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Risque de BPCO chez les IDE : les désinfectants en cause ?

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Hygiène hospitalière

Haro sur le peroxyde d’hydrogène, l’alcool, ou l’eau de javel! Si les désinfectants sont nécessaires dans un hôpital, ils ne sont apparemment pas sans danger pour le personnel. Une étude prospective  révèle un lien entre l’usage fréquent de ces produits par les soignants et un accroissement du risque de BPCO.

désinfection d'une table d'opération

Une étude a mis en évidence une corrélation entre l’usage régulier des désinfectants et un risque accru de développer une BPCO. Les données utilisées proviennent d’une cohorte américaine.

Le recours régulier aux désinfectants augmenterait le risque de survenue de bronchopathie chronique obstructive (BPCO) de 22% à 32%. C’est ce que révèle une étude observationnelle présentée la semaine dernière par le Dr Orianne Dumas, chercheuse à l’Inserm lors du congrès international de l’European Respiratory Society (ERS). Ces travaux reposent sur les données récoltées auprès de 55 185 infirmières participant à la cohorte américaine débutée en 1989: the Nurses’ Health Study II. Les scientifiques ont identifié parmi les candidates celles qui exerçaient toujours en 2009 et les ont ensuite suivies pendant près de huit ans. Leur degré d’exposition aux désinfectants a été estimé via un questionnaire et une matrice de calcul qui assigne un taux d’exposition en fonction des tâches effectuées par la personne.

Les chercheurs ont également pris en considération de nombreux facteurs comme l’indice de masse corporelle, l’âge et bien sûr le fait de fumer. Nous avons pris en compte le statut tabagique (fumeur, ex-fumeur, non-fumeur) et le nombre de paquets par année, une mesure classique de la consommation de tabac sur l'ensemble de la vie. Nous avons aussi évalué le risque lié à l'utilisation de désinfectants séparément chez les fumeurs et les non-fumeurs, et nous avons observés des résultats similaires dans les deux groupes, explique le Dr Dumas.

Nous avons remarqué que les infirmières ayant recours à des produits nettoyant au moins une fois par semaine majoraient leur risque de développer une BPCO de 22%

Une utilisation hebdomadaire suffit

Pendant la durée de l’étude, pas moins de 663 soignantes ont été diagnostiqués pour une BPCO. Nous avons remarqué que les infirmières ayant recours à des produits nettoyant au moins une fois par semaine majoraient leur risque de développer une BPCO de 22%, souligne le Dr Dumas. Sachant que durant la récolte des données 37% des soignantes ont utilisé des désinfectants pour les surfaces et 19% pour les instruments médicaux de manière hebdomadaire,  les chercheurs ont voulu aller plus loin. Ils ont analysé les résultats en se concentrant sur des désinfectants particuliers comme le glutaraldéhyde employé pour la stérilisation, mais aussi l’alcool, l’eau de javel, et les composés d’ammonium quaternaire, qui eux sont surtout utilisés pour les sols. Or, chacun de ces produits s’est révélé associé à un surrisque de survenue de BPCO (entre 24 et 32%).

Pas la première étude à pointer les désinfectants comme ennemis des poumons

Si ces travaux seraient les premiers à suggérer une association entre la BPCO et l’usage de ces produits à la connaissance de ses auteurs, des recherches précédentes avaient déjà pointé un lien entre des problèmes respiratoires  (notamment l’asthme) et l’usage de désinfectants chez le personnel soignant. Néanmoins, si ces données sont importantes, cette étude demeure observationnelle, c’est-à-dire qu’elle montre une corrélation mais ne peut à elle seule déterminer un lien de causalité. Ce résultat doit être répliqué dans d'autres études épidémiologiques prospectives pour renforcer cette hypothèse. Des études sur les mécanismes physiopathologiques sous-jacents pourraient également apporter des éléments sur cette question, précise le Dr Dumas.

Une étude américaine, mais en France alors ?

Les conclusions de ces travaux ne sont certes pas anodines, mais elles sont basées sur une cohorte américaine, c’est-à-dire sur des données provenant de soignantes exerçant dans des hôpitaux aux Etats-Unis (les participants des Nurse’s health study I, II et III étant exclusivement des femmes). Alors ces observations sont-elles transposable en France sachant que la législation et les pratiques divergent ?

Quelle que soit les frontières, chaque désinfectant est plus ou moins nocifs selon ses composés chimiques. La toxicité respiratoire, plus rare, dépend de la volatilité du produit et de sa faculté à générer des aérosols. Les plus toxiques restent les aldéhydes comme le glutaraldéhyde ou le formaldéhyde. Longtemps utilisé en France pour la désinfection sans trop de précautions ils n'ont jamais entraîné de tel niveau de pathologie respiratoire chez nous et heureusement, explique le Dr Pierre Parneix, médecin de Santé Publique et d'Hygiène Hospitalière au CHU de Bordeaux et Président de la Société Française d’Hygiène Hospitalière (SF2H). Pour autant, en dix ans,  on a réussi à supprimer totalement leur usage pour la désinfection des surfaces comme des instruments, ajoute-t-il.

Les bonnes pratiques existent et c'est leur non-respect qui génère la plupart du temps les phénomènes de toxicité observés

Des désinfectants moins nocifs et des précautions mises en place

De manière générale, un masque chirurgical ne protège pas des vapeurs chimiques. Si c’est nécessaire, il faut recourir à des masques à cartouche filtrante adaptée à un agent chimique spécifique, informe le spécialiste.
A présent, les professionnels  ont recours à l’acide peracétique lors de la désinfection du matériel par trempage, notamment en endoscopie. Celui-ci s’avérerait beaucoup moins toxique en particulier au niveau respiratoire. D’autre part, des progrès indéniables ont été faits sur la qualité des systèmes de ventilation et d’aspiration dans les secteurs utilisant ces produits.

En 2010, un guide rappelant les règles de bonnes pratiques d’usage des désinfectants notamment celles permettant d’éviter la génération d’aérosol, est paru (p44). Celui-ci marquait un tournant vers un recours plus modéré à ces produits, surtout pour le nettoyage des surfaces avec l’utilisation d’un simple détergent ou d’une méthode vapeur, clarifie le Dr Parneix. Cette tendance se serait ensuite renforcée avec la sensibilisation aux aspects environnementaux au point de mettre en place des nouveaux procédés de nettoyage notamment avec de l’eau et des microfibres.

Au vu de ces éclaircissements, pour le spécialiste en hygiène hospitalière, on ne peut extrapoler sur la situation française d’après les données de cette étude. Les médecins du travail en établissement de santé sont très impliqués dans la protection des personnels vis-à-vis du risque chimique. Par ailleurs, les bonnes pratiques existent et c'est leur non-respect qui génère la plupart du temps les phénomènes de toxicité observés. Ils restent majoritairement cutanés mais peuvent parfois être de type asthmatique.

Et vous utilisez-vous des désinfectants ? Si oui, comment vous protégez-vous ? N’hésitez pas à réagir à cet article

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Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

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