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"Harceler" seulement un mot à la mode ?

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Cette fois, Christine Paillard jette un pavé dans la mare et s'attaque à un mal socio-professionnel délicat : celui du harcèlement. Pas celui du pugnace qui ne ferait de tort qu'à lui-même dans la poursuite effrénée de son but. Non, celui qui tourmente, malmène et broie avec violence les individus qui en sont l'objet ; celui qui grignote le monde professionnel, celui qui infeste la société et s'invite insidieusement, avec toujours plus de véhémence, sur les réseaux sociaux. Qu'il soit d'ordre sexuel ou d'ordre moral, appuyé ou pas sur l'exercice hiérarchique au travail, il soumet les individus, dégrade les conditions de travail et engendre de la souffrance. Un "fléau" qui n'épargne pas le monde soignant.

Christine Paillard, ingénieur pédagogique, propose d'analyser un mot, son étymologie et démontre son importance dans le domaine du soin ; un mot figurant dans son Dictionnaire des concepts en sciences infirmières - Vocabulaire professionnel de la relation soignant-soigné. Elle nous parle cette fois-ci du harcèlement.

Dans sa 4e édition, le dictionnaire de l’Académie Française évoque le verbe harceler par  des synonymes comme "agacer, provoquer, exciter jusqu'à importuner, tourmenter". Le tourment est LE synonyme du harcèlement par excellence. De la soumission aussi, selon le Larousse, que ce soit à de continuelles attaques, critiques, réclamations ou pressions. On dit Harceler les ennemis à la guerre, pour dire, les inquiéter, les fatiguer par de fréquentes attaques, par de fréquentes escarmouches. Chez Littré, le verbe est retrouvé avec des précisions notoires, comme  inquiéter par de petites mais de fréquentes attaques. Originaire de l’ancien Français, le terme comporte deux fondements : harce (diminutif de hart). Pour le dictionnaire du Moyen français, il s’agit d'une corde pour pendre un condamné (ou pour le lier au supplice). Quant à lui, Littré y voit un dérivé du verbe herser, signifiant au figuré tourmenter comme la herse tourmente la terre; et il cite à l'appui l'anglais to harrow, qui signifie herser et, figurément. La herse malmenant la terre, le harcèlement - par extension – malmènerait les Hommes. Dès le 17e siècle, harceler relate un comportement agressif.

Aujourd’hui, on peut constater qu’il existe plusieurs niveaux de harcèlement. Il y a celui qui peut révéler le caractère pugnace d’un individu déterminé à mener à bien son objectif. Celui-là ne fait pas de mal. Il y a l’acceptable et l'inacceptable. Il y a le harcèlement associé à la violence ordinaire. Ce type de harcèlement s’installe sournoisement et demande des efforts pour ne pas le banaliser. Il y a le harcèlement du prédateur ou du manipulateur, qui se régale de la relation dominant-dominé. Les harceleurs sont ceux qui génèrent abusivement du stress, ceux qui veulent asseoir une position sociale au détriment des autres, ceux qui veulent montrer leur virilité. Il y a le pervers narcissique, celui aime persécuter - tout simplement. A la maison comme au travail, le harcèlement fait rage. Il fait débat.

Il est important de mettre des mots sur des situations, trop nombreuses.  Réduire les cas concrets à une tendance actuelle serait une erreur. D’après les publications ministérielles, 1 femme sur 5 est confrontée à une situation de harcèlement sexuel au cours de sa vie professionnelle. 20 % des femmes et des hommes déclarent connaître au moins une personne ayant été victime de harcèlement sexuel dans le cadre de son travail. Le harcèlement fait des ravages à l’école, via Internet. La pression mise sur des personnes jugées vulnérables est indiscutable. Parler de fléau n’est pas exagéré. Par exemple, le cyber-harcèlement sévit depuis les débuts d'Internet, mais s'est fortement aggravé avec l'avènement des réseaux sociaux. En 2019, plus de 40 % des moins de 50 ans ont déjà subi des attaques répétées sur les plateformes sociales en ligne, dont 22 % des jeunes âgés de 18 à 24 ans.

Or dans le travail, le harcèlement moral est un délit. Il entraîne la dégradation des conditions de travail, brise la confiance et l’estime de soi, et peut aboutir à :

Le harcèlement moral au travail est considéré comme une forme de discrimination portant atteinte au principe d’égalité de traitement en matière d’emploi et de travail (Directive européenne n°2000-78  du  Conseil du 27 novembre 2000). Il peut être individuel, institutionnel ou managérial : il participe d’une stratégie de gestion de l’ensemble du personnel. Le harcèlement peut être vertical ou horizontal (avec ou sans rapports hiérarchiques). Ces déclinaisons conduisent à la souffrance au travail, à l'épuisement professionnel. D’après l’article du Monde, 10 000 troubles psychosociaux, et sans doute autant de non déclarés comme tels, ont été reconnus comme accidents du travail en 2016, selon l’Assurance Maladie.

Il y a des lois, certes, mais, que faire quand une personne, un soignant en particulier, est confronté au harcèlement moral au travail ? Pour la juriste Stéphanie Jourquin, il doit y avoir une enquête qui comporte des phases, le déclenchement et l’investigation, puis la fin de l’enquête. L'article L1152-1 du Code du travail qualifie le harcèlement moral d'agissements répétés qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail [du salarié, ndlr] susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. En 2016, le harcèlement moral au travail semblait toucher environ 10 % des employés français. Il existe des lois, des espaces de paroles, des personnels formés pour accompagner des personnes victimes de harcèlement moral au travail.

Aujourd’hui, le contexte des soignants se complexifie par des circonstances extérieures qui peuvent aggraver des situations déjà dégradées. Comme le souligne la rédaction Infirmiers.com, les infirmiers consultés expriment de façon massive combien leurs conditions de travail sont aujourd'hui dégradées : 59 % d'entre eux ont vu leur charge de travail augmenter depuis le début de la crise, chiffre encore majoré pour ceux exerçant en établissement. Le contexte actuel fait émerger des situations de souffrances profondes. Toutes ne relèvent pas du harcèlement moral proprement dit, mais l’état général des soignants fait néanmoins penser à une fatigue collective réagissant à un ras-le-bol national. Du jamais vu.

Pour aller plus loin

Leymann, Heinz. Mobbing. La persécution au travail. Paris: Seuil.

Lexicographe
christinepaillard@gmail.com

L'auteur

Christine Paillard est docteure en sciences du langage, diplômée en ingénierie pédagogique et titulaire d'une licence en information et communication. Ingénieure documentaire, elle accompagne les étudiants infirmiers à l'acquisition de compétences informationnelles pour remobiliser une démarche documentaire dans une logique professionnelle et universitaire.

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