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« Rien n'a su faire taire la douleur... »

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Compétences infirmières

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Dans son billet, Rayon de Soleil, raconte une expérience douloureuse, aussi bien pour sa patiente que pour elle... Merci de ce témoignage partagé particulièrement sensible.

douleur tristesse larmes

Comment se dire quel soignant je suis, s’avouer qu'aujourd’hui j’ai été à la hauteur des cris, des larmes, des dents et des poings…

Un examen, une femme, une maladie qui la ronge, deux médecins, deux infirmiers, une pièce… Le tableau est un peu froid et la température du lieu l’est aussi. Mes mains sont toujours froides quand je travaille, c’est un peu bizarre mais on dit alors que le cœur est chaud. Pourtant ces mains ne pourront pas toujours soulager comme elles le voudraient, même avec des potions magiques… Comme ce jour là.

Comment vous dire que quelquefois je ne voudrais juste pas être à la place à laquelle je suis, juste ne pas être là où je vais avoir mal, là où je vais sentir le monde s’effondrer sous mes pieds, là où la vie a pour vous un message trop dur à entendre. Quelquefois, quand j’arrive au travail, j’aime ce moment où tout est silence, quand le monde n’est pas encore là... Voir ainsi juste la lumière s’allumer au fur et à mesure que j’avance dans mon service, être là comme pour accueillir les gens, les collègues, et puis les premiers patients qui attendent déjà leur tour. J’ai toujours aimé ça… Commencer une journée dans le calme, et une musique qui glisse dans l’oreille de votre humeur profonde, celle qui va vous accompagner pour la journée.

Ce jour là, la musique était bonne mais tout ne s’est pas passé comme prévu. A cause de pannes diverses, je me suis retrouvée à migrer dans le service et j'ai aidé mon collègue à avancer dans la longue journée qui s’annonçait chargée. Mais à quel point l’avais-je imaginer ? Sûrement pas autant… J’accueille alors une petite dame, le crâne lisse habillé d’un bonnet coloré pour ne pas attraper froid sans doute. Le froid elle ne le connaît pas tellement, le Brésil l’habite dans tout l’être qu’elle est. Il n’y aura pas d’autre musique pendant cet examen que la mélodie de sa voix.

Comment vous dire que quelquefois, quoi que vous fassiez, vous ne saurez jamais faire plus, que quoi qu’il arrive, vous vous en voudrez mais on ne vous en voudra pas, que quoiqu’il arrive, nous ne sommes pas magiciens et pourtant, quelquefois, on voudrait l’être juste un instant, le temps d’un clignement d’œil, d’un claquement de doigts, d’un souffle… celui qui annoncerait le soulagement.

J’accueille alors une petite dame, le crâne lisse habillé d’un bonnet coloré pour ne pas attraper froid sans doute

Elle a peur, je le sais, je le vois, je la sens cette peur. La mettre à l’aise, la dérider, lui expliquer, la rassurer… Non, nous ne sommes pas toujours convaincants, et non, nous n’arrivons pas toujours à vous apporter cette réassurance parce que vous n’y croirez pas toujours et car on vous en a vendu d’autres, avant nous, avant mon collègue, avant moi… Et ça ne s’est pas passé comme prévu. Et non, pas de baguette magique, juste l’honnêteté de vous dire que quoi qu’il arrive, quoi qu’il se passe, nous sommes là. Et puis, des cris. Les cris ont empli la salle, mes oreilles, les murs… Les seringues magiques sont restées froides, elles n’ont rien su faire pour épargner à cette dame l’atroce sentiment, sensation et déchirement de son être… Rien n’a su faire taire cette expérience du corps par laquelle on voudrait se dire que l’on ne devrait jamais passer.

Après les cris, les larmes ont empli le coussin, les mains de cette dame, mes yeux qui ont réussi à ne pas se transformer en fontaine… Les prières dirigées vers Dieu pour que cela s’arrête ont mis du temps, beaucoup de temps avant d’être exhaussées. Ses suppliques, ses cris, ses larmes, ont envahi les cœurs qui étaient là. Rien n’a su faire taire cette expérience de la conscience par laquelle on voudrait se dire que l’on ne devrait jamais passer. Après les larmes, les coups de poings ont surgi sur cet oreiller, la table, et devant mon champ de vision… Le froid est toujours là… Les seringues magiques et Dieu n’ont pas encore répondu. Rien n’a su faire taire cette expérience du coeur par laquelle on voudrait se dire que l’on ne devrait jamais passer. Après les coups de poings, les dents. Se débattre sans empêcher le déroulement de ce qui se passe, oui c’est ce qui s’est passé pour cette dame. Alors elle a tapé du poing, et puis elle a mordu ce tissu brodé d’un trait de couleur sur lequel s’écrit discrètement et froidement le nom de l’hôpital. Rien n’a su faire taire cette expérience de l’être par laquelle on voudrait se dire que l’on ne devrait jamais passer… mais pour cette dame, c’est arrivé.

