COURS IFSI

De l’usage de la bienveillance dans la pratique soignante

Dans ce nouveau cours, Christine Paillard nous parle de douceur et de gentillesse, deux qualités indispensables aux soignants. Cependant, elle évoque aussi la notion de cécité empathique transitoire. Une expression qui peut sembler vague mais qui se rapporte à la pratique lors des soins, notamment lors de la contention en pédiatrie. Lorsqu’ un professionnel de santé se focalise sur le geste technique, ne fait-il pas taire son empathie ?

De l’usage de la bienveillance dans la pratique soignante

Peut-on être doux sans être gentil ou être gentil sans être doux ? Le choix a été fait, l’un est le synonyme de l’autre.

Chaque mois, Christine Paillard, ingénieur pédagogique, propose d'analyser un mot, son étymologie et démontre son importance dans le domaine du soin ; un mot figurant dans son Dictionnaire des concepts en sciences infirmières- Vocabulaire professionnel de la relation soignant-soigné.

Pour 4e édition du Dictionnaire des concepts en sciences infirmières, j’évoque la douceur, la gentillesse, mais aussi les bêtises ou encore la cécité empathique transitoire.

Ces quatre nouvelles entrées peuvent nous interpeller, peut-on être doux sans être gentil ou être gentil sans être doux ? Le choix a été fait, l’un est le synonyme de l’autre. Si la cécité empathique transitoire interroge la contention lors des soins pédiatriques, peut-on alors, user de gentillesse pour effectuer cette pratique ? C’est Bénédicte Lombart qui alimente notre cheminement. La gentillesse a été décrite dans le champ philosophique, historique. J’ai contacté Emmanuel Jaffelin (Petit éloge de la gentillesse) pour contextualiser son travail en lien avec la bienveillance, le management. Enfin, peut-on répondre doucement ou gentiment à un enfant qui fait une bêtise ? Nous verrons, avec Catherine Dolto qu’il n’y a pas une bêtise mais bien plusieurs situations défiant de possibles réponses adaptées aux circonstances. En quelques mots, les derniers collaborateurs du Dictionnaire des concepts en sciences infirmières éclairent finement des concepts pour le plaisir des soignants et des étudiants.

La douceur implique une qualité, annonce ce qui est doux, calme, modéré, nuancé, tempéré, comme parler à voix basse, poser délicatement un objet. La douceur éveille nos cinq sens, quand c’est agréable à regarder (la vue), à entendre (l'ouïe), par un geste lent (le toucher), pour qualifier une odeur (olfaction), avec une friandise (le goût). Au sens figuré, elle relève du bien-être, comme la douceur de vivre. “Ah, comme il est doux de vieillir et de rester assis quand tout s’agite autour de vous”.  La douceur est dépourvue de rigueur, de sévérité. C’est aussi la qualité morale d’une personne, la manifestation physique d’un trait de caractère de nature conciliante, patiente.  “Cet infirmier, c’est la douceur incarnée !” La douceur peut faciliter des échanges verbaux : “ une parole douce calme la fureur, mais une parole dure excite la colère”. La douceur peut aussi se révéler flatteuse quand il s’agit d'obtenir avec ruse : “il m’a bien trompé avec ses douces paroles mielleuses”. La douceur est paisible mais néanmoins active pour agir avec précaution : “elle déposa doucement ses affaires dans sa chambre d’hôpital avant de se retirer sans bruit”. Le soignant peut privilégier la douceur et le rythme de la personne. La douceur et le geste qu’elle suppose est un acte volontaire. “Même si la douceur ne se résume pas à l’intention qui la convoque ou l’espère, amenant le geste, la voix ou la pensée à s’imprégner d’elle, elle ne peut se déployer sans l’ineffable vers lequel elle fait signe. L’apaisement, le délice, le tact, la délicatesse, la vertu spirituelle et physique qu’elle délivre sont contenus dans l’intention de celui qui s’expose à la douceur comme à celui qui la destine à autrui. (A. Dufourmantelle , 2012)”.

