proches, 10% des personnes au bout du fil avaient des idées suicidaires. C’est à nous de faire différence entre une personne qui se sent isolée, ce qui engendre un sentiment de tristesse et quand il s’agit d’un état pathologie qui nécessite une prise en charge. Très clairement, on a observé des individus qui ont, soit des troubles de l’humeur, soit des idées suicidaires, soit des troubles anxieux sévères. Cela nécessite une prise en soin avec toutes les difficultés que l’on connait : la stigmatisation car il n’est pas facile de reconnaître que l’on en a besoin, et aussi le fait de se repérer dans ce dédale qu’est le parcours de soin. En dehors des femmes et des jeunes, la praticienne évoque la nécessité de développer une prise en charge spécifique pour les EHPAD. Des cellules d’urgences médico-psychologique ont été déployées pour venir en aide aux soignants comme aux résidents qui ont été exposés au traumatisme lié à l’augmentation des décès et qui ont souffert de cet isolement imposé

C’est à nous de faire la différence entre une personne qui se sent isolée, ce qui engendre un sentiment de tristesse et quand il s’agit d’un état pathologique qui nécessite une prise en charge

Un besoin de données épidémiologiques pour prévoir au mieux la suite

Globalement, il parait nécessaire de faire des recherches pour se préparer au mieux face à ce qui va se passer, mais aussi pour mesurer l’impact auprès des patients suite au confinement. Apparemment, selon l’experte, les personnes atteintes de pathologies psychiatriques semblent avoir été moins touchées par le nouveau coronavirus. Des études suggèrent que les psychotropes présenteraient des caractéristiques communes qui protégeraient contre l’entrée du virus dans l’organisme. Mais des travaux sont en cours pour le confirmer car, pour le moment, ce ne sont que des hypothèses, tempère Marion Leboyer. Surtout que si les patients psychiatriques sont moins fréquemment infectés par le Sars-Cov-2, lorsqu’ils le contractent, ils sont plus à risque de développer des formes graves. Cette population présente en effet plus souvent des comorbidités comme du diabète ou des maladies cardiovasculaires.

Au niveau des conséquences psychologiques sur l’ensemble de la population, en dehors des données de faible ampleur mentionnées précédemment, les spécialistes s’appuient sur des analyses effectuées au cours des précédentes épidémies, comme celle de rubéole qui a provoqué une augmentation des maladies psychiatriques ou celle du SRAS qui démontrait une hausse non négligeable des troubles du stress post-traumatique. Pouvoir chiffrer les conséquences de la crise est primordial pour adapter le système de soin et améliorer les dépistages. En France, on constate entre 7 et 10 ans de retard pour poser un diagnostic pour une maladie comme les troubles bipolaires. Pour pallier cela, il faut dédramatiser ces pathologies. Les patients ont un sentiment de honte. On ne parle pas à un proche de sa schizophrénie alors qu’aujourd’hui des maladies comme le cancer sont admises et on peut en discuter. L’autre piste à suivre pour réduire ce délai, selon la praticienne, réside dans les nouvelles innovations comme les plateformes ou la téléconsultation qui ont justement été développées pendant la crise.

D’ailleurs, l’épidémie a également permis la création des unité covid psy. On a mis en place des unités spécialisées qui étaient assurées par des équipes pluridisciplinaires. Et cela c’est quelque chose que vraiment on appelle de nos vœux au niveau de la réorganisation des soins, c’est-à-dire de rompre cet isolement de la psychiatrie pour que l’on prenne en charge les patients dans leur globalité sur le plan psychologique, psychiatrique et somatique.

Les psychiatres demandent une réorganisation et une restructuration car le secteur est en souffrance et c’est loin d’être nouveau. Il est souvent qualifié de parent pauvre de la médecine. Ce qu'on appelle de nouveau, ce n'est pas seulement des moyens. On a besoin de décloisonner la psychiatrie et la pédopsychiatrie. On a besoin de développer une prise en charge plus spécialisée, de créer des parcours de soins qui soient lisibles par pathologies, avec des centres de diagnostic et de prise en charge. On a besoin d'un parcours de soins qui soit gradué, affirme Marion Leboyer. La psychiatre revendique aussi un développement de la recherche dans ce domaine car elle demeure peu soutenue dans notre pays.  On sait, par exemple, que les premières causes de dépenses de santé de l'assurance maladie pour les pathologies chroniques sont les maladies mentales, alors que le budget de la recherche en psychiatrie n'est que de 2 à 4 % du budget total de la recherche biomédicale. C'est très différent ailleurs, constate avec regret l’experte. Quand on ajoute les dépenses indirectes qui sont liées au chômage ou à la perte de qualité de vie, le coût de la psychiatrie en France est de 109 milliards d'euros.

On a besoin que la qualité des prises en charge soit au rendez-vous avec des diagnostics qui soient beaucoup plus précoces

Ecouter ou réécouter l’émission de France culture Souffrance psychiatrique et de la psychiatre présentée par Chloé Cambreling avec comme invitée Marion Leboyer directrice de la fondation Fondamental.

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Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

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