TRIBUNE

Nous infirmiers, contribuons à la lutte contre le changement climatique !

Et si je vous disais qu’il est possible de réaliser son travail de fin d’étude sur la manière dont les infirmiers peuvent agir contre les effets négatifs du changement climatique, me croiriez-vous ? Cela vous interroge-t-il ? A priori, on pourrait se demander quel lien existe entre changement climatique et le métier d’infirmier... pourtant, les interactions sont moins obscures qu’il n’y paraît.

Les derniers chiffres de l’OMS font état de 12,6 millions de décès par an liés à l’environnement

L’objectif de la COP21 n'aura échappé à personne, le réchauffement climatique ne doit pas dépasser plus de 2 degrés. Seulement année après année, COP après COP, cet objectif climatique semble brûler d’illusion. En effet, les moyens utilisés pour maîtriser les causes et les conséquences de ce changement climatique sont souvent en-deçà des attendus et des besoins. En matière de santé, elle aussi durement impactée, les infirmiers ont un rôle. Ils peuvent et doivent intervenir.

Un réchauffement anthropique délétère pour la santé

Le changement climatique désigne l’ensemble des variations durables (de la décennie au million d’années) des caractéristiques climatiques. Le climat de la Terre a traversé naturellement plusieurs cycles de réchauffement et de refroidissement planétaire durant les 400 000 dernières années1. Soit. Mais, celui que nous sommes en train de vivre est purement d’origine anthropique, laquelle est considérée comme sans équivoque par le très récent 6ème rapport du GIEC2. Sur ce sujet, nous pouvons notamment "remercier" les transports, le chauffage urbain, l’élevage et l’industrie parmi les activités humaines contribuant le plus fortement au réchauffement de la planète. L’impact de ce réchauffement climatique sur la santé humaine est indéniable. Certains des effets observés sont directement provoqués par des événements météorologiques extrêmes (citons les vagues de chaleur, les inondations, les tempêtes) ; d’autres agissent indirectement sur la santé humaine par leur influence sur les déterminants sociaux et environnementaux de la santé. Sont concernés dans ce cas la pollution de l’air, la propagation des vecteurs de maladies, l’insécurité alimentaire et la sous-alimentation, les déplacements de populations, et les maladies mentales3. Bien entendu, en fonction des territoires et des vulnérabilités individuelles, les effets du changement climatique varieront.

Et les infirmiers dans tout ça ?

Le Conseil International des Infirmières (CII) a publié en 2018 une prise de position4 sur les infirmières, le changement climatique et la santé. Au titre très explicite, le document postule qu’étant donné son engagement à protéger la santé et le bien-être et à défendre la justice sociale, la profession infirmière a le devoir de contribuer à l’adaptation au changement climatique (réduire la vulnérabilité aux effets néfastes) et à l’atténuation de ses effets (réduire ou prévenir les émissions de gaz à effet de serre). Le message est sans appel : les infirmiers ont le devoir d’intervenir sur des stratégies de lutte contre les répercussions du changement climatique, axées à la fois sur une réduction des causes (atténuation) et sur une réduction des conséquences (adaptation). D’autres organismes allongent la liste et se positionnent dans les mêmes termes pour soutenir le rôle infirmier : The European Federation of Nurses Associations (EFN)5, le Secrétariat International Des Infirmières et Infirmiers de l’Espace Francophone (SIDIIEF)6, ou encore l’Association Nationale Française des Infirmières et Infirmiers Diplômés et des Étudiants (ANFIIDE)7… Et à vrai dire, l’Association Des Infirmières et Infirmiers du Canada (AIIC)8 force l’admiration par son rôle précurseur en la matière : dès mars 2008, elle publiait un document portant sur le rôle des infirmières contre les changements climatiques.

Il me semblerait plutôt intéressant d’intégrer ces actions de préventions primaires, d’éducation thérapeutique et de diagnostic en santé environnementale directement dans la formation initiale infirmière, et donc de surcroît dans le décret de compétences de la profession