Une personne gentille ne pourra peut-être pas, à tout moment, exprimer cette volonté de bien faire. La gentillesse peut être une technique de soin liée à l’humanitude.

La gentillesse : une qualité relationnelle

La gentillesse est “ce qui n’est pas brutal”, ce qui implique un comportement charmant, prévenant, désintéressé. C’est une qualité relationnelle, éthique humaniste qui suppose une “attention qu’une personne porte à une autre dans une attitude de gentillesse, de courtoisie, de considération et de respect. Ces qualités deviennent donc les composantes de l’humanité : être humain signifie les posséder et en faire usage dans ses rapports avec autrui (Murove Munyaradzi F, 2011)”.  Se dire des gentillesses est aussi une façon ironique pour s’invectiver ou encore, quand il s’agit de prévenir d’un mauvais traitement “je m’en vais lui dire des gentillesses à celui-là”. La gentillesse peut aussi susciter de la méfiance quand il s’agit d’action volontaire pour rabaisser, elle est alors synonyme de simplicité, d’idiotie. Une personne gentille peut aussi décevoir, en effet la gentillesse ne garantit pas une réponse adaptée et simultanée. Une personne gentille ne pourra peut-être pas, à tout moment, exprimer cette volonté de bien faire. La gentillesse peut être une technique de soin liée à l’humanitude. Quand une personne est dite trop gentille, elle peut être vulnérable. Abuser de la gentillesse de quelqu’un signifie qu’une personne semble trop généreuse, voire naïve, “comment en sommes-nous arrivés à considérer l’avènement possible de l’humanisme comme suspect, la gentillesse comme un risque ?1 ”. Une personne gentille est une personne qui interagit sans vouloir du mal aux autres. Elle n’est pas pour autant dépourvue de complexité, elle interagit avec son univers intérieur.

D’après Emmanuel Jaffelin, la gentillesse date de l'époque romaine où “le gentil était le gentilis, c’est à dire un noble romain. Homme issu des grandes familles qui fondèrent Rome, il appartient à un clan : la gens. Le gentil ne l’est donc pas en vertu de sa bienfaisance mais en raison de sa naissance. Le terme même de gentilis n'a aucune connotation morale; il caractérise un être social, noble en l'occurrence. L’idée de gentillesse n’existe d’ailleurs ni en latin, ni dans la Rome antique qui ne connaît que la gentilité (gentilitas), cette communauté de tous ceux qui sont nobles parce qu’ils font partie de la gens. Peu à peu, gentilis perd son sens restrictif réservé à la noblesse. L’esclave est dit gentil non parce qu'il est obéissant mais parce qu'il appartient à une famille noble. Puis, par extension, gentiles désigne les peuples composant l’empire romain. Le terme gentilis, qui s’est galvaudé après avoir successivement désigné le noble, puis son esclave et son ennemi, arrive à point nommé pour désigner ceux qui n'embrassent pas la religion du Christ. Le gentil est donc bien l’impie, celui qui n’a pas la bonne foi et qui est donc animé par la mauvaise foi. L'approche historique souligne deux aspects, celui du "clan" et celui de la noblesse. Aujourd'hui, la gentillesse revient à l'élan du cœur. Le terme "gentillet" est, quant à lui, plutôt perçu dans son acception négative".

Pour Marie-Odile Roufiol, la gentillesse peut être “une véritable compétence relationnelle qui prend en compte les besoins et les désirs de l’autre [...]. Elle procède selon les individus par empathie, écoute, amabilité, douceur, bienveillance, complaisance, attention à l’autre... Elle est propice à la collaboration, à l’entraide et à la solidarité.

La contention s’apparente alors métaphoriquement au triangle des Bermudes des soins. Le soignant, aveuglé par la nécessité de réaliser le geste technique, semble sacrifier sa subjectivité.

