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"Un fauteuil roulant personnel prêté devrait être nettoyé préalablement..."

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Hygiène hospitalière

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Un étudiant en soins infirmiers (L1) à Saint-Etienne, a effectué un stage en Ehpad. Une situation particulière l’interpelle : pourquoi les fauteuils roulants personnels des résidents ne sont-ils pas nettoyés d’autant lorsqu’ils sont prêtés à d’autres ? La réflexion qui en résulte a mis à l’épreuve ses connaissances théoriques en hygiène et il nous fait part de ses réflexions tout à fait pertinentes.

L'étonnement ou comment des étudiants en soins infirmiers racontent leurs premiers questionnements en stage

Formatrice et formateur dans un institut de formation en soins infirmiers Croix-Rouge à Saint-Etienne, Zohra Messaoudi et Christian Teyssier ont demandé à leurs étudiants de 1ere année, dans le cadre de l'unité d'enseignement Hygiène et infectiologie (UE 2.10) de réaliser une analyse de situation à partir d'un étonnement vécu lors de leur premier stage. Dans la continuité des trois premiers textes que nous avons publiés en 2015, textes jugés parmi les plus pertinents par leurs enseignantes, puis d'une nouvelle série déployée en 2016, suivis de nouvelles publications en 2017, de nouveaux étonnements s'offraient à nous en 2018. Continuons de les découvrir en 2019 ! Merci pour ce partage, il serait en effet dommage que ces riches réflexions de profanes restent anecdotiques.

"Un fauteuil roulant personnel prêté devrait être nettoyé préalablement..."

Les fauteuils roulants des résidents doivent bénéficier d’un entretien régulier (nettoyage et désinfection), d’autant lorsqu’ils appartiennent à des résidents souffrant par exemple d’incontinence.

Cette situation se passe dans un EHPAD qui compte une cinquantaine de résidents. Cette structure est divisée en deux bâtiments séparés d’une centaine de mètres. Le premier est mon lieu de stage. C’est un établissement d’une cinquantaine de lits organisés sur deux étages avec une salle de soins, un réfectoire et une petite salle d’animation. Le second bâtiment comprend plusieurs services dont les bureaux administratifs au rez-de-chaussée avec l’accueil, le réfectoire, la cuisine, la blanchisserie et une salle d’animation. Au premier étage, il y a le service de SSR (Soins de Suite et de Réadaptation) d’une vingtaine de lits et au deuxième étage un EHPAD composé d’une quarantaine de lits.

Description de la situation

Lors d’un après-midi où une activité était programmée pour les résidents à l’EHPAD du premier bâtiment, des fauteuils roulants ont été empruntés devant certaines chambres pour pouvoir emmener un groupe de résidents dans une salle à l’extérieur. Ces matériels ont été pris, sans savoir s’ils avaient été nettoyés et désinfectés au préalable. Les bénévoles, ainsi que l’animatrice, ont donc pris les fauteuils habituellement attribués à des résidents. Ces matériels sont posés devant l’entrée des chambres lorsque ceux-ci ne l’utilisent pas. De plus, cette action s’est passée sans que l’infirmière du service (Mme X) ou l’une des aides-soignantes  présente ce jour-là soit avertie.

Les premières personnes impactées furent les résidents dont les fauteuils personnels ont été pris sans les en informer, et ceux qui ont eu le fauteuil non nettoyé pour leur activité. Le but de cette action était de palier au manque de fauteuils de transfert ce jour-là, car les résidents qui participaient à cette activité étaient nombreux et tous attendus dans une salle à l’extérieur pour l’activité programmée.

Lors de ces transferts, j’ai demandé à l’infirmière du service Mme X, si un protocole de nettoyage et de désinfection des fauteuils était réalisé et à quelle fréquence. Elle m’a répondu, oui, normalement il y a un protocole, mais ce n’est vraiment pas souvent que l’on voit quelqu’un le suivre et d’ailleurs, les lingettes désinfectantes prévues à cette effet sont rares dans le service, car très chères. Suite à cette réponse, j’ai demandé un peu plus tard dans l’après-midi à une aide-soignante si elle nettoyait fréquemment ces matériels. Sa réponse fut celle-ci : il n’y a pas beaucoup de personnes qui pensent à nettoyer les fauteuils ou les déambulateurs car nous n’avons pas forcement le temps au cours de notre journée de travail. De plus, j’ai remarqué que, lors des transferts, les bénévoles ne se désinfectent pas les mains au GHA (Gel Hydro Alcoolique) malgré leurs allers et retours dans les chambres. En fin d’après-midi, dès le retour des résidents, certains fauteuils qui n’étaient pas étiquetés avaient été échangés.

