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A voir - « Ancrer les racines pour donner des ailes » : récit réussi de l'apprentissage infirmier

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Plus de 30 000 étudiants en soins infirmiers entrent chaque année en formation afin d'acquérir, trois ans durant, ce qui constituera le coeur de leur métier au travers de cours théoriques, exercices pratiques et stages sur le terrain. S'attacher à cet apprentissage rigoureux autant qu'ambitieux, montrer ces professionnels en devenir confrontés à la fragilité humaine, aux fêlures des âmes et des corps, voici l'ambition, très réussie, du film de Nicolas Philibert « De chaque instant » dont la sortie officielle en salles est le 29 août prochain. Nous l'avons vu et voilà ce que nous avions envie de vous en dire.

étudiants en soins infirmiers, massage cardiaque

On découvre les étudiants en soins infirmiers avec la peur de mal faire, malhabiles dans leurs gestes, inquiets de leurs insuffisances. Profanes, en groupe, ils s’épaulent, tentent, ratent, s’excusent, recommencent.

Le film de Nicolas Philibert aurait pu s'intituler « Entre leurs mains ». Dès les premières images, consciencieusement, les étudiants en soins infirmiers - trop souvent encore appelés « élèves »... - se lavent les mains ou plutôt, ils apprennent les premières notions d'hygiène, élémentaires, celles qui constitueront, entre autres, le socle de base de leur futur métier. Chaque parcelle de la main, chaque interstice est savonné, frotté, paume contre paume, main l'une sur l'autre, doigts entrelacés, en crochet, pouces enserrés, pulpes contre paume, poignets et bords cubitaux… Ils ne « s'en lavent pas les mains », bien au contraire, ils s'appliquent, concentrés, à reproduire ce qu'on leur a enseigné et vérifient l'efficacité de leurs gestes. C’est le début de l’histoire, les prémisses d'un apprentissage en institut de formation en soins infirmiers - trop souvent encore appelé « école »…-  rigoureux car dans ces mains, de ces mains, s’exprimera toute l'essence d’un métier fait de technicité, de confiance, de sûreté, d’application, de concentration, de relation et de sécurité. Les mains du soignant, outil inégalable, prolongement de savoirs et d'humanité.

Ils ne « s'en lavent pas les mains », bien au contraire, ils s'appliquent, concentrés, à reproduire ce qu'on leur a enseigné et vérifient l'efficacité de leurs gestes.

Apprenti, et le coeur à l'ouvrage !

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Cette citation du poète, écrivain et critique français Nicolas Boileau (1636-1811) signifie que c’est dans les choses qu’on aura travaillées et retravaillées inlassablement qu’on pourra briller et exceller. La métaphore est tentante car devenir infirmière ou infirmier relève bien d'un apprentissage. Le mot, restauré, valorisé, retrouve sa noblesse. Nicolas Philibert le souligne, ce film retrace les hauts et les bas d’un apprentissage qui va les [les étudiants] confronter très tôt, souvent très jeunes, à la fragilité humaine, à la souffrance, à la maladie, aux fêlures des âmes et des corps. C’est pourquoi il nous parle de nous, de notre humanité. Le ton est donné est c'est bien en effet d'humanité dont il va être question au travers de cette aventure humaine que nous propose, 105 minutes durant, le réalisateur, retraçant un parcours intense et difficile, au cours duquel les étudiants en soins infirmiers de l'IFPS de la Fondation Oeuvre de la Croix Saint-Simon, à Montreuil, devront acquérir un grand nombre de connaissances, maîtriser de nombreux gestes techniques et se préparer à endosser de lourdes responsabilités dans un métier qu'ils ont choisi.

Le réalisateur explique sa démarche, celle d'avoir choisi de centrer son propos sur l'apprentissage. Filmer des cours et des séances de travaux pratiques peut être rébarbatif, drôle, mystérieux, burlesque ou passionnant, cela ne tient parfois qu’à un fil, mais d’un point de vue dramaturgique, c’est très fécond. Voir les étudiants tâtonner, se tromper, recommencer, les suivre dans leurs efforts nous les rend plus proches, plus humains : vont-ils y arriver ? Comment auraient-ils dû s’y prendre ? Et moi, serais-je capable d’en faire autant ? En somme, nous prenons fait et cause pour eux, nous pouvons nous identifier. Et puis filmer l’apprentissage c’est aussi filmer le désir. Désir d’apprendre, de s’élever. Désir de passer son diplôme, de s’insérer dans la société, de se rendre utile.

