Un nouveau programme de formation pour les infirmiers de demain

Suite aux nombreuses interrogations sur le nouveau programme, infirmiers.com a interrogé Mesdames Marie-Ange COUDRAY et Chantal CATEAU, conseillères pédagogiques nationales en soins à la direction de l’hospitalisation et de l’organisation des soins (DHOS) du Ministère de la santé pour faire le point sur ce dossier.

Infirmiers.com tient ici à les remercier pour leur accueil.

Le programme actuel de formation des infirmières est défini par l’arrêté du 23 mars 1992 modifié. Pourquoi un nouveau programme aujourd’hui ?

Il y a une question de fond, et une question de forme devenue obligatoire.

Pour le fond, la façon de soigner change. Plus précisément, la population vieillit et sa demande de soins évolue. On dit qu’il existe un écart entre les études et ce que les infirmières et jeunes infirmières vont être amenées à faire. C’est vrai que si elles sont hyperformées ou ont des attentes très techniques, elles peuvent être déçues. Aujourd’hui, et plus encore demain, elles devront participer à la prise en charge des maladies chroniques et des personnes âgées.

Source : INSEE, bilan démographique

Cette déception n’est bien entendu qu’une cause, parmi d’autres, des nombreux abandons de formation en IFSI (institut de formation en soins infirmiers). Le nouveau programme de formation vise à mettre en adéquation les compétences infirmières et la demande de soins de la population.

Sur la forme, nous n’avions aucun référentiel de compétences et aucune formation accrochée aux compétences. Le programme de 1992 est un programme de contenus. On apprend des contenus. Mais on n’a pas une claire vision des compétences attendues de l’infirmier.

De plus, la loi du 17 janvier 2002, articles 133 à 146, a créé le répertoire national de certification professionnelle (NDLR : en savoir plus sur le site http://www.cncp.gouv.fr/).

Il nous faut introduire les diplômes, sous forme de référentiels d’activités, de compétences et de formation. Tout cela rentre naturellement dans une construction de forme européenne, avec l’europass (http://www.europass-france.org/). Il y a donc une obligation de faire évoluer les choses.

Pour le fond, des contenus sont à modifier, mais ça ne veut pas dire que l’on change tout. Un cours sur les anticoagulants restera toujours un cours sur les anticoagulants et à faire. Sur la forme, la construction emprunte des modèles transfrontaliers, européens. On doit d’abord définir de quelle infirmière on a besoin, quelles sont les compétences attendues et comment on arrive à former cette infirmière.

Quel est le principe du nouveau programme ?

Il faut construire un programme en adéquation avec les compétences attendues d'une infirmière. Ces compétences sont forcément en lien avec les patients à soigner demain.

Le principe le plus important est de dire que la formation doit s'adapter aux compétences attendues, c'est à dire à l'activité de demain. C’est le problème actuel sur lequel travaillent les universités : former des professionnels qui soient mieux adaptés au marché du travail.


La société avance par le marché. Pour nous soignants elle avance par la demande de soins. C’est l’activité nécessaire qui demande des compétences et des connaissances. Ce schéma change les façons de penser. On est au service de l’activité et non l’inverse. Pour le formateur, qui généralement fait appel à des théories au service de quelque chose, le raisonnement inverse n’est pas évident à intégrer.

Quelles sont les compétences retenues dans le référentiel de compétences infirmières ?

  1. Accompagner une personne dans la réalisation de ses soins quotidiens ;
  2. Évaluer une situation clinique ;
  3. Concevoir et conduire un projet de soins infirmiers ;
  4. Mettre en œuvre des thérapeutiques et des actes à visée diagnostique ;
  5. Initier et mettre en œuvre des soins éducatifs et préventifs ;
  6. Communiquer et conduire une relation dans un contexte de soins ;
  7. Analyser la qualité des soins et améliorer sa pratique professionnelle ;
  8. Traiter les informations pour assurer la continuité des soins ;
  9. Organiser et coordonner les interventions soignantes ;
  10. Informer, former des professionnels et des personnes en formation.

Pourquoi 10 compétences et pourquoi ce découpage ?

