COURS IFSI

Le mensonge relève de l'éthique soignante

Dans ce nouveau cours, Christine Paillard rappelle aux soignants combien la notion de mensonge - ou de vérité - est une affaire complexe, humaine, éthique, philosophique, juridique, laissant entendre une responsabilité soignante mais aussi un souci de prendre soin en exerçant un savoir faire professionnel.

Chaque mois, Christine Paillard, ingénieur pédagogique, propose d'analyser un mot, son étymologie et démontre son importance dans le domaine du soin ; un mot figurant dans son « Dictionnaire des concepts en soins infirmiers - Vocabulaire professionnel de la relation soignant-soigné ».

panneaux Lie Truth

Dans le contexte hospitalier, le mensonge est souvent lié à l’annonce, le mensonge revêt alors sa pleine définition de l’information erronée.

Propos, stratégie, action contraire à la vérité. C’est une attitude réalisée avec l'intention de tromper, de nuire. Le mensonge peut s’exercer par la plaisanterie, donner l’illusion, il peut être petit, omis, pieux, sournois, fictif, calomnieux, transgressif, mythomane, de mauvaise foi...  Le mensonge est attesté en 1100 comme le "mençunge".  En latin « mentio1 », le mensonge est relatif à la morale, aux croyances.

Philippe Capet2 a retenu six critères pour distinguer les formes de mensonge : l’intention du locuteur (par exemple : calomnie, contre-vérité, affabulation…), la temporalité (par exemple : parjure), la gravité (par exemple : canular, gasconnade, rodomontade, forfanterie), l’éventuel succès du mensonge (par exemple : duperie, tromperie, truanderie), son objet (par exemple : usurpation, imposture) et l’allocutaire (par exemple : mystification, charlatanerie). Dans cette partie, l’auteur évoque également deux cas extrêmes du mensonge potentiels : mensonge par omission et mensonge à soi-même. Pour Pierre Sarr3, parler du mensonge, c’est répondre essentiellement à deux questions : la première est celle de sa réalité : qu’est ce que le mensonge ? La seconde se situe sur un plan moral : est-il permis de mentir ?

La définition que Stobée et Nigidius ont donné du mensonge reflète la perception que les auteurs anciens en avaient. Tous les deux font la différence entre « mentir » et « dire un mensonge ». Dans Eclogae II, 7, Stobée écrit : Mentir ne consiste pas à dire quelque chose de faux, mais à dire le faux en mentant et en vue de tromper un proche. Platon, dans la République, distingue deux sortes de mensonge : le mensonge véritable et le mensonge en paroles [Resp. II, 382a-382b...]. Le mensonge véritable est le mensonge proféré de façon délibérée qui installe dans l’âme de celui que l’on trompe l’ignorance et l’erreur : Le mensonge véritable, c’est-à-dire l’ignorance en son âme de celui qu’on a trompé  [Ibid].

Dans le champ thérapeutique et selon l’article Les approches psychanalytiques du mensonge4, les affects ressentis suite à l’expérience du mensonge ont une dimension messagère. Le trouble que le sujet induit chez son récepteur est significatif : il reflète ses propres angoisses. Ce mécanisme explique les résonances contre-transférentielles particulièrement fortes qu’engendre l’expérience du mensonge.

Dans le contexte hospitalier, le mensonge est souvent lié à l’annonce, le mensonge revêt alors sa pleine définition de l’information erronée. Comme le souligne Pierre Le Coz5, le soignant n’a pas un rôle direct dans l’annonce du diagnostic. Mais, dans la mesure où le patient n’a pas forcément compris ce que lui a dit le médecin, ne serait-ce que parce qu’il n’était pas suffisamment réceptif au moment d’entendre l’information, le soignant est aussi impliqué dans la transmission de la mauvaise nouvelle que le médecin lui-même.

Le mensonge relève de l'éthique soignante, il fait partie de la relation soignant-soigné, laissant la place à l’incertitude, à la créativité.

Pour Pierre Le Coz6, « l’exigence de loyauté peut entrer en conflit avec la pratique du mensonge par omission, laquelle semble moralement acceptable (à la différence de la parole qui profère une contrevérité). (…) Il lui faut consentir au sacrifice de l’une des deux règles éthiques qui se télescopent en son esprit :

  • la première règle prescrit de ne pas faire subir à autrui la souffrance que l’on ne voudrait pas qu’il nous fasse endurer. Elle incline au mensonge par omission, à l’édulcoration compassionnelle de la vérité ;
  • la seconde enjoint à ne pas dissimuler à autrui une information qui le concerne directement. Elle ordonne de ne pas passer sous silence ce que nous ne voudrions pas qu’il nous cache ».