En France en revanche, je regrette que l’Ordre National des Infirmiers (ONI) n’ait à ce jour rédigé aucune prise de position en son nom. En effet, à mon sens, ce positionnement ordinal constituerait un fondement central à l’attribution d’une reconnaissance professionnelle auprès des infirmiers français dans la lutte contre le changement climatique. Reconnaître textuellement que les infirmiers ont un rôle dans le changement climatique sur le territoire français permettrait de dissiper tous doutes à ce sujet. C’est ce que l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) s’est appliqué à promouvoir depuis 2019 auprès des infirmiers québécois9. Cependant, l’ONI a tout de même abordé la notion de démarche d’accompagnement du patient face aux risques environnementaux10 lors de sa Contribution au Ségur de la Santé. Il y est notamment évoqué la volonté de créer la possibilité pour un infirmier de se spécialiser dans l’impact de l’environnement sur la santé (cf. partie IPA et prévention). En effet, il paraît indispensable de prendre en compte l’impact des conditions environnementales sur notre santé. C’est pourquoi, à travers cette proposition, l'Ordre souhaitait positionner ces infirmiers sur des actions de préventions primaires, d’éducation thérapeutique, mais aussi de diagnostic dans le domaine des risques environnementaux. Seulement, lors du Ségur de la Santé signé le 13 juillet 2020, cette proposition d’accompagnement du patient face aux risques environnementaux n'a pas été retenue par le gouvernement11. Et lors des États Généraux Infirmiers visant un amendement de 25 mesures pour compléter le présent accord du Ségur, cette démarche d’accompagnement aux risques environnementaux n'a pas non plus été abordée12. Pour autant, même si je trouve intéressant que l’ONI ait envisagé un lien entre la pratique infirmière et les risques environnementaux, je pense qu’on pourrait élargir sa proposition. En effet, les derniers chiffres de l’OMS13 font état de 12,6 millions de décès par an liés à l’environnement. Ainsi, devant cette urgence climatique, il me semblerait plutôt intéressant d’intégrer ces actions de préventions primaires, d’éducation thérapeutique et de diagnostic en santé environnementale directement dans la formation initiale infirmière, et donc de surcroît dans le décret de compétences de la profession. En effet, si les conséquences climatiques touchent tout un chacun, pourquoi ne pas toucher tout infirmier ?

Agir, mais comment ?

Non, malheureusement il n’existe pas de recette magique – ni, plus sérieusement, de guide – utile à l’orientation de la pratique infirmière pour lutter contre les effets négatifs du changement climatique. Pour autant, agir est possible. Deux modes d’action sont explicités dans la littérature. D’un côté, la stratégie d’atténuation, qui se concentre sur la prévention de la pollution et sur la prise de mesures visant à garantir les meilleurs résultats possibles en matière de climat pour les générations futures14. En somme, elle vise la réduction des émissions de gaz à effet de serre, de l’empreinte carbone, grâce notamment à des actions de recyclage, d’économie d’énergie, de lutte contre le gaspillage, des pratiques d'éco-conduite, de soutien à un système d’alimentation plus sain… Ainsi, nous pourrions par exemple, sur les termes de cette stratégie, inclure dans les pratiques infirmières l’utilisation raisonnée des déchets d'activités de soins à risques infectieux et assimilés (DASRI), le tri de toutes les ampoules des médicaments en verre dans un même bac, la mise en place de trois poubelles sur les chariots de soin (le verre, le recyclage, les autres déchets), ou encore la gestion raisonnée des commandes de pharmacie ou des produits de soins…

Chacun de nous a un rôle à jouer face à cette urgence

De l’autre côté, la stratégie d’adaptation est plus orientée sur le rôle des infirmiers vis-à-vis des conséquences du changement climatique. En outre, il s’agit de fournir des informations fondées sur des données probantes pour aider les patients à élaborer des stratégies d'adaptation visant à modifier l'exposition aux températures excessives, aux événements extrêmes ou à la mauvaise qualité de l'air15 ou encore d’intervenir dans la préparation et la réponse aux catastrophes naturelles, de mener des cours de formation sur les effets du changement climatique… Il devient malheureusement plus compliqué d’illustrer cette stratégie avec des exemples infirmiers pratico-pratiques. En effet, il existe très peu de documentation dans ce domaine en l’état actuel. Néanmoins, il me semble cohérent d’y intégrer, par exemple, la prévention et le repérage des risques sanitaires liés aux vagues de chaleur chez les patients pris en soins. A ce sujet, l’ONI a réalisé une synthèse des recommandations ministérielles sur son site internet à destination des infirmiers16. A ces deux modes d’action, j’ajouterais aussi celui de la recherche, et plus particulièrement celui en sciences infirmières dans le domaine du changement climatique. Les intéressés trouveront leur bonheur dans ce vaste champ qui ne demande qu’à être exploré ! Finalement, chacun de nous a un rôle à jouer face à cette urgence. Alors, formons-nous sur les tenants et aboutissants de la santé environnementale. Concertons-nous entre professionnels sur l’écoconception de nos soins. Mobilisons-nous pour promouvoir un développement durable dans nos lieux d’exercice. Et engageons-nous en tant qu’infirmier et citoyen du monde dans la lutte contre le changement climatique.