C’est un choix un peu arbitraire. Par exemple, les compétences 2 et 3 pouvaient être regroupées, logiquement « évaluer une situation clinique » et « concevoir et conduire un projet » peuvent aller ensemble.

Cependant, l’évaluation fait appel aux savoirs, à l’observation, aux analyses, etc. Alors que la mise en œuvre d’un projet fait appel à la construction avec des objectifs de planification. C’est la raison pour la quelle nous avons choisi de séparer ces deux compétences.

Dans le projet Léonardo, ils sont passés de 6 à 3 compétences, en les regroupant (NDLR, en savoir plus : http://www.europe-education-formation.fr/leonardo.php).

Comment les travaux ont-ils été menés ?

Nous avons commencé à travailler en mai 2006. Dix-neuf réunions ont eu lieu à ce jour et sans doute encore cinq ou six réunions seront programmées d’ici décembre 2008. Deux groupes travaillent en parallèle. Le premier fait des propositions et le deuxième, dit élargi, critique et affine la production du premier. Chaque groupe est composé d’une trentaine de personnes comprenant : les huit syndicats représentatifs, 16 associations et syndicats professionnels, des personnes référentes, en ajoutant des représentants des OPCA (organismes paritaires collecteurs agrées) et des employeurs, dans le groupe de validation.

Est-ce que les travaux sont diffusés ?

Depuis deux ans, le groupe de production et le groupe élargi diffusent ou peuvent diffuser les différents travaux. De plus, une liste de diffusion est alimentée par mail. (NDLR : une centaine de noms font partie de cette liste de diffusion).

Ce référentiel de compétences suffit-il à bâtir le nouveau programme ?

Normalement, c’est le but. Nous avons suivi une méthodologie pour réaliser le référentiel de compétences puis passer au référentiel de formation. Le référentiel de compétences constitue le cœur du métier infirmier au quel il faut ajouter des activités et des compétences partagées avec d’autres professionnels, par exemple : la veille professionnelle, la compétence de communication. Les savoirs doivent se placer en référence à ces compétences.

On pourra ajouter d’autres éléments dans la formation comme l’anglais ou les technologies informatiques. Ce sont des sujets importants, notamment dans le cadre d’un développement européen. Ce ne sont pas des compétences du métier infirmier. Mais dès aujourd’hui, il est utile à l’infirmière de parler anglais. Donc on peut inscrire l’anglais dans la formation sans que cela apparaisse dans les compétences. C’est un savoir transversal, initié lors de la scolarité.

Quelles sont les dates de mise en place de ce nouveau programme ?

Le nouveau programme sera mis en place en septembre 2009. Les groupes de travail devraient avoir terminé en décembre 2008. L’écriture du nouveau programme prendra quelques semaines pour une diffusion en mars 2009. Mais dès décembre 2008, tous les éléments seront définis.

Le nouveau programme des aides-soignants a adopté ce principe de compétences. Est-ce une bonne expérience et permettra-t-elle d'éviter des écueils pour la formation infirmière ?

Nous avons choisi de commencer par les diplômes de niveau 5, aides-soignantes et auxiliaires de puériculture, diplômes obtenus en un an, pour des raisons pratiques. Même chose pour le diplôme de préparateur en pharmacie hospitalière. Car, pour obtenir ce diplôme il faut d’abord le brevet de préparateur en pharmacie, délivré par l’éducation nationale. Ensuite, il reste une année de formation à la charge du Ministère de la santé.

Pour ces trois diplômes, nous avons maintenu le programme de formation et nous l’avons formalisé de manière à ce qu’il s’adapte au référentiel de compétences. Pour les infirmiers le programme de formation est totalement reconstruit en fonction du référentiel de compétences. Il est possible que des pans entiers de formation disparaissent et que d’autres soient nécessaires. On reste dans une logique de compétences.

Est-ce que vous avez un retour plutôt positif des formateurs des aides-soignants ?

C’est très variable. Ce qui est sûr c’est que cette nouvelle présentation permet de faire des découvertes. On ne doit pas apprendre compétence par compétence de façon isolée. Il y a obligatoirement des liens entre les diverses compétences. Et c’est au formateur de faire les liens ou d’aider les étudiants à faire des liens.