En vidéo - Ecouter les témoignages "sortie de salle" recueillis par infirmiers.com après la projection du film en avant-première et en présence des "acteurs" et de l'équipe de réalisation, à Paris, le 28 juin dernier au cinéma l'Arlequin !

Trois ans pour former et aguerrir...

Au début, il y a l’envie, l’espoir, la projection... et la découverte d’un métier rigoureux, normé où aucune place n’est laissée au hasard, ou l’apprentissage se veut et se doit d’être ambitieux car l’envie ne suffit pas. Il faut apprendre ! Alors, ils sont candides et plein de bonne volonté ces étudiants en soins infirmiers, femmes et hommes, très jeunes ou en reconversion professionnelle, issus d'une France mixte et généreuse. On les découvre avec la peur de mal faire, malhabiles dans leurs gestes, inquiets de leurs insuffisances. Profanes, en groupe, ils s’épaulent, tentent, ratent, s’excusent, recommencent. Ils rient aussi car il n’est pas simple de reproduire des gestes, des postures et des attitudes précises au bénéfice de la qualité des soins qu’ils devront accomplir. Il faut toucher les corps, parfois les prendre à bras le corps, s’adresser à des jeunes, des moins jeunes, des âgés, des souffrants, des déprimés, des condamnés. Il faut comprendre d’emblée ce qu’est la relation soignant /soigné mais aussi le travail en équipe, la hiérarchie, la délégation, la confiance, la solidarité… On ne dira jamais suffisamment combien apprendre le métier infirmier rime avec l'adaptabilité sur tous les terrains et en toutes circonstances.

Nicolas Philibert poursuit son propos, l’arrivée en stage, c’est la rencontre avec le réel : avec de vrais patients, avec la maladie, la souffrance, la fin de vie parfois. Le choc est souvent assez rude, et pour beaucoup d’étudiants c’est une mise à l’épreuve. Le seul fait de devoir toucher un corps ne va pas de soi. Il peut mettre mal à l’aise, éveiller de l’angoisse. Mais c’est aussi la rencontre avec la réalité économique, le manque de moyens, les sous-effectifs, le stress, l’accroissement du nombre des tâches, les tensions qui pèsent sur tel ou tel service… Rendement oblige, les beaux principes qu’on leur a inculqués à l’école, fondés sur l’écoute et l’attention aux patients, sont vite mis à mal. D’où l’importance, de montrer ces « retours de stages », ces échanges institués avec les formateurs, au cours desquels les étudiants pourraient commencer à « élaborer » à partir de l’écart entre leurs aspirations et cette confrontation au réel, exprimer leur ressenti, évoquer ce que produit en eux la rencontre avec la maladie, avec tel patient, telle pathologie, tel type de soins, tel geste technique.

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On découvre les étudiants avec la peur de mal faire, malhabiles dans leurs gestes, inquiets de leurs insuffisances. Profanes, en groupe, ils s’épaulent, tentent, ratent, s’excusent, recommencent...

Au-delà de l’apprentissage du métier d’infirmier, le film nous parle de la fragilité humaine

Apprenti et professionnel en devenir, au fil des mois et des années de formation, il faut accepter les remarques, en faire son affaire, douter, se remettre en question, s'enthousiasmer - ou pas -,  rebondir toujours, d’un stage à l’autre, d’une équipe à une autre, d’un patient à un autre, et avancer, avancer en étant sans cesse évalué, compétences après compétences...  La finalité de cette formation exigeante est de taille : exercer un métier dans toutes ses facettes, ouvert sur la vie et sur les autres, se sentir sécure pour ses patients comme pour soi-même, trouver sa place au sein d'une très grande communauté soignante et s'épanouir ce qui, par les temps qui courent, n'est pas le moindre des défis ! Pour le réalisateur, il faut également voir au-delà des images. Certaines séquences à l’hôpital nous renvoient à notre propre histoire, ou à nos proches. Dans notre entourage nous avons tous des parents, des amis malades, ou qui l’ont été, et nous savons que nous risquons de l’être un jour. C’est en quoi le film dépasse le cadre de son sujet. Comme c’est souvent le cas chez moi, le “sujet” est sinon un prétexte, du moins une porte d’entrée. Au-delà de l’apprentissage du métier d’infirmier, le film nous parle de notre fragilité, de la fragilité humaine.

Ancrer les racines pour donner des ailes pourrait servir de métaphore à la mission d'enseignement de tous ceux qui y participent...

