COURS IFSI

De l'usage de la politesse

Dans ce nouveau cours, Christine Paillard nous parle de la politesse, une politesse qui peut revêtir de multiples formes : condescendante, bienveillante, intelligente, stratégique, invisible, pudique, respectueuse, soupçonneuse, instrumentalisée, laconique, mécanique, lâche, surannée…  Christine Paillard nous rappelle que la politesse repose sur un entendement entre les individus dans un contexte soignant/soigné. Le soignant adopte alors un positionnement stratégique sans réduire son intervention à un protocole élémentaire mais en reconnaissance de la singularité du public et de sa culture pour faciliter une approche sociale soignante.

De l'usage de la politesse

Être poli suppose que l’on dispose de certaines qualités morales et qu’on les exerce. La politesse excède la simple civilité parce qu’elle est bien plus qu’un accommodement prescrit par la vie sociale

Chaque mois, Christine Paillard, ingénieur pédagogique, propose d'analyser un mot, son étymologie et démontre son importance dans le domaine du soin ; un mot figurant dans son Dictionnaire des concepts en sciences infirmières - Vocabulaire professionnel de la relation soignant-soigné. Elle nous parle ce mois-ci de la politesse.

La politesse peut être un ensemble de règles sociales favorisant les interactions des uns et des autres. Elle intervient dans des réseaux, des cercles, des classes qui intègrent des codes spécifiques visant à se distinguer en mettant à profit des pratiques linguistiques référentielles. La politesse relève du champ sociologique et s'intéresse à la transmission de la pensée, de la culture, de l’éducation. Pour Pierre Bourdieu 1,les stratégies linguistiques des différents agents dépendent étroitement de leur position dans la structure de la distribution du capital linguistique dont on sait que, par l’intermédiaire de la structure des chances d’accès au système scolaire, elle dépend de la structure des rapports de classe.

Le mot "politesse" vient du latin politus, lui-même issu du verbe polire signifiant, au sens propre, l’action de polir et, au sens figuré, celle d’orner avec élégance.

Attendue ou surprenante, volontaire ou subie, la politesse est aussi un acte individuel qui permet de construire une relation bienséante d'une manière brève ou durable, politique, sociale, familiale... Elle n’attend rien ou exige tout. La politesse interroge la sensibilité de l’autre, elle peut être condescendante, bienveillante, intelligente, stratégique, invisible. Pudique, elle délimite les rapports avec une juste distance qui préserve son intimité, son identité. Respectueuse de soi, des autres, la politesse est plus ou moins bien vécue, selon les âges, les cultures, les opinions. La politesse peut être soupçonneuse, instrumentalisée, laconique, mécanique. L’unique réflexe viable de remercier annule la louange en induisant qu’elle est pure politesse 2. Elle est à double tranchant, hypocrite, fausse, incendiaire.Ca le dérange pas de me sourire alors qu’il ne perd jamais une occasion de me descendre ? Non, cela ne le dérange pas, ça s'appelle la politesse. Ah non, pas d’accord... 3 Forcée, contrainte, absurde, maladroite, théâtrale ou différée.Nous nous saluons avec une politesse outrée d’où suinte un passif que chacun taira afin de ne rien compromettre 4. Lâche, surannée, la politesse peut être encore une vertu courageuse face à une injure. Bien le prendre est poli ou lâche, mal le prendre est impoli ou brave 5.

De nature universelle (le Bonjour” et au revoir par exemple), la politesse est un indicateur marquant dès l’enfance. Obligée, exagérée, ordonnée, l’éducation façonne des règles du savoir-vivre, elle renforce les mécanismes de défense masquant des tensions sous-jacentes entre ce qui semble juste ou injuste. Le mot politesse vient du latin politus, lui-même issu du verbe polire signifiant, au sens propre, l’action de polir et, au sens figuré, celle d’orner avec élégance. Après un passage par l’italien pulitezza (désignant l’élégance et le soin), politus finit par donner le français politesse, attesté dès le XVIe siècle, mais dont le sens actuel date du XVIIe siècle 6.

En 1892, le philosophe Henri Bergson 7 distingue trois formes de politesse. La politesse des manières n’est qu’une simple application des codes et des règles et n’a pas grand-chose à voir avec la civilisation : Les gens les plus civils ne sont pas toujours les plus civilisés. La politesse de l’esprit est un talent : celui de savoir valoriser ses interlocuteurs et leur accorder l’exacte qualité d’attention qu’ils attendent de vous. Mais la seule qui mérite la qualité de vertu, c’est la politesse du cœur qu’il décrit comme la charité s’exerçant dans la région des amours-propres.

