TRIBUNE

Pédopsychiatrie : comment faire entendre la pénibilité mentale des soignants ?

Avec la crise du Covid, le Ségur s’est beaucoup attaché aux conditions de travail des soignants à travers l’aspect matériel (revalorisation des salaires, effectifs…), mais rien n’a été mis en place pour soutenir les soignants sur le plan de la santé mentale, un domaine resté tabou. Léa*, cadre de santé en pédopsychiatrie, partage son temps entre l’hôpital de jour et un centre médico psychologique dans le Loiret (45). Confrontée à des situations familiales très difficiles, à la violence et à la maltraitance des enfants, elle évoque l’absence de formation sur le travail émotionnel et de supervision des soignants qui aboutissent à des arrêts de travail.

Pédopsychiatrie

En pédopsychiatrie, les soignants se sentent seuls en première ligne face à leurs émotions. En l’absence de possibilités d’évoquer leur vécu parfois douloureux, beaucoup d’entre eux craquent.

Non, je ne quitte pas la pédopsychiatrie pour suivre mon mari dans le sud et couler de jours heureux au soleil. J’ai organisé mon départ comme tous ceux qui se posent la question de quitter un système de santé à bout de souffle.

On ne la présente plus : l’usure mentale est un des facteurs principaux des départs en cascade comme le démontre une étude de 2006 intitulée les facteurs liés à l’abandon prématuré de la profession soignante (Jasseron et Al, recherche en soins infirmiers, 2006/2, n°85, p46 à 64) parmi les 15 motifs qui ont fortement contribué à la décision de partir, le manque de soutien psychologique, le nombre insuffisant de personnel et les attentes professionnelles non satisfaites arrivent en têtela santé a une influence certaine sur l’envie de quitter la profession soignante. En effet, la fatigue, les troubles de la santé mentale et les troubles musculo squelettiques augmentent significativement cette envie.

Mais l’usure professionnelle n’arrive pas toute seule. Tout est mis en œuvre pour nier l’évidence avec une absence de reconnaissance de la pénibilité mentale et la négligence du travail émotionnel requis pourtant mentionnés dans les principes fondateurs de la médecine du travail et réglementés par le code du travail (obligation de prévention de la pénibilité au travail).

"Alors à qui en parler ?"

Le terreau était fertile bien avant la crise sanitaire. Quand je suis arrivée en pédopsychiatrie, j’ai été touchée par la violence des situations : maltraitances physiques et psychiques, violences sexuelles sur mineur, précarité, addictions, carences. Le reflet du côté obscur de notre société. On nous donne à voir tout ce que les gens cachent en fermant la porte de leur maison.

La déferlante des situations a fini de couler les petits centres médico psychologiques (CMP) déjà réduits au minimum vital lorsque la crise sanitaire a fait son œuvre. TRIER des situations qui sont toutes urgentes. CHOISIR. Et ainsi RENONCER à des situations qui, on le sait, vont mal se terminer. Une perte de chance pour eux. Une perte de sens pour nous ;

Les familles reprochent aux soignants leur liste d’attente interminable et la violence s’accentue. Tout ce qui était tapi jusqu’ici est exacerbé par les tensions sociales. On devient le parafoudre de l’Etat. Ils tapent du poing sur la table, nous menacent. Aucun espoir que cela s’arrange. Nous ne sommes pas assez nombreux et nous peinons à recruter la psychologue. 10 mois que l’annonce est parue. Et le triptyque est réuni : perte de sens, sentiment d’impuissance, violence. Trois ingrédients explosifs qui mènent à notre fameuse usure mentale.

Alors à qui en parler ? Quand je suis arrivée de 10 années passées à travailler en crèche, j’avais l’idée qu’en psychiatrie si on savait prendre en compte la souffrance de l’autre, on savait prendre soin de ses soignants. Quelle naïveté. En crèche, on avait un psychologue qui venait une fois par semaine écouter nos doléances, nos situations douloureuses. Nous ne sommes pas là pour mesurer la douleur avec une échelle imaginaire, mais ce n’était rien comparé aux situations sociales retrouvées dans l’incubateur des CMP de pédopsychiatrie. Alors avec le médecin de l’unité on s’est alliés pour trouver un superviseur. Au bout de trois années de démarches, il n’est toujours pas parmi nous.

En revanche, le Ségur est arrivé et nous a alloué une enveloppe pour améliorer notre confort de travail. Mais entre nous, les soignants ne s’arrêtent pas pour cause de manque de matériel (parce qu’il manque un four en salle de pause ou la climatisation dans le secrétariat), mais bien pour des raisons d’usure mentale.

Aucun espace ne leur permet de parler de leurs affects et de les appréhender avec l’aide d’un professionnel, pour prendre de la distance et se dégager des phénomènes de transfert et contre transfert. Lunaire ? Comme si un garage automobile ne pouvait pas ou ne savait pas réparer les voitures de ses propres collaborateurs. La seule solution qui s’offre alors aux soignants pour préserver leur santé mentale : s’arrêter. Pour se protéger. Sans oser avouer souffrir psychiquement, les arrêts se multiplient. Sous les symptômes fatigue mal de dos hypertension se cache la dimension du tabou que les soignants n’osent évoquer : une situation qui les a trop touchés. On veut rester soignant et ne pas devenir patient. Une résistance défensive renforcée par la société où le tabou de la santé mentale est encore prégnant alors que 2,5 millions de français souffrent d’une pathologie mentale (2019, les échos, la santé mentale ne doit plus être un tabou).

Le matin de mon arrêt maladie, je n’avais plus d’énergie. Une fatigue intense a envahi mon corps. Impossible d’avancer. De sortir du lit. Des hauts le cœur venant couronner cet état d’asthénie.

"Traumatisés par ce que nous vivons"

Pour ma part, ça a été la situation de trop. Il y a d’abord eu cette maman qui nous a agressés verbalement car nous avions dénoncé des maltraitances sur son enfant. Ce papa venu tôt le matin nous attendre, avant l’ouverture pour exiger un soin pour son fils. Cet entretien d’évaluation où le jeune Medhi* est arrivé couvert d’hématomes sur le visage. Et puis, le petit Marc*, 6 ans. Battu continuellement par son père, dans les côtes, les bras, les jambes, le ventre. Des marques de strangulation autour du cou. Une brûlure faite à l’allume cigare. On a fait trois signalements. A l’audience, il a été décidé que les parents conserveraient la garde.

Perte de sens, sentiment d’impuissance, violence. Le matin de mon arrêt maladie, je n’avais plus d’énergie. Une fatigue intense a envahi mon corps. Impossible d’avancer. De sortir du lit. Des hauts le cœur venant couronner cet état d’asthénie. Après avoir pensé grossesse et covid, j’ai compris. A quoi servent les rapports et les audits sur les conditions de travail, qui coûtent la moitié du PIB, si personne n’a songé à prendre soin de nous qui sommes au front, traumatisés par ce que nous vivons.

*Les prénoms ont été modifiés.

Commentaires (1)

MÏYA

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1 commentaires

#1

À l’image de la machine

Bonjour
Touchée par cet article je me permets de pointer du doigt les « mesures sanitaires » qui avaient tenu compte en toute légitimité « le pronostic vital » écrasant la dimension mentale et psychique
C’est à méditer !
Je vous retourne la question et au « comment » je dirais « y’a t’il vraiment moyen à faire entendre ?! »