Notes

      1. PASQUET, Mathieu. Changement Climatique : Guide. Croix-Rouge Française, 2012. 21 pages
      2. GIEC. Climate Change 2021: The Physical Science Basis. Cambridge University Press, 2021. 42 pages
      3. THE LANCET COMMISSIONS. Santé et changement climatique : réponses politiques pour protéger la santé publique. 2015. 3 pages
      4. CONSEIL INTERNATIONAL DES INFIRMIERES. Prise de Position : Les infirmières, le changement climatique et la santé. Suisse, ICN, 2018. 5 pages
      5. EUROPEAN FEDERATION OF NURSES ASSOCIATIONS. EFN Policy Statement on the Nurses’ Contribution to Tackle Climate Change. EFN, octobre 2020. 4 pages
      6. SECRETARIAT INTERNATIONAL DES INFIRMIERES ET INFIRMIERS DE L'ESPACE FRANCOPHONE. Prise de Position : Infirmières et Infirmiers à l'Avant-Garde d'une Planète en Santé. Montréal, SIIDIEF, 2019. 7 pages
      7. ANFIIDE. Les infirmières, le changement climatique et la santé. ANFIIDE NEWS, 1er semestre 2018, p7
      8. AIIC. Le rôle des infirmières dans la lutte contre les changements climatiques. Ottawa, AIIC, mars 2008. 24 pages
      9. ORDRE DES INFIRMIERES ET INFIRMIERS DU QUÉBEC. Prise de Position : Les impacts des changements climatiques sur la santé des populations et la pratique infirmière. Québec, OIIQ, 2019. 12 pages
      10. ORDRE NATIONAL DES INFIRMIERS. Contribution au Ségur de la Santé de l'Ordre National des Infirmiers. ONI, 6 juillet 2020, p35
      11. MINISTRE DES SOLIDARITÉS ET DE LA SANTÉ, MINISTRE DELEGUEE AUPRÈS DU MINISTRE DES SOLIDARITÉS DE LA SANTÉ CHARGÉE DE L'AUTONOMIE. Communiqué de presse : Ségur de la santé : Le gouvernement accélère la revalorisation de tous les personnels hospitaliers et des professionnels des EHPAD publics. Paris, 1er novembre 2020. 2 pages
      12. https://www.syndicat-infirmier.com/Etats-Generaux-Infirmiers-25-mesures-portees-par-34-organisations-infirmieres.html
      13. OMS. Impact de l’environnement sur la santé. [En ligne]. OMS
      14. LEFFERS, J, BUTTERFIELD, P. Nurses play essential roles in reducing health problems dur to climate change. Practice Guideline, mars 2018, volume 66, n°2, p 210-213
      15. GEORGE, Maureen, BRUZZESE, Jean-Marie, MATURA, Lea Ann. Climate Change Effects on Respiratory Health : Implications for Nursing. Journal of Nursing Scholarship, novembre 2017, volume 49, n°6, p644-652
      16. ORDRE NATIONAL DES INFIRMIERS. Prévention des risques sanitaires liés aux vagues de chaleur. [En ligne]. ONI, juin 2021 (consulté le 01/11/2021), disponible sur : https://www.ordre-infirmiers.fr/actualites-presse/actualites-delordre/vague-de-chaleur-prevention-risques-sanitaires.html

Pour aller plus loin
BRIARD, Nicolas. Entretien : L'éco-infirmier est un expert de la santé environnementale. Soins, mars 2018, n°823, p47-49
C2DS - Comité pour le Développement Durable en Santé. Les Guides des pratiques vertueuses. [En ligne]. (consulté le 01/11/2021) disponible sur : https://www.c2ds.eu/les-guides-incontournables/pratiques-vertueuses/


IDE

Commentaires (1)

Orange amère

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6 commentaires

#1

Y'a du boulot

Oui, limiter les déchets de soins est effectivement important, mais c'est à l'échelle des établissements qu'il faudrait aussi repenser les process.

Au CHU de Grenoble, par ex. tous les petits déjeuners et repas sont servis en barquette plastique et vaisselle à usage unique -> des milliers de tonnes par an de déchets peu ou pas recyclés !
Il serait possible d' investir dans de vraies assiettes, couverts, et lave-vaisselles de collectivité, comme cela se fait dans les cantines, les Ehpads. Mais c'est une question de coût, car il faudrait embaucher quelques personnes supplémentaires pour gérer le circuit de lavage.

D'un autre côté, ce coût pourrait être compensé par une baisse des durées d'hospitalisation. Car en terme de présentation, les repas seraient largement plus appétissants, et on sait combien la nutrition est importante dans le rétablissement des patients, notamment les plus âgés et les plus fragiles. (ceux qui ont tendance à rester longtemps, si gentiment nommés "bed blockers" par les gestionnaires...)

D'autres pistes en vrac :

- ne pas changer systématiquement tous les draps, tous les jours,

- signaler et faire réparer les fuites d'eau, fréquentes dans les salles de bains et WC,

- améliorer la gestion des "réserves" (pièces dans les services pour stocker les consommables) où l'on a encore trop souvent des pénuries sur le matériel courant, et des stocks qui se periment lorsque l'usage n'est que ponctuel.

Etc.