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Un soignant empathique soulage la douleur de son patient

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Douleur

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Il est relativement admis que faire preuve d’empathie est une qualité essentielle chez un soignant. De même, il existe un consensus sur le fait qu’une personne qui en manque sous-estimera la douleur subie par son prochain, notamment chez un patient. Mais est-ce qu’une attitude perçue comme une absence de compassion peut augmenter la perception d’une sensation douloureuse ? Comment la bienveillance apparente d’u professionnel de santé pourrait réduire la perception d’"avoir mal" ? Des scientifiques de l’Inserm ont réalisé une étude sur ce sujet, non sans peine…

Un soignant empathique soulage la douleur de son patient

La sollicitude des soignants apaiserait la douleur des patients mais comment ?

L’attitude des professionnels de santé modulerait le ressenti de la douleur chez les patients. Mais si faire preuve d’empathie diminuerait la sensation douloureuse est-ce qu’au contraire rester impassible augmenterait celle-ci ? Et comment cela se pourrait-il ? Une équipe de chercheurs de l’Inserm a voulu vérifier ce fameux effet antalgique de la sollicitude des soignants. Ils ont également essayé de comprendre comment cela était possible. Leurs travaux viennent d’être publiés dans la revue Scientific reports.

Rappelons que des études antérieurs avaient déjà suggéré que l’empathie avait un effet placeboLa question initiale vient d'une constatation courante dans les services hospitaliers. Tout médecin ou infirmier sait que son comportement peut influencer le ressenti douloureux des patients. La reconnaissance de la souffrance, l'empathie peut diminuer la douleur, explique Camille Fauchon, chercheuse au sein de l’équipe d’intégration centrale de la douleur chez l’Homme du Centre de recherche en neurosciences de Lyon et principale auteure de l’étude.

L’impact d’un comportement empathique est significatif, certains médicaments ne font pas mieux !

La sollicitude soulage, l’inintérêt n’intensifie pas la peine ressentie

Ainsi, dans une première étude, les scientifiques ont donc tenté d’observer ce phénomène d’apaisement de la douleur de plus près. Pour cela, ils ont mis au point un test qui devait mimer au mieux l’environnement médical. Nous avons fait appel à une troupe de comédiens professionnels qui ont joué des phrases écrites par les psychothérapeutes, selon trois versions : neutre, empathique ou non-empathique, avec des mots clés forts. Ces commentaires étaient enregistrés. Pendant l'expérience, la personne soumise à des stimulations douloureuses calibrées entendait les "expérimentateurs" parler dans la pièce à côté, précise la spécialiste.

Les participants devaient estimer l’intensité de leur peine sur une échelle de 1 à 100. Selon les auteurs, ils étaient soumis à des stimulus correspondant à environ 60, une douleur déjà bien présente mais supportable, évaluent-ils. Néanmoins, les résultats sont clairs : l’intensité de la sensation douloureuse était atténuée d’environ 12% lorsque le participant entendait des commentaires bienveillants. C'est tout à fait significatif : certains médicaments ne font pas mieux, souligne Camille Fauchon.  En revanche, face à des paroles démontrant un manque d’empathie, la douleur n’était pas surévaluée. En effet, on aurait pu penser que des remarques négatives auraient pu soit provoquer un sentiment de culpabilité, soit induire une certaine irritation, avec un impact négatif sur la douleur, mais il n’en est rien. Les scientifiques supposent que les patients usent d’un mécanisme de défense simple : ils se protègent en cessant d’écouter.

La perception subjective de l'intensité de la douleur est le résultat d'une interaction entre différentes régions du cerveau et un certain nombre de ces réseaux semblent être étroitement couplés.

Les voies du cerveau

L’équipe a ensuite poussé plus loin leurs travaux pour comprendre quels mécanismes cérébraux sont responsables de ce phénomène. Dans cette nouvelle expérience, les candidats étaient cette fois allongés dans une IRM pendant qu’ils étaient soumis au même stimulus douloureux. Ils étaient confrontés au même type de commentaires : compatissants, neutres, non-empathiques via un casque audio prétendument laissé allumé « par inadvertance ».

Par des travaux antérieurs, les spécialistes savaient que l’établissement d’une sensation douloureuse était complexe et nécessitait l’interaction de nombreux réseaux neuronaux spécialisés dans différentes tâches. Interviennent, tout d’abord, les aires chargées de recevoir les signaux sensoriels en provenance de l’endroit du corps ainsi stimulé. C’est ce que l’on nomme les réseaux de premier ou de bas niveau. Mais ce signal est ensuite traité par d’autres réseaux dits supérieursCes régions de second ou troisième ordre vont donner tout le relief à la sensation douloureuse en intégrant des dimensions cognitives, émotionnelles ou liées au contexte, détaille la chercheuse. Or, d’après l’analyse des données, ce sont ces réseaux précisément qui sont impactés lorsque qu’un soignant fait preuve de sollicitude envers un patient. Apparemment, après avoir perçu de l’empathie de la part d’autrui, la connectivité fonctionnelle de ces zones du cerveau augmente ce qui peut refléter un processus de contrôle de ces régions centrales dans le traitement de la douleur, induisant une réévaluation de son intensité. Cela confirme qu'en modifiant le contexte par une attitude empathique, on modifie la perception douloureuse via le recrutement de réseaux cérébraux de haut niveau, conclut l’auteure.

Fait étrange, si les remarques bienveillantes étaient unanimement jugées positives et agréables par les participants interrogés par la suite, seul un tiers d’entre eux considéraient les commentaires non-empathiques comme nocifs ou injurieux. En outre, les paroles de réconfort sont traitées différemment par notre structure cérébrale par rapport à celles qui, à l’inverse, manquent de compassion.

Toutefois, comme toutes les études, celle-ci a des limites, notamment les auteurs expliquent que les participants ont écouté passivement la conversation des expérimentateurs et n’ont pas participé à de véritables échanges. Nos résultats ne peuvent donc pas fournir une image complète des processus neuronaux impliqués lors des interactions patient-soignant, admettent-ils.

Toutes ces découvertes permettent de mieux comprendre comment les réseaux neuronaux gèrent la douleur ce qui pourrait ensuite favoriser l’identification de nouvelles cibles thérapeutiques et donc de nouvelles méthodes pharmacologiques pour la soulager.

D’ici là, loin d’en avoir fini avec ses recherches, l’équipe vient déjà de lancer un nouveau projet, toujours dans le domaine du lien entre empathie et intensité douloureuse. Mais cette fois, elle va se pencher sur…  les berceaux, et plus précisément sur les pleurs des nourrissons tels que perçues par leurs parents.

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Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

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