Distanciation empathique : quand elle est nécessaire pour effectuer les soins

Cette solidarité est néanmoins interrogée, voire malmenée, quand il s’agit d’enfant soigné malgré lui. Pour faire face à l’usage de la force en pédiatrie, Bénédicte Lombart, décrit une forme de distanciation empathique pour “arriver à ses fins”. La cécité empathique transitoire est une “forme spécifique de contention physique d’un malade dans le but de produire un soin technique. La restriction des mouvements est appliquée en amont ou au cours du soin. Elle s’effectue le plus souvent manuellement (ce sont les mains des professionnels qui retiennent les mouvements). Elle peut s’appliquer à l’aide de matériel spécifique ou non. Ce type de contention n’est actuellement pas encadré juridiquement contrairement à la contention passive qui doit faire l’objet d’une prescription médicale.

On a recours à la restriction physique lors des soins en pédiatrie en particulier lorsque l’enfant s’agite et s’oppose physiquement à la réalisation du soin. La contrainte de l’enfant que l’on nomme aussi contention a été définie comme l’application de la force avec l’intention de maîtriser l’enfant. La contention physique questionne la déontologie et l’éthique professionnelle dès lors qu’il y a recours à la force en raison de l’agitation et de l’opposition de l’enfant. Cette pratique semble être relativement fréquente bien qu’elle soit peu mesurée2 et relativement banalisée. En effet la résistance de l’enfant appelle la contrainte, entraînant elle-même un surcroît d’agitation qui renforce la contention. Ce cercle vicieux est peu questionné. Les professionnels, au cœur de l’action, envisagent rarement les alternatives à la contention forte3. Toute l’attention soignante se focalise sur le soin à réaliser. Les professionnels sont en quelque sorte obligés de contraindre l’enfant afin de produire le geste technique. Il suspend sa capacité à voir la détresse de l’enfant. Au paroxysme de la contrainte physique dans le but de réaliser le soin, l’enfant semble disparaître du radar émotionnel du soignant. La contention est, telle une zone aveugle, un moment où le contact visuel est perdu avec celui qui traverse cette zone. La contention s’apparente alors métaphoriquement au triangle des Bermudes des soins. Le soignant, aveuglé par la nécessité de réaliser le geste technique, semble sacrifier sa subjectivité le temps de la contention en mettant entre parenthèses son empathie. Une forme d’aveuglement volontaire de l’empathie apparaît lors de la contention forte de l’enfant. Un constat qui nous fait avancer le concept de cécité empathique transitoire pour caractériser le phénomène de la contention forte4. Ce concept ne semble pas correspondre à un phénomène individuel, mais plutôt être la conséquence d’une construction de l’identité professionnelle préétablie et contraignante. Les échanges et discussions des professionnels à propos du recours à la contention forte permettent d’éviter la banalisation de cette pratique et d’envisager les alternatives.

Gentille ou douce, la réponse soignante est surtout juste, argumentée et généreuse.

L’enfance, c’est faire des bêtises

Dans les crèches, le personnel est plus ou moins disponible à répondre gentiment aux enfants quand ils apprennent en faisant des bêtises. Si la bestise signifiait au 16e siècle sottise et stupidité, la bêtise est loin d’être un défaut mais relève plutôt du propos irréfléchi, commis parfois à la hâte et reste cousine de la sottise quand elle manque de discernement. La bêtise n’est pas l’antonyme de l’intelligence, elle peut être simplement chargée de stéréotypes. Pour Catherine Dolto, derrière ce mot souvent employé au pluriel se cachent des réalités bien différentes. En effet il y a plusieurs sortes de bêtises, selon l'origine des intentions. Les sanctions, données par les parents, peuvent être nécessaires et pédagogiques. Elles peuvent être pensées en fonction du projet conscient ou inconscient dont elles sont issues. Elles distinguent, classent et analysent les bêtises des petits, au regard de son développement :