En pédiatrie, le mensonge comporte une dimension psychanalytique. D’après l’article Le mensonge chez l’enfant7 Winnicott8 montre que, lorsque le développement d’un enfant est perturbé, il se sert du mensonge pour recréer l’espace transitionnel qui lui fait défaut. Il l’utilise pour combler une lacune dans la continuité de son expérience à l’égard d’un objet transitionnel. Winnicott9 associe le mensonge aux comportements par le biais desquels l’enfant « déprivé » oblige son entourage à le prendre en main. Il serait un facteur d’espoir consistant à interpeller l’environnement là où un incident affectant les liens primordiaux s’est produit. Le sujet qui ment tente de combler un vide découlant d’une interruption dans la continuité de ses relations objectales.

Le mensonge est un antonyme de la vérité qui relève de la norme, d’un principe reconnu comme juste, approprié. C’est une conformité de la pensée ou de son expression avec son objet.

La vérité fait-elle basculer le principe du mensonge dans les relations ? Celle-ci éclaire et enrichit la complexité du mensonge. Toute vérité n’est pas bonne à dire mais les information erronées peuvent nous rattraper. Comme le souligne Daniel Maroudy10 dans sa tradition hippocratique de ne pas nuire (Primum non nocere), le Code de déontologie médicale en son article 35 (codifié à l’article R. 4127-35 du Code de la santé publique admet que, dans son intérêt, un malade peut être tenu dans l’ignorance d’un diagnostic ou d’un pronostic grave. Ainsi, certains médecins et autres soignants renoncent-ils à dire la vérité à leur patient, les privant ainsi de multiples droits et libertés et en particulier d’organiser les derniers instants de leur vie. Mensonge ou vérité, l’affaire est complexe, humaine, éthique, philosophique, juridique et laisse entendre une responsabilité soignante mais aussi un souci de prendre soin en exerçant un savoir faire professionnel.

Pour aller plus loin : Ivanovitch-Lair, Albena. Le Père Noël, qui est-il vraiment ? Métiers de la petite enfance. V. 19, n° 204. Pp. 26-27, décembre 2013.

Notes

  1. Rey Alain. Dictionnaire Historique de la langue française. http://www.lerobert-historique.com/ Paris : Robert. 2016.
  2. Philippe. Capet. Librairie philosophique J. Vrin. Paris. 2012. Qu’est-ce que mentir ? Médecine palliative. V. 15, n° 2. pp 112-113, avril 2016.
  3. Sarr Pierre.  Discours sur le mensonge de Platon à saint Augustin : continuité ou rupture. Dialogues d'histoire ancienne. 2010/2 (36/2), p. 9-29.
  4. Chapellon S, Grange-Ségéral E. Les approches psychanalytiques du mensonge. L'évolution psychiatrique. V.83, n°1.janvier 2018 pp. 87-100
  5. Le Coz. Pierre. Conjuguer compassion et exigence de vérité. Soins Cadres.Vol 15, N° 60. novembre 2006. pp. 58-60
  6. Le Coz. Pierre. Conjuguer compassion et exigence de vérité. Soins Cadres.
  7. Chapellon Sébastien et Marty François. Le mensonge chez l’enfant. La psychiatrie de l'enfant.  2015/2 (Vol. 58), p. 437-452.
  8. Winnicott. Objets transitionnels et phénomènes transitionnels. 1951, p. 174 Cité par Chapellon Sébastien et Marty François.
  9. Winnicott.  La tendance antisociale. 1956, p. 294. Cité par Chapellon Sébastien et Marty François.
  10. Maroudy Daniel. Dire la vérité aux patients ? Soins. V. 59, n° 789. Octobre 2014. page 1
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Ingénieur pédagogiqueRédactrice Infirmiers.com christine.paillard@ch-nanterre.fr

L'auteur

Christine Paillard est docteure en sciences du langage, diplômée en ingénierie pédagogique et titulaire d'une licence en information et communication. Ingénieure documentaire, elle accompagne les étudiants infirmiers à l'acquisition de compétences informationnelles pour remobiliser une démarche documentaire dans une logique professionnelle et universitaire.

Les ouvrages déjà parus

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Commentaires (1)

CrisP

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50 commentaires

#1

magnifique !

Merci Christine pour ce "décortiqué"
bien amicalement,
Christophe P.