Le bonnet est tombé… à cause des bras dont je l’entourais du mieux que je pouvais. Cette dame avait chaud, mais elle n’était ni au Brésil, ni au soleil. Juste au milieu de nous, essayant de faire du mieux qu’elle pouvait, espérant juste qu’à un moment elle n’entende plus ma voix, ce qui aurait voulu dire pour elle que cette salle froide serait derrière elle. Ma voix et mes bras sont restés là durant deux heures, étapes après étapes, seringues après seringues, prières après prières, larmes après larmes…

Alors elle a tapé du poing, et puis elle a mordu ce tissu brodé d’un trait de couleur sur lequel s’écrit discrètement et froidement le nom de l’hôpital

Quand l’échec de ce que les médecins essayaient de faire fut là, à peu de chose près, le temps enduré a du mal à trouver un sens… Mais chuuut, le silence revient, le froid est toujours là, ces larmes finissent de couler, je délivre mes derniers mots de courage et de bienveillance à son égard, épuisée… puis plus de mots, plus de maux. Le bonnet reprend sa place. Les pieds de cette dame retrouvent leurs tongs made in Brésil et le cœur se rappelle qu’il est encore chaud, comme ce Brésil si lointain. Elle se lève. Je suis impressionnée. Je la raccompagne. Je salue son courage. Je m’excuse. Elle me remercie "pour tout le courage que je lui ai donné, vraiment". A cet instant je suis étonnée d’entendre ces mots. Elle quitte la salle, s’aide de mon bras, se retourne vers le médecin et "s’excuse pour le dérangement qu’elle a causé". Il ne comprend pas, il lui dit qu’elle n’a pas à s’excuser. Elle n’écoute plus, elle veut se reposer et rejoint une petite salle d’attente où trônent sur une chaise ses affaires. Je l’aide à s’habiller, une fois dans son lit, elle me dit "je suis fatiguée", je lui dis qu’elle passera sans doute la journée à dormir, qu’elle devra récupérer de tout ça, de ces deux heures passées sur cette table. Elle ne m’entend plus déjà, elle dort bercée par cette chute d’adrénaline et ce complexe d’antalgiques passés, sans qu’on ne s’en soit aperçu tant ils ont été discrets d’actions…

Comment vous dire que quelquefois, on aimerait faire plus mais on ne peut pas et finalement, on se rend compte que faire ce que l’on peut c’est déjà beaucoup

Mais… Comment vous dire qu’il est des jours où l’on ne sait pas comment on a réussi à atteindre la fin de la journée, à en voir renaître une autre et à la vivre. Comment vous dire que cette dame, je ne pourrais pas l’effacer comme d’autres patients qui ont croisé ma route. Comment vous dire que quelquefois, on aimerait faire plus mais on ne peut pas et finalement, on se rend compte que faire ce que l’on peut c’est déjà beaucoup. Comment vous dire… ou plutôt comment SE dire, je suis là où je dois être parce que je suis là pour apprendre, pour comprendre que ce que je fais là, c’est important, pour comprendre que j’apprends plus sur moi à ce moment là qu’à un autre moment. Comment se dire quel soignant je suis, s’avouer qu'aujourd’hui j’ai été à la hauteur des cris, des larmes, des dents et des poings… A la hauteur de ce vécu, balayé d’un revers de la main par cette dame parce qu’elle a choisi de se souvenir que je lui ai apporté du courage. Comment vous dire qu’être soignant c’est incroyable… Incroyablement beau… Incroyablement douloureux aussi, pour eux comme pour nous… Nous qui pourrions être eux…

Comment se dire quel soignant je suis, s’avouer qu'aujourd’hui j’ai été à la hauteur des cris, des larmes, des dents et des poings…

http://soignantsensante.wordpress.com/

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Commentaires (2)

jiaime

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9 commentaires

#2

La croix à porter.

Quel volume dans ce message, teinté d'amour de l'autre.
Rayon de soleil a su très bien raconter que la croix portée par cette femme, personne ne peut la porter à sa place.
Merci de montrer que la douleur de l'autre, c'est aussi celle du soignant. Même si on développe des résistances face à ce constat, il est bien réel.
Merci.

Gatchoune

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1 commentaires

#1

Merci...

Pour cette émotion dans vos mots, pour cette expérience douloureuse partagée et pour nous rappeler que nous sommes humains, quelle que soit notre volonté de soulager et de soigner... Merci.