En effet,  certains résidents qui participent à des activités extérieures et qui  utilisent  des déambulateurs pour se déplacer dans l’enceinte de l’EHPAD, doivent être installés dans leurs fauteuils roulants ou, dans le cas ou ils n’en ont pas, dans des fauteuils de transfert pour tout déplacement à l’extérieur de l’enceinte du bâtiment du fait de l’altération de leur mobilité.

Oui, normalement il y a un protocole, mais ce n’est vraiment pas souvent que l’on voit quelqu’un le suivre et d’ailleurs, les lingettes désinfectantes prévues à cette effet sont rares dans le service, car très chères.

L'analyse de la situation

Cet événement m’a interpellé sur l’hygiène de ces matériels lors de ces échanges ou de ces prêts car certains résidents sont incontinents, d’autres porteurs de sonde à demeure et donc manipulent leurs poches d’urines et souillent régulièrement leurs fauteuils. De plus, en ce moment dans le service quelques personnes sont porteuses de BMR (bactéries multi résistantes), ce qui augmente nettement le risque d’infections. Ces matériels sont souillés régulièrement et pas systématiquement  nettoyés, car en vingt jours de stage, je n’ai pas vu un seul nettoyage et désinfection de fauteuils ou de déambulateurs.

Dans le cas des faits précédemment décrits, et au vu de l’hygiène portée à ces matériels, quelques questions ont émergé :

  • Est-ce que tous les acteurs internes et externes de cet EHPAD ont été informés sur les risques d’infections et de transmissions ?
  • A quels risques sont exposés les résidents quand ils sont placés dans des fauteuils roulants appartenant à d’autres ?

Dans cette situation, certaines règles d’hygiène qui font partie des Précautions Standard instaurées en milieu de soins pour prévenir la survenue d’infections n’ont pas été respectées. En effet, le protocole d’hygiène des mains sert à lutter contre la transmission des infections par contact, ainsi que le protocole de la gestion de l’environnement qui concerne tous les appareillages et surfaces car ce sont des sources potentielles de contaminations. Ces mesures ont pour objectif de prévenir le risque infectieux lié aux soins.

Dans le cas des fauteuils roulants qui ont été empruntés à certains résidents et non traités par désinfection au préalable avec des produits détergents ou détergents désinfectants (DD), il y a un fort risque de transmission croisée des micro-organismes. Ce mode de transmission est en effet souvent réalisé par contact direct quand il y a présence de liquides biologiques (sang, selles, urines). Il concerne aussi les soins, le transport des patients, le contact avec des matériels de soins ou des surfaces souillées et mal nettoyées. Ainsi, on parle de transmission manu portée-croisée, contamination par les mains qui véhiculent les germes pathogènes en fonction du temps de contact, du degré d’humidité, de leur durée de vie, de l’environnement (surfaces, matériel), et d’autres mains.

L’hygiène des mains concerne l’ensemble des acteurs internes ou externes qui viennent dans l’enceinte du bâtiment. Il existe deux techniques pour réduire le risque de transmission, la première est le lavage au savon doux qui est préconisé en cas de mains souillées ou mouillées par un liquide biologique, ou poudrées après avoir utilisé des gants de protection. Cette action élimine environ 90% de la flore transitoire mais n’élimine pas la flore résidente. La deuxième technique est la friction hydro-alcoolique (FHA) qui a une action rapide, utilisée avant et après contact avec un patient, entre deux activités, avant et après le port de gants et qui procède à l’élimination de 99% de la flore transitoire et résidente.  Il faut savoir que 50 à 80% des infections sont transmises par les mains. Cette transmission de germes se situe dans la flore résidente de chaque individu et la flore transitoire acquise au contact de l’environnement ou au contact du patient.

