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Douleur : "Aider les soignants, c’est aider les malades"

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Soins palliatifs

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Caroline Tête, documentaliste au Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie, a rencontré pour nous Martine Ruszniewski, psychanalyste, psychologue clinicienne auprès des soignants de l'Institut Curie. Elle nous explique l'intérêt des groupes de parole pour les soignants...

Bonjour Martine Ruszniewski. Nous vous remercions de cet entretien pour infirmiers.com. Vous êtes psychanalyste. Vous exercez les fonctions de psychologue clinicienne auprès des soignants de l’Institut Curie. Pouvez-vous nous décrire votre parcours et ce qui, en particulier, vous a amené à créer des groupes de parole pour les soignants ?

Caroline Tête

Martine Ruszniewski, psychanalyste et psychologue clinicienne auprès des soignants de l'Institut Curie, souligne l'intérêt des groupes de parole pour les soignants dans la prise en charge de leurs patients.

Martine Ruszniewski - J’ai commencé ma carrière à l’Hôtel Dieu (Assistance-Publique-Hôpitaux de Paris) dans le service d’Hématologie-cancérologie chez le Pr Zittoun. Mon poste consistait à mettre en place et animer des groupes de parole dans le service, dédiés aux soignants. Le Pr Zittoun y tenait beaucoup et invitait les jeunes internes du service à y participer. Lui-même y assistait volontiers. De cette expérience, j’ai pris conscience qu’en cancérologie, la prise en charge des patients passe aussi par une pratique indirecte : aider les soignants, c’est aider les malades. Ainsi, les soignants, étant écoutés eux-mêmes, sont plus à même d’écouter les malades et les familles.

Forte de cette expérience et de cette prise de conscience, j’ai intégré l’une des premières équipes de soins palliatifs, en 1989, toujours à l’Hôtel Dieu. Je suis donc devenue mobile et qui dit « mobile », dit « déplacement » sur d’autres structures de l’AP-HP où mon activité a pu s’étendre. Enfin, en 2004, un poste dédié à l’écoute des soignants s’est ouvert à l’Institut Curie : j’y travaille toujours aujourd’hui.

De cette expérience, j’ai pris conscience qu’en cancérologie, la prise en charge des patients passe aussi par une pratique indirecte : aider les soignants, c’est aider les malades

Pouvez-vous évoquer ce que peut provoquer chez les soignants le fait d’être confronté à la maladie grave et à la mort ?

Martine Ruszniewski - Les soignants qui travaillent dans le domaine de la cancérologie ont généralement choisi de travailler là : c’est la relation forte avec le patient qui les motive. Cependant, au fil des années, il peut s’avérer que les situations deviennent trop pesantes pour les soignants. D’ordinaire, la souffrance apparaît lorsque le soignant s’identifie au patient : par exemple, le soignant a le même âge ou partage le même lieu de naissance que le patient. Ces détails entrent en résonance avec le vécu du soignant et peut provoquer un épuisement.

Pouvez-vous décrire les actions et les dispositifs existants pour aider les soignants dans ces situations ?

Martine Ruszniewski - Il existe bien sûr les groupes de parole. Je pratique aussi beaucoup les entretiens individuels avec les soignants, en particulier lorsqu’ils ressentent la nécessité de changer d’activité ou que l’identification aux patients est trop forte.

Bien que chaque groupe de parole soit unique, pouvez-vous décrire le fonctionnement (cadre, limites...) d’un tel groupe ?

Martine Ruszniewski - Un groupe de parole a un calendrier préétabli, c’est-à-dire un jour et un créneau horaire fixe. Généralement, les groupes durent une heure chaque mois. Tous les soignants qui le souhaitent peuvent participer au groupe : une notion de hiérarchie fortement cadrée existe. J’attache une importance particulière à la confidentialité du groupe. D’ailleurs, je suis amenée à rappeler la différence entre confidentialité (assurant à la personne qui se confie un espace de non jugement), la rétention d’informations (pouvant engendrer des situations conflictuelles) et l’intimité (qui se doit d’être protégée).

Les limites de l’exercice touchent souvent au subjectif : je suis vigilante à ne pas laisser la discussion virer au psychodrame. Cette configuration empêche la bonne conduite du groupe et décourage les soignants à y participer.

D’ordinaire, la souffrance apparaît lorsque le soignant s’identifie au patient : par exemple, le soignant a le même âge ou partage le même lieu de naissance que le patient.

D’après votre expérience, quels repères et ressources pourriez-vous donner à un soignant qui se trouve confronté nouvellement à la maladie grave et à la mort de patients ?

Martine Ruszniewski - Tous les éléments que j’ai donnés au cours de l’interview répondent assez bien à cette question. Les mises en mots de l’agacement dans ces groupes permettent souvent de ne pas joindre l’acte à la parole et, ainsi, de poursuivre la prise en charge des patients dans des conditions confortables pour l’équipe soignante.

Références bibliographiques

  • Balint M., Valabrega J.P. Le médecin, son malade et la maladie. Paris : Editions Payot, coll. « Bibliothèque scientifique » 1996, 418 p.
  • Joseph-Jaenneney B., Brechot J.M., Ruszniewski M. Autour du malade : le cancer, dire ou ne pas dire ? Paris : Editions Odile Jacob 2012, 188 p.
  • Ruszniewski M. Face à la maladie grave : patients, familles, soignants. Paris : Dunod 2004, 206 p.
  • Ruszniewski M., Rabier G. L’annonce : dire la maladie grave. Paris : Dunod 2015, 250 p.
  • Ruszniewski M., Rabier G., Loucka J.M. Le groupe de parole à l’hôpital. Paris : Dunod, coll. « Thérapie » 2007, 153 p.

Documentaliste Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie (CNDR)

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