COURS IFSI

Écouter, c’est devenir témoin de la parole qui se déploie

Dans ce nouveau cours, Christine Paillard rappelle aux soignants qu'apprendre à faire silence constitue un véritable apprentissage. Il ne s’agit pas en effet seulement de se taire. Le silence est bien plus que cela. Écouter, c’est devenir témoin de la parole du patient qui se déploie. En effet, celle-ci a besoin d’une certaine qualité de silence pour oser se dire.

Chaque mois, Christine Paillard, ingénieur pédagogique, propose d'analyser un mot, son étymologie et démontre son importance dans le domaine du soin ; un mot figurant dans son « Dictionnaire des concepts en soins infirmiers - Vocabulaire professionnel de la relation soignant-soigné ».

Chut silence

Le silence est, pour certains, un moyen de communiquer, une opportunité, un simple murmure. Pour d’autres, il peut être incompréhensible, inquiétant, ou porteur d'une richesse attendue… ou pas.

Le silence résonne dans plusieurs domaines (législation, musique, commerce…). Emprunté au latin silentium, il est attesté en 1121 comme un état de celui qui s'abstient de parler, le fait de ne pas parler, de ne pas se plaindre… En 1755, il devient aussi une interruption dans un bruit. Pour le Littré, c’est une suspension que fait celui qui parle dans la déclamation. Cit. Dès que nous avons vraiment quelque chose à nous dire, nous sommes obligés de nous taire… 1

Le silence est, pour certains, un moyen de communiquer, une opportunité, un simple murmure, une pause, le repos du guerrier, un temps éternel, un recueillement, une injonction, une omission. Pour d’autres, il dure une minute, il est un art, il peut être incompréhensible, inquiétant, imposant ou devenir un jeu, une richesse attendue. Pour le Dictionnaire historique de la langue française2, le silence désigne également le fait de ne pas exprimer quelque chose, de ne pas divulguer ce qui est secret, sens auquel se rattache  la locution “la loi du silence” qui interdit  aux membres d’une association de malfaiteurs  de renseigner la police, par exemple, l’omerta sicilienne. Le silence rentre aussi dans le cadre des relations interpersonnelles.

Il existe des lieux propices au silence : les bibliothèques, l’hôpital, la nature, les églises, les lieux commémoratifs symbolisant la mort, le sacrifice, l’héroïsme, les cimetières, la nuit qui propose des bruits différents. Pour le philosophe Henry-David Thoreau3, le silence est révélé par les petits bruits (ruisseau, moustique, grenouille...). Faut-il opposer silence et bruit ? Si le silence semble être l’absence de bruit extérieur, le dialogue se poursuit à l’intérieur, il a la politesse de ne pas se dévoiler à l’autre et conserve sa force dans l’intimité pour être délivré en son temps. Cit. Il y a un moment pour tout et un temps pour toutes choses sous le ciel. […] un temps pour se taire et un temps pour parler 4.

Le silence peut être perçu négativement chez l’enfant qui a besoin d’être rassuré dans ses mouvements, ses actes de la vie, même si à l’école le silence invite à la concentration et semble maintenir l'équilibre nécessaire à la gestion d’un groupe. Le silence d’une personne âgée, lui, peut signifier parfois une sorte de démission de la vie, une solitude résignée répondant à une plainte profonde qui ne regarde qu’elle. A l’époque de Léonie Chaptal (1926), le silence était une vertu essentielle chez l’infirmière discrète et dévouée : [...] Qu’une infirmière sache  se taire, cela est une vérité indéniable. Il est donc inutile d’étudier et les raisons du silence, et les moyens pour savoir le garder [...]. Pour apprendre à réfléchir, il faut savoir faire le silence en soi, s’habituer à laisser tomber les pensées inutiles, à chercher la vérité dans  la solitude  [...] 5.