Pour construire le référentiel et surtout l’écrire, on est obligé de séquencer les choses. Mais bien sûr, on ne peut pas un jour apprendre la compétence communication, puis le lendemain passer à une autre compétence en oubliant la communication. Dans l’étude d’une situation, on fait appel à plusieurs compétences.

Certaines situations clés vont servir plus particulièrement à travailler sur une compétence.

Les cours devraient être dispensés différemment, à partir des situations étudiées. La démarche de recherche et des informations pour résoudre une situation sera effectuée avec les étudiants. Alors on cherche où ? On cherche comment ? Est-ce que l’information trouvée est juste ou non ? Qu’est ce qu’une information juste et ses critères de fiabilité ?

Normalement, cela enrichit le métier de formateur. Il faut développer d'autres méthodes pédagogiques et d'autres stratégies. C'est une certaine remise en cause.

Que deviennent les enseignements théoriques classiques ?

Ces enseignements et ces cours sont bien entendu toujours utiles. Il n’a jamais été dit qu’il n’y avait plus de théorie. Dans le référentiel de compétences le travail actuel consiste à regarder, pour chaque compétence, les domaines de connaissances nécessaires. Il est probable que certaines connaissances seront plus indispensables que d’autres en fonction des situations étudiées.

Au Québec, ils ont par exemple choisi des situations devant lesquelles les infirmières doivent impérativement être placées en formation. Nous avons retenu le même principe. Il y a des situations clés qui sont essentielles à voir en formation. D’autres situations similaires ne demandent pas de formation spécifique et l’étudiant pourra aisément adapter sa conduite à partir des situations clés.

L’évaluation portera sur les situations clés. On reste dans un diplôme national, diplôme d’État.

Quelle sera la durée de la nouvelle formation ?

La formation sera sans doute alignée sur une durée de type universitaire, avec une rentrée en septembre et une sortie en juin. Les congés devraient également être similaires aux congés universitaires.

Une réponse ministérielle est attendue fin 2008 sur une éventuelle orientation, compte tenu de la remise d’un rapport d’inspections portant sur la problématique LMD.

Quelle est la place des stages dans la formation ?

Les stages doivent être porteurs de compétences. Une compétence s’entend en situation. Et c’est en situation que la validation des acquis de compétences sera possible.

Le terrain de stage est valorisé, il devient un lieu de formation plus reconnu. Il faut donc pour cela des stages plus longs et plutôt positionnés en 2ème et 3ème année de formation.

La notion de compétences en situation devrait rapprocher les instituts de formation et le terrain.

Que répondre à la demande de reconnaissance à Bac +3 du diplôme d'État d'infirmier ?

C’est une question fréquente. La notion «Bac+3 » ne veut plus rien dire aujourd’hui. On croit à tort qu’il s’agirait d’une reconnaissance sociale. Il y a aujourd’hui deux nomenclatures officielles en France pour placer les diplômes. Les nomenclatures de 1967 et de 1969. La grille de 1967 se base sur la durée des études.(NDLR : grille définie par la circulaire interministérielle n°11-67-300 du 11 juillet 1967).


Celle de 1969 se porte sur la notion d’autonomie professionnelle. (NDLR : grille définie par décision du groupe permanent de la formation professionnelle et de la promotion sociale, le 21 mars 1969. Remarque : « le niveau attribué à une certification permet un positionnement par rapport à l’emploi. Il n’y a pas équivalence, au sens strict du terme avec le diplôme de l’éducation nationale de même niveau. »)


La France a changé toute sa classification sauf l’Éducation nationale qui reste sur celle de 1967. Dans la grille de 1969, en III on a les techniciens supérieurs et en II les cadres et les experts. Ce qui explique la place de la profession infirmière en catégorie III.

Le répertoire national des certifications professionnelles (RNCP), mis en place depuis 2002 (NDLR : décret du 26 avril 2002 faisant suite à la Loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002), offre à toute personne une information complète sur chaque diplôme ou titre à finalité professionnelle. On retrouve cinq niveaux (I à V).