Dans le cas des fauteuils roulants qui ont été empruntés à certains résidents et non traités par désinfection au préalable avec des produits détergents ou détergents désinfectants, il y a un fort risque de transmission croisée des micro-organismes.

Pour ne pas conclure

Dans cette situation, le non respect des règles standard d’hygiène de l’environnement concernant le matériel, mais aussi le non respect de l’hygiène des mains lors de cette préparation à l’activité de cette après-midi là, m’ont interpelé et questionné suite aux connaissances théoriques étudiées au cours des semaines précédentes. Après avoir analysé cette situation, j’ai pu en déduire que le non respect des Précautions Standard  peut avoir des conséquences très graves sur la santé des résidents (épidémies, transmissions de BMR...). En effet, le risque est très élevé car pour la majorité d’entre eux, souvent très âgés et immunodéprimés, les conséquences de ces transmissions peuvent être importantes et avoir pour effet d’alourdir considérablement les traitements de certains patients, ou dans des cas extrêmes entraîner la mort.

En conclusion, ce cas m’a permis de mieux comprendre l’importance des règles et des protocoles qui font partie du système de soin, car le non respect de ceux-ci peut avoir de graves conséquences pour le patient ainsi que pour le personnel et les acteurs externes.

Cependant, cette situation a également mis en évidence l’importance de la formation et de l’information permanente des personnes concernées pour pouvoir prodiguer les meilleurs soins dans les meilleures conditions possibles et ce, pour le bien-être des patients. Enfin, je pense que, dans ce cas, une action pourrait éventuellement être envisagée par l’infirmière hygiéniste qui consisterait à mettre en place un protocole de nettoyage et désinfection plus régulier ainsi qu’une  formation du personnel soignant et des intervenants à la sensibilisation du risque infectieux de ces transmissions croisées liées aux matériels de transports.

Bibliographie

  • UE 2.10 S1 (CM DR Martin sur précautions standards).
  • UE 2.10 S1 (CM DR Martin IAS et CP)
Creative Commons License

Un étudiant en soins infirmiers (L1 2018/2021)
Croix-Rouge Formation Rhônes-Alpes, Saint-Etienne.

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Commentaires (1)

WUCAN

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19 commentaires

#1

J'aime beaucoup, si, si, j'aime beaucoup !

Puissiez-vous rester dans les mêmes dispositions toute votre carrière ! Mais pensez-vous sincèrement que les personnels ne sont pas formés ??? Ils sont pourtant allés à l'école comme vous !

En ce qui me concerne, pour ne pas conclure, votre analyse de pratique me permet de me rendre compte que la situation n'évolue pas au sein des EHPAD, elle gagne même les SSR et les établissements plus nobles MCO. La question est bien sûr de mettre en place les bonnes pratiques, mais elle est avant tout de mettre en place les conditions favorables à ce qu'elles soient respectées.

C'est le principe n°1 du management: avant de déplorer un dysfonctionnement, un manquement, il faut avoir mis en place les conditions dans lesquelles les salariés seront en mesure de travailler correctement. La formation et l'intervention d'une infirmière hygiéniste, ne sauraient, à elles seules, résoudre cette problématique, qui révèle une fois de plus de manière criante, le manque de personnel et de moyen dans les structures, quelles qu'elles soient !

Je déplore vraiment les nouvelles modalités de formation qui conduisent les étudiants à sans cesse se remettre en question, les formatant ainsi à accepter que les situations rencontrées sont la conséquence de leurs lacunes et insuffisances plutôt que de remettre en question le système dans lequel ils évoluent et qui les prend en otage.

C'est comme ça qu'on produit du burn-out, mais les gestionnaires s'en moquent, depuis que les quotas ont été élevés dans les cursus de formation, la main d’œuvre est pléthore et le rapport de force en leur faveur sur le marché du travail. Si un soignant ne fait pas l'affaire, il y en a 20 dehors qui attendent de travailler, à n'importe quel prix !

Sur le plan scolaire, je vous félicite pour votre analyse de pratiques qui est très bien écrite pour un AS.
Sur le plan professionnel, je vous invite à essayer de ne pas trop intérioriser les normes actuelles qui feront de vous un salarié malléable et corvéable à merci !