Faut-il opposer silence et bruit ? Si le silence semble être l’absence de bruit extérieur, le dialogue se poursuit à l’intérieur, il a la politesse de ne pas se dévoiler à l’autre et conserve sa force dans l’intimité pour être délivré en son temps

Une technique de communication

Pour Pierre Dominicé6, Dans le monde agité et instable dans lequel nous vivons, la vertu du silence se fait rare. Face à la maladie, à la souffrance qu’elle entraîne, à l’inquiétude qu’elle suscite, le malade est obligé d’accepter ce que la plupart des médecins ont de la peine à comprendre, à savoir que la maladie revêt un sens intérieur qui est à construire indépendamment du traitement imposé en extériorité. Comme le précise Pascale Tocheport7, le silence peut être le reflet de la souffrance. Dès l’annonce d’un diagnostic, la maladie engendre la peur. La mort émerge à un moment imprévu, dans une vie loin d’être terminée. La souffrance psychologique modifie alors l’identité en affectant la force d’action et la capacité à communiquer. Bien souvent naissent un sentiment d’injustice et de culpabilité et deux questions : « Vais-je mourir ? » « Vais-je avoir le courage de le dire à mes proches ? » L’angoisse grandit à l’idée d’être abandonné, de mourir seul, de perdre l’affection des êtres chers, ses relations professionnelles, son emploi… Les soignants rencontrent certaines difficultés face au déni et au non-dit du patient pour :

  • expliquer la pathologie et ses évolutions convenablement ;
  • amener le patient à accepter ses traitements sans prononcer les mots tabous ;
  • répondre aux questions embarrassantes des familles sans dévoiler ce que le patient veut cacher ;
  • s’obliger au silence en cas de risque de contamination pour la famille, en évitant de se mentir à soi-même en tant que soignant non aidant pour l’autre.

Selon Jacques Chalifour8 Il convient de travailler aussi sur les silences, leurs significations, la valeur à leur accorder dans le processus relationnel, car, bien souvent, par peur du silence, on se presse de parler, coupant court à l'émergence d'une émotion, d'un mot dont l'intérêt peut s'avérer décisif dans l'entretien de relation d'aide. D’après Roland Narfin9, c’est à Sigmund Freud que l’on doit la découverte de l’utilité du silence dans la relation soignant-soigné. Au cours d’une séance pendant laquelle il se tait, Freud se rend compte en effet que son mutisme – fermeture volontaire à toute intervention ou révélation de sa part – permet à la patiente de s’exprimer librement.

Pour le soignant, apprendre à faire silence constitue un véritable apprentissage. Il ne s’agit pas en effet seulement de se taire. Le silence est bien plus que cela. Écouter, c’est devenir témoin de la parole qui se déploie. Celle-ci a besoin d’une certaine qualité de silence pour oser se dire. Parallèlement à la posture silencieuse, le soignant durant l’entretien se doit d’accueillir le patient par une parole accueillante et contenante afin de le placer dans une situation de confiance où il pourra s’exprimer plus aisément.

Pour aller plus loin

Chut : une histoire du silence : Concordance des temps. Jean-Noël Jeanneney.16/04/2016. Podcast disponible sur France Culture

Notes

  1. Trésor des humbles de Maurice Maeterlinck (1896).
  2. Rey Alain. Robert. Paris: Robert. 2016.
  3. Thoreau Henry-David . Bruit et silence suivi de Les temps obscurs. Paris: La Brèche éditions. 2010.
  4. L’Ecclésiaste 3:  1- 7
  5. Chaptal Léonie. Morale professionnelle de l’infirmière - bibliothèque de l’infirmière- Paris : Poinat. 1926. Chapitre VIII : Nécessité de l’habitude du silence.
  6. Dominicé Pierre. Du silence de la souffrance à la parole des patients. Le sujet dans la cité.  1/2010.n° 1. p. 107-119
  7. Tocheport Pascale. À l’écoute du patient pour une meilleure prise en charge. Soins.Vol 54, N° 734.avril 2009.pp. 38-39
  8. Chalifour Jacques. L'intervention thérapeutique, volume 1. Les fondements existentiels-humanistes de la relation d’aide. Canada : Gaëtan Morin éditeur, 1999.
  9. Narfin Roland, Les vertus des silences dans la relation de soins. La revue de l'infirmière. Vol 61, n° 177. janvier 2012. pp. 49-50.
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Ingénieur pédagogiqueRédactrice Infirmiers.com  christine.paillard@ch-nanterre.fr

L'auteur

Christine Paillard est docteure en sciences du langage, diplômée en ingénierie pédagogique et titulaire d'une licence en information et communication. Ingénieure documentaire, elle accompagne les étudiants infirmiers à l'acquisition de compétences informationnelles pour remobiliser une démarche documentaire dans une logique professionnelle et universitaire.

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