Enfin, le cadre européen des certifications pour l’éducation et la formation tout au long de la vie (CEC) défini huit niveaux de classement. (NDLR : http://ec.europa.eu/education/policies/educ/eqf/eqf08_fr.pdf)


Ces derniers classements ne prennent pas en compte la durée des études. Seules comptent les compétences professionnelles acquises et l’autonomie professionnelle. D’où l’importance de la mise en place du référentiel de compétences infirmier.

Septembre 2009, nouveau programme mis en place, est ce que le LMD sera également lancé ?

Nous attendons une décision ministérielle sur ce dossier LMD. Cependant, le référentiel métier et le référentiel de formation sont construits de manière à être compatibles avec un cursus universitaire.

Est-ce que le concours d'entrée en IFSI sera modifié pour septembre 2009 ?

Une simplification des épreuves est en cours de réflexion. Les changements sont mineurs. On gardera sans doute un écrit et un oral.

Que deviendront les étudiants lancés avec "le futur ancien programme" ?

Le parcours sera individualisé et adapté aux différentes situations (redoublement ou interruption de formation par exemple).

Les IFSI sont-ils prêts à répondre aux exigences du nouveau programme ?

Certainement. Les formateurs peuvent rechercher les méthodes ou les moyens de faire aujourd’hui leur métier différemment. Le nouveau programme valorise le formateur amené à faire faire des liens au travers de situations de soins clés.

Un petit mot sur la Validation des acquis de l'expérience (VAE) pour les infirmiers. La VAE est devenu un droit en France, qu'en est-il de la VAE infirmière ?

La Loi de VAE a porté le principe que toute personne est en droit de faire valider ses acquis. Mais pour les professions de santé et particulièrement la profession infirmière, la VAE ne saurait avoir pour conséquence la validation d’un exercice illégal de la profession infirmière.

Les trois points suivants ont été mis en avant :

  • la mise en évidence des compétences attendues pour les infirmières ;
  • l’impossibilité juridique de positionner des personnes non diplômées sur le cœur de métier infirmier ;
  • l’examen des directives sectorielles européennes.

Que dire sur la réforme du décret d’actes professionnels infirmier ?

L’idée de cette modification est de faire remonter dans la loi les missions générales des professionnels paramédicaux et les missions spécifiques selon les métiers. Une partie du décret serait incluse dans la Loi. Une autre partie du décret demeurerait pour définir les déclinaisons des missions spécifiques infirmières : soins palliatifs, soins en urgence. L’hypothèse consistant à inscrire dans un arrêté la liste des actes professionnels (du rôle propre et rôle prescrit) a été avancée car l’arrêté serait plus facilement mis à jour et adapté à la pratique professionnelle infirmière.

Le décret d’actes actuel est souvent appelé à tort décret de compétences. C’est bien un décret d’actes.

Par exemple, actuellement, les infirmiers qui utilisent Meopa (NDLR : gaz médical utilisé en urgence pour réaliser des actes douloureux de courte durée), Bladder scann (NDLR : appareil échographique permettant de dépister un dysfonctionnement de la vessie), pourraient être poursuivis puisque ces actes ne figurent pas dans la liste du décret d’actes, ils sont considérés comme des actes médicaux. Un infirmier, qui se réfère à son décret d’actes actuel, n’a pas le droit d’utiliser ces techniques.

Il faudrait modifier ce décret d’actes fréquemment.

Un grand merci pour cet entretien qui éclairera les internautes d’infirmiers.com sur ces réformes majeures en cours dans notre profession.

Webographie

  • Programme actuel de formation : arrêté du 23 mars 1992.
  • Évolution du nombre de personnes âgées en France, INSEE.
  • Loi du 17 janvier 2002 de modernisation sociale.
  • Site de la commission nationale de certification professionnelle.
  • Europass.
  • Le projet Leonardo.
  • Le cadre européen des certifications pour l’éducation et la formation tout au long de la vie (CEC).
Creative Commons License


Rédacteur infirmiers.com
Coordinateur pédagogique Mediformation
jerome.clement@infirmiers.com

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Commentaires (1)

Sancho

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183 commentaires

#1

On reforme le décret d'actes quand ???

A quand un vrai décret de compétence (A l'instar d'autre profession comme les sage femme par exemple) et la fin d'un décret d'actes qui est aujourd'hui plus obsolète ?