Passeurs de savoirs…

De chaque instantIl n'y a pas d'apprentissage sans maîtres, tuteurs, référents, formateurs, enseignants, en théorie comme en pratique. Tous ces « passeurs de savoirs », Nicolas Philibert les suit au plus près et nous les montre dans ce qui fait la beauté et la grandeur de leur métier. Ils sont passeurs de gestes, d’expériences, d’anecdotes, restaurateurs de confiance, encourageurs de parcours, reformulateurs de doutes… Et surtout, ils aiment transmettre et cela se voit, habités et conscients de la responsabilité qui est la leur. Ancrer les racines pour donner des ailes pourrait servir de métaphore à leur mission d'enseignement. Pour Nicolas Philibert, les entretiens qu’ils ont avec leurs « référents » nous donnent à entendre de nombreux aspects de la relation soignant-soigné, relation par définition asymétrique, dans laquelle la dimension du pouvoir, loin d’être anecdotique, se doit d’être travaillée pour être contenue. Le réalisateur le souligne pour mieux le revendiquer, « prendre soin » et « produire du soin », ce n’est pas du tout la même chose ! J’espère notamment que ces entretiens individuels perdureront car ces moments d’échange entre anciens et futurs soignants sont essentiels.

Montrer un processus d'apprentissage jamais encore explicité de cette façon

Bien sûr, certains diront qu'une unique vision, dans un unique institut de formation en soins infirmiers sur les quelques 330 que compte la France aujourd'hui, n'a pas valeur d'universalité, d'autant que le propos occulte les questions plus globales de mal-être, de conditions de travail dégradées, de profession en mal de reconnaissance et en quête de perspectives. Certains rappelleront aussi que la bienveillance n'est pas toujours toujours de mise, que les étudiants ne sont pas toujours aussi bien épaulés, encadrés, formés, accompagnés… que leur autonomie n'est pas toujours valorisée et que leur qualité « d'élève » nuit encore à celle, revendiquée, d'étudiant à part entière.

Bien sûr… tout ceci est vrai aussi mais, reconnaissons que la démarche inédite de Nicolas Philibert, celle de montrer un processus d'apprentissage jamais encore explicité de cette façon, a valeur d'exemple et surtout d'exemplarité. Nicolas Philibert défend sa démarche et nous la défendons avec lui, donner à entendre la parole de ces futurs soignants qui sont voués à rester dans l’ombre, montrer leur détermination, leur dignité, mais aussi leurs craintes, leurs doutes, leurs fragilités, est en soi une démarche politique. Les efforts, les sacrifices que beaucoup d’entre eux doivent faire pour mener leurs études - tout en travaillant à côté - sont très perceptibles. Etudiants et formateurs m'ont dit avoir été très sensibles au mouvement général du film, s'être retrouvés dans la parole des autres, reconnus dans ce portrait collectif. J'ai le sentiment que c'est devenu « leur » film. Nous attendrons avec intérêt les réactions et ressentis de tous ceux à qui ce film parlera, comme il a su nous parler, à chaque instant et à chaque seconde.

Il faut toucher les corps, parfois les prendre à bras le corps, s’adresser à des jeunes, des moins jeunes, des âgés, des souffrant, des déprimés, des condamnés...

Regarder la bande-annonce du film « De chaque instant »

De chaque instant, un film de Nicolas Philibert, 2018, 1h45. Avec les formatrices, formateurs, étudiantes et étudiants en soins infirmiers de l'IFPS de la Fondation Oeuvre de la Croix Saint-Simon, Montreuil. Sortie le 29 août 2018, distribution Les films du Losange.

Creative Commons License

Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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Commentaires (5)

binoute1

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#5

le sens des mots ok

mais remis dans le contexte de la profession, ça ne fait pas de mal non plus ;)

binoute1

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521 commentaires

#4

ok

mais dans ce cas, dans chaque boulot il faut la vocation : coiffeur, parfois même le chauffeur de bus...

Baudel

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7 commentaires

#3

de chaque instant

Eh bien si on peut parler de vocation. ce terme issu originellement de la Bible et qui fait référence à l'écoute s'utilise aujourd'hui dans un sens plus large pour désigner l'appel que peuvent ressentir des personnes à une mission particulière : humanitaire, professionnelle, spirituelle, scientifique,
Cela ne veut pas dire qu'il faille vivre une vie monacale pour être infirmier. Il est toujours intéressant de connaitre les sens des mots.

binoute1

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521 commentaires

#2

non

être inf ne doit pas être une vocation. il faut avoir une vie à coté, il garder du recul

Baudel

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#1

De chaque instant

Il faut voir et diffuser ce film, susceptible de créer des vocations et de donner une idée vraie de ce métier. Ca éviterait bien des désillusions et renforcerait celles et ceux qui veulent s'y lancer.
Le mot "vocation" est honni de la jeunesse pourtant il reflète bien cette profession