Pour Laetitia Jodeau 8 Être poli suppose que l’on dispose de certaines qualités morales et qu’on les exerce. La politesse excède la simple civilité parce qu’elle est bien plus qu’un accommodement prescrit par la vie sociale. Pour Marie Léonard-Mallaval 9l’individu impoli heurte les convenances, la bienséance quand, par exemple, il ne dit pas bonjour, parle la bouche pleine, ne respecte pas la file d’attente… Les règles de politesse sont le fruit d’une longue évolution. Elles varient selon les cultures mais ont pour objectif de réguler les rapports sociaux en respectant l’être humain. La politesse est ici un indicateur social qui distingue ceux qui ont du savoir-vivre et ceux qui n’en ont pas. La politesse est aussi une habileté sociale, relève de la compétence relationnelle et  sociale. M. Liratni 10 dégagent en six grands types d'habiletés :

  • comprendre le discours d’un pair ou un groupe de pairs ainsi que leurs intentions (écoute, analyse de situations) ;
  • exprimer de manière compréhensible ses pensées et ses besoins (raconter quelque chose à quelqu’un de manière synthétique) ;
  • identifier des émotions chez soi et chez les autres, les exprimer, les réguler et comprendre ce qui peut provoquer telle ou telle émotion
  • connaître les règles de la vie en société (codes de politesse, conventions) ;
  • se socialiser et s’épanouir avec autrui (s’intégrer dans un groupe, nouer des relations amicales, amoureuses, jouer) ;
  • s’autonomiser dans la vie sociale et familiale (faire une petite course, savoir téléphoner).

La politesse, acceptée comme une habileté sociale fait intervenir les concepts des  relations interpersonnelles. Pour les infirmiers, soigner, c’est aussi manifester respecter le système des valeurs et croyances des personnes soignées. D’après Florence Michon 11le professionnel a des obligations sociales envers le patient. S’installe, en tout premier lieu, une relation de civilité (courtoisie, politesse) qui donne le ton, légitime le soignant et favorise l’interaction. Le respect demande également de l’écoute empathique... À l’inverse, une écoute sympathique se caractérise essentiellement par du présentéisme, une disponibilité sans limites et démesurée dont les dangers sont connus.

La distance bienveillante implique une certaine connaissance des codes interculturels. D’après Thierry Baubet 12, la politesse est aussi non verbale, en raison de son  appartenance culturelle qui influence par exemple la présentation, la mimique, l’expression des affects ou encore le contact. Autant d’éléments, qui sont pris en compte dans l’évaluation et qui peuvent entraîner à tort un sentiment de “bizarrerie” ou d’inadaptation.

La politesse est une communication non verbale (les mimiques…), verbale (le ton...), formelle, textuelle (dans les courriers électroniques…). Le langage s’adapte à l’interlocuteur, à la teneur du message et selon la personne. La politesse repose sur un entendement entre les individus dans un contexte soignant/soigné. Le soignant adopte un positionnement stratégique sans réduire son intervention à un protocole élémentaire mais en reconnaissance de la singularité du public et de sa culture pour faciliter une approche sociale soignante.

Notes

1- Bourdieu P. Ce que parler veut dire. Paris: Fayard, 1982. pp 57-582. 3. 4.

2, 3, 4, 5. François Bégaudeau. La politesse, par. Paris: éditions Verticales, Gallimard. 2015

6- Picard Dominique.  Politesse, savoir-vivre et relations sociales. Paris:  PUF. Coll. Que sais-je ?. 2014

7- Bergson H. La Politesse Et autres essais. Paris: Rivages. 2008. Cité par Picard Dominique

8- Laetitia, Jodeau. La politesse, entre phobie et contraphobie. Cliniques méditerranéennes, 2001/2. no 64. p. 261-271

9- Marie Léonard-Mallaval. Le bébé et la politesse. Métiers de la petite enfance. Vol. 20, n° 209. mai 2014. pp 30-32

10- M. Liratni et C. Blanchet et R. Pry . Évolution symptomatologique et adaptative de 7 enfants avec troubles autistiques sans retard mental après 30 séances de groupe d’entraînement aux habiletés sociales. Pratiques psychologiques. Vol. 22, n° 2. juin 2016. pp.177-189

11- Florence Michon. Les relations interpersonnelles avec la personne soignée et la notion de juste distance. Soins. Vol.58, n°773. mars 2013. pp.32-34

12- Thierry Baubet. Les soins d’urgence en situation transculturelle. La revue de l'infirmière.Vol 61, n° 178. février 2012.pp. 24-25

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Lexicographe

L'auteur

Christine Paillard est docteure en sciences du langage, diplômée en ingénierie pédagogique et titulaire d'une licence en information et communication. Ingénieure documentaire, elle accompagne les étudiants infirmiers à l'acquisition de compétences informationnelles pour remobiliser une démarche documentaire dans une logique professionnelle et universitaire.

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