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Violences faites aux soignants : une problématique toujours plus prégnante

L’Observatoire National des Violences en milieu de Santé, chargé de recueillir les signalements de faits de violence par les établissements de santé, a publié le 16 mars 2021 son rapport annuel recensant les atteintes aux personnes et aux biens qui frappent les personnels soignants. Derrière les chiffres en augmentation, c’est tout un secteur qui oscille entre démotivation et découragement face à des phénomènes contre lesquels il est très peu armé.

Les faits de violence contre les soignants augmentent d'année en année.

26 060. C’est le nombre de signalements qu’a comptabilisé l’Observatoire National des Violences en milieu de Santé (ONVS) dans son rapport 2020, sur la base des données de 2019. Un chiffre en augmentation par rapport à l'année précédente, où il s’élevait à 23 360. Nourri de témoignages qui illustrent la violence à laquelle les personnels des établissements de santé – soignants, mais également administratifs et relevant des services de sécurité – sont régulièrement confrontés, il fait état d’une situation qui tend à s’aggraver avec les années. L’ONVS recense ainsi 21 334 atteintes à la personne (81 % des signalements), que celles-ci soient verbales (6 613 insultes et 3 784 menaces, soit 31 % et 18 % des cas respectivement), ou physiques (10 379, soit 49 % des signalements). Les atteintes aux biens, elles, ne sont "que" de 4 826, en diminution de 5 % par rapport à l’année 2018. Des chiffres qui ne reflètent toutefois qu’une partie du problème puisque le recueil des données s’effectue sur la base du volontariat et que seuls 451 établissements de santé, soit 7,8 % des établissements totaux en France, y ont participé, les établissements médico-sociaux ne remontant, quant à eux, que très peu de signalements.

Services les plus touchés

Sans surprise, et comme l’année précédente, l’essentiel de ces violences se concentrent au sein de trois services particulièrement exposés du fait de la nature des soins qu’ils prodiguent :

  • En psychiatrie, pour 4 371 cas recensés, soit 18 %
  • Au sein des services d’urgence, pour 3 855 cas, soit 16 %
  • Dans les EHPAD et ULSD, pour 3 159 des cas, soit 13 %

Ce ne sont pas que des personnes aux comportements délinquants ou dans un état second qui sont auteurs de ces violences, mais aussi n’importe quel citoyen

Des violences aux facteurs multiples

Injures, menaces de mort ou avec arme, coups et blessures, dégradations ou vol de matériel, voire pression exercée en filmant les personnels ou rixes entre patients mineurs les mettant en danger… les natures de ces violences sont multiples et touchent tous les services des établissements de santé. En tout, ce sont ainsi 41 285 victimes d’atteintes aux biens et aux personnes qui ont été comptabilisées au cours de l’année 2019, contre 39 389 en 2018. Et parmi elles, les personnels soignants en représentent la majorité, à 82%, dont 47% d’infirmiers, qu’ils travaillent en hôpital, au domicile des malades ou en EHPAD et USLD. Dans 70 % des cas, les auteurs de ces violences sont les patients eux-mêmes. Troubles psychologiques ou psychiatriques, prise de stupéfiants et alcoolisation expliquent bien sûr une partie de ces comportements, les personnels soignants étant nécessairement confrontés à des personnes en souffrance ou en état de fragilité. Parmi les atteintes aux personnes, 21 % sont le fait d’individus présentant des troubles psychiques ou neuropsychiques (TPN). Toutefois, note le rapport de l’ONVS,ce ne sont pas que des personnes aux comportements délinquants ou dans un état second qui sont auteurs de ces violences, mais aussi n’importe quel citoyen, parfois inquiet, anxieux ou souffrant.

Dans 45,3 % des cas, cette violence naît d’une perception négative de la prise en charge, que celle-ci concerne les soins donnés ou le respect des règles et du mode de fonctionnement des établissements, certains auteurs de ces comportements violents n’hésitant d’ailleurs pas à employer le terme de maltraitance. L’infirmière de dialyse n’ayant pas répondu à la demande de la patiente faute de temps (occupée avec un autre patient), celle-ci est entrée dans un syndrome de persécution. Elle affirme que les soignants maltraitent les patients et en vient à menacer de mort l’infirmière et la cadre du service présente, rapporte ainsi l’un des nombreux témoignages présents dans le rapport. Des problématiques auxquelles se retrouvent tout autant confrontés les infirmiers qui travaillent dans le cadre de l’Hospitalisation à Domicile (HAD) ou au sein de services de soins infirmiers à domicile (SSIAD), et qui sont d’autant plus délicates à négocier que les professionnels sont généralement seuls face aux patients et à leur famille. J’essaie de faire mon travail : oui "essaie", puisqu'entrecoupée par la surveillance permanente de Monsieur qui reste dans l’embrasure de la porte de la chambre qui doit toujours rester ouverte et de ses sous-entendus sournois non assumés par Madame, s’agace ainsi une infirmière exerçant au domicile des patients.