  • Il y a les bêtises par manque de maîtrise de sa force ou de son geste. Le verre renversé, la tache, le jouet brisé, sont à ranger dans cette catégorie. En dessous de cinq ans on peut estimer que les enfants n'ont pas la maîtrise ni même la connaissance de leur force et de leurs gestes…
  • Les bêtises à classer dans la catégorie expérience scientifique qui a mal tourné. Nous pourrions aussi les qualifier d'accident de créativité… Dans ce cas il serait dommage de ne pas valoriser cette intelligence et cette créativité qui étaient dans l'intention, tout en expliquant pourquoi et combien le résultat peut être lourd de conséquences et mérite alors d’être nommé bêtise...
  • Viennent ensuite les bêtises par transgression délibérée. L'enfant connaît la règle et il décide de la transgresser. Ce qu'il est important de distinguer à ce moment-là, c’est la raison de cette transgression. Est-ce que la loi donnée n'était pas assez claire ?
  • On peut placer comme une sous-catégorie de la précédente les bêtises de questionnement de la loi, chez les tout petits entre l'acquisition de la marche et l'âge de trois ans environ. L'acquisition de la marche est une période exaltante entachée de déceptions violentes, entraînant toute une série de nouveaux interdits qui ne sont pas toujours signifiés dans une harmonie sécurisante par les deux parents (voir les aînés, les grands-parents ou les autres adultes en charge de l'enfant). L'enfant va alors multiplier les mini transgressions, les tentatives de dépassements des limites, que l'on peut comprendre comme autant de tests ou d'appels à la clarification...

Gentille ou douce, la réponse soignante est surtout juste, argumentée et généreuse. Elle est adaptée selon le degré de vulnérabilité de la personne soignée. L’éthique soulève des pratiques en contradiction avec le “Prendre soin” quand celui-ci est déterminé par l’usage technique de la bienveillance. La gentillesse et la douceur forment un synonyme qui se livre à l’introspection de nos actes pour le bien-être et le confort du patient.

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Christine PAILLARDLexicographe

Notes

  1. Brasseur Martine, Le risque », Humanisme et Entreprise, 1/2011 (n° 301)
  2. Crellin D, Babl FE, Sullivan TP, Cheng J, O’Sullivan R, Hutchinson A. Procedural restraint use in preverbal and early-verbal children. Pediatr Emerg Care. 2011;27(7):622–627.
  3. Lombart B, Annequin D, Cimerman P, Martret P, Chary-Tardy A-C, Tourniaire B, et al. Peut-on mesurer l’utilisation de la contention lors des soins douloureux en pédiatrie ? Arch Pediatr. 2013;20(5 Supplement 1):H202–H203.
  4. Benedicte L. Les soins en pédiatrie - Faire face au refus de l’enfant. Seli Arslan ; 2016. 256 p.

Retrouvez toutes les sources citées dans le nouveau Dictionnaire des concepts en sciences infirmières. Sètes éditions. 2018.

L'auteur

Christine Paillard est docteure en sciences du langage, diplômée en ingénierie pédagogique et titulaire d'une licence en information et communication. Ingénieure documentaire, elle accompagne les étudiants infirmiers à l'acquisition de compétences informationnelles pour remobiliser une démarche documentaire dans une logique professionnelle et universitaire.

Les ouvrages déjà parus

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Commentaires (1)

Paula Thion

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Retour aux sources

On m'a trop souvent reproché ma gentillesse... Après une Ascension sociale dont je ne ferai pas étalage, j'ai fait le choix d'un retour aux sources : mon métier d'infirmière ! Mes sens sont en éveil : je vais enfin pouvoir utiliser ma gentillesse à bon escient sans crainte que l'on me la reproche ! Mettre au profit des personnes hospitalisées ma douceur : satisfaction assurée d'une humaniste qui ne veut plus se cacher...