Autre motif pour "justifier" ces conduites : le temps d’attente dans certains services, en particulier aux urgences, jugé trop long avant la prise en charge (11 % des cas), patients et accompagnateurs exigeant un service immédiat de la part des professionnels de santé qu’ils sollicitent : Maman dirigée avec son bébé vers la salle d’attente car très forte affluence aux urgences pédiatriques. Refuse et devient agressive, exige d’être reçue immédiatement, que son bébé va mourir alors qu’il dort paisiblement dans son cosy, témoigne, à titre d’exemple, un soignant en service de pédiatrie.

Cette patiente prend énormément de temps à l’équipe soignante au détriment des autres patients et crée une fatigue chronique

Fatigue et désorganisation des services

Or ces violences, par leur caractère répétitif, induisent un effet véritablement délétère sur les personnels soignants, qui évoquent tour à tour une saturation, une frustration, une angoisse de faire les soins, un climat de tension ou un sentiment de stress et d’épuisement, qui nuisent non seulement à leur état de santé et à leurs conditions de travail, mais ont aussi un impact sur la qualité des soins prodigués et le fonctionnement des services. Le personnel souffre de se faire insulter à répétition et met les soignants très mal à l’aise le restant de leur garde. Dans l’immédiat, cette patiente prend énormément de temps à l’équipe soignante au détriment des autres patients et crée une fatigue chronique, relève ainsi une soignante au sujet d’une patiente tenant régulièrement des propos insultants. Dans ce contexte, même la simple incivilité devient une véritable nuisance sociale qui gangrène les règles élémentaires de la vie en société et, de façon insidieuse, porte gravement atteinte à la qualité de la vie au travail, note l’ONVS. Au-delà des personnels soignants, ce sont également les autres patients qui souffrent indirectement de ces violences, que ce soit en raison d’une perte de qualité des soins ou parce qu’ils développent à leur tour un sentiment d’insécurité et de stress lorsqu’ils en sont témoins.

Des personnels souvent seuls pour assurer la gestion des violences

Dans 56 % des événements recensés, soit 13 044 cas, et notamment lorsqu’il s’agit d’atteintes à la personne, les interventions et la gestion des violences sont directement effectuées par les personnels soignants, plus rarement soutenus par les services de sécurité des établissements de santé (24 %). Sans raison apparente, un patient casse sa cuillère en inox, se lève et menace de mort l’IDE présent. Après une minute de négociation sans effet, il tente de lui assener un coup avec son arme au niveau du cou. Il arrive à esquiver, le désarme et le maîtrise au sol, relate un témoignage en service de psychiatrie. Or, remarque l’ONVS, les soignants sont peu formés à la prise en charge de ce type de comportement et ignorent souvent quelle posture adopter face à leurs auteurs, entre position d’autorité et nécessité de maintenir une relation équilibrée avec les patients afin de prodiguer les bons soins.

En réponse, certains établissements choisissent de porter plainte. En 2019, 1 942 plaintes ont ainsi été déposées, aucune suite n’ayant toutefois été donnée pour 1 073 d’entre elles. Au final, 77 % de ces incidents, une fois remontés, n’ont donné lieu à aucune démarche judiciaire. Remettre la gouvernance au cœur de la problématique pour permettre une meilleure gestion de ces phénomènes, c’est ce que préconise l’ONVS, qui incite les directeurs d’établissements à mettre en œuvre des projet[s] de service impliquant l’ensemble des personnels afin de la traiter dans sa globalité. Déployer des formations pour aider les soignants à mieux appréhender ces situations et leur offrir une plus grande mobilité au sein des services hospitaliers pour éviter toute démotivation constituent, entre autres, des pistes que l’organisme encourage à explorer.

Journaliste audrey.parvais@gpsante.fr

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