TRIBUNE

Ségur de la Santé, vers la fin du supplice ?

La souffrance des soignants est profonde et bien réelle. Tout a commencé il y a plus de vingt ans et aujourd’hui, la pandémie du COVID-19 porte le coup de grâce. On redoute un manque énorme de personnel à venir dû aux départs ou arrêts maladie en conséquence de ce stress permanent. Emmanuel Macron a réagi et s’est engagé sur le Ségur de la santé, garantissant une refonte de l’hôpital public et une revalorisation du personnel soignant. Reste à voir s’il n’est pas déjà trop tard…

Thibauld Piwko

L’argent ne fait pas le bonheur, et encore moins celui des soignants…

La santé représente une part tellement gourmande des dépenses nationales que la sécurité sociale a été en déficit pendant 17 ans (1).

Comptes Sécu

En 2019, on enregistrait un bénéfice de 0,8 milliard (2), ce qui contribua à un élan d’enthousiasme et inspira de bons augures selon lesquels le budget serait excédentaire de 9,5 milliards d’euros en 2021. (1)

C’était sans compter sur l’apparition du COVID-19 qui, contrairement à ce qui était prévu, occasionna une perte de 44,4 milliards d’euros (3).

Le retour à l’équilibre en 2019 peut être attribué à plusieurs mesures mises en place par l’Etat :

  • Emprunter de l’argent
  • Augmenter les impôts sur le revenu et surtout
  • Appliquer plusieurs vagues de restrictions budgétaires sur l’Hôpital.

Ces dernières ne se traduisent pas nécessairement par la disparition de quelques zéros sur le chèque, mais plutôt par la réduction de personnel ou la suppression de lits. Sur le papier, le nombre de patients diminue, mais, en réalité, les besoins restent les mêmes, voire augmentent face à une population qui vieillit. La nature même des soins en vient à changer au profit de l’ambulatoire quand c’est possible. Sinon, c’est le temps d’hospitalisation qui s’en trouve raccourci au strict minimum. Le rythme de travail devient de plus en plus difficile à suivre, autant pour les professionnels que pour les bénéficiaires.

À cela s’ajoute le problème du financement de la santé, auquel il est compliqué d’apporter une solution optimale. Aujourd’hui, la rétribution se fait par le biais de tarification à l’activité (T2A).  Les patients sont divisés en Groupes Homogènes de Malades (6) et à chacun d’eux est associé un montant qui correspond aux dépenses nécessaires à la prise en charge, afin de proposer une rémunération au plus près de la réalité. Ce système était pensé précisément pour pallier les injustices créées par l’ancienne méthode : on donnait une enveloppe aux hôpitaux en fonction de la durée d’occupation des lits, indépendamment de leur nature. Au fil du temps, les dépenses se sont largement accrues, ce qui conduisit à La Dotation Globale de Financement (DGF). On proposait alors un budget fixe qui par conséquent ne s’adaptait pas aux besoins de soins. (4) (5) (6). Malheureusement, cette méthode présente plusieurs aspects pervers comme la diminution des temps d’hospitalisation, un risque de rechute important pour les patients (6)

L’autre application qui, à mon sens, a engendré plus de problèmes qu’elle n’en a réglés est celle des trente-cinq heures hebdomadaires en 2002. (7) En effet, pour qu’une mesure de ce genre fonctionne, il faut compenser la baisse du temps de travail par une embauche massive, chose qui n’a pas été faite. Au contraire, on compte sur notre abnégation pour combler les trous dans le planning : s’adapter en permanence sur le plan professionnel et personnel, au détriment de la vie de famille.

Aux mauvaises conditions de travail s’ajoute un mal-être bien plus aigu. Celui de prodiguer des soins d’une qualité médiocre, en total désaccord avec l’éthique enseignée à l’école d’infirmier ou d’aide-soignant. La tension prend donc un véritable tournant puisqu’elle rentre directement en contradiction avec les valeurs profondes des professionnels. Les pensées liées au travail tendent à monopoliser notre temps libre, notre vie de famille, ce qui sur la durée peut poser de vrais problèmes.

Le stress est souvent votre allié, mais pas toujours…

Le stress est un processus normal duquel, à une époque lointaine, notre survie dépendait. Mais au long terme, les choses se gâtent, car toutes les réactions engagées par le corps face à une situation de danger ou de peur deviennent chroniques, impactant la santé physique, mentale, voire sociale, de l’individu :

  • Migraines
  • Tremblements
  • Anxiété chronique
  • Mélancolie
  • Tensions et douleurs musculaires
  • Maladies cardiovasculaires
  • Brulures d’estomac, ulcères
  • Douleurs abdominales (8) (9).

Par passion et amour du métier, beaucoup continuent malgré les difficultés, se rapprochant dangereusement du burn-out. Une étude de l’Ordre national infirmier (ONI) effectuée en 2018 sur plus de 18 000 soignants montre que 63 % d’entre eux ressentent très souvent au moins un symptôme d’épuisement professionnel. (10) Certains délaissent l’hôpital public au profit du privé, ou bien envisagent d’exercer dans un milieu moins demandeur ou plus adapté à leurs valeurs. D’autres ne veulent plus subir, sacrifier leur santé pour ce qui, après tout, reste un travail. Tous les moyens sont bons : relaxation, méditation, optimisation de son temps libre. Le but est d’améliorer ses conditions de vie, de bénéficier d’un repos salvateur afin d’assurer la meilleure efficacité professionnelle. Les plus fatigués prennent une décision bien plus radicale en abandonnant le métier de soignant, pourtant si beau. Il aura fallu en passer par cette situation extrême pour que les dirigeants se rendent réellement compte de la souffrance du personnel médical, mais surtout de son impact sur la société tout entière.

Le Ségur de la Santé : Ça y est on se réveille ?

Les dirigeants ont ouvert les yeux, semble-t-il, et se sont engagés en 2020 à prendre des dispositions avec le Ségur de la santé : une sorte de brainstorming entre le personnel soignant et l’État.
Tout d’abord, le gouvernement a planifié une revalorisation salariale en deux étapes. Nous avons déjà reçu la première partie à hauteur de 183 euros net. (11). La deuxième, définie en fonction des professions et échelons de carrière, sera répartie sur 2021-2022. Pour voir le détail, rendez-vous sur cet article.

Dans l’optique de la refonte de l’hôpital public, d’autres mesures plus organisationnelles vont être appliquées. Les services devraient retrouver leur place au cœur du système de santé, contrairement à ce que proposait la loi Hôpital Patient Santé Territoire de 2009 (12). Les soignants, chefs et même internes en médecine auront leurs voix au chapitre. La prévention des risques psychosociaux ainsi que l’égalité homme-femme constituent aussi un enjeu important de cette refonte. Un projet de gouvernance et de management participatif devrait être abordé. Pour faire simple, c’est une méthode de gestion des équipes dans laquelle les individus œuvrent en collaboration avec la hiérarchie et non pas sous ses ordres. Toutes ces mesures permettront certainement au personnel soignant de souffler un peu, mais n’arrivent-elles pas trop tard ?

Aujourd’hui, nous faisons face à une transition, entre la pandémie du COVID-19 et le retour à la normale : on ne peut que s’en réjouir ! Mais parallèlement à ça, beaucoup d’entre nous sont effrayés, car c’est aussi reprendre son travail au même endroit où nous l’avons laissé. C’est-à-dire avec des conditions difficiles, une proposition de soins inadaptée à la demande et en contradiction avec les valeurs des soignants.

La principale différence notable avec la situation actuelle et celle pré-COVID est l’état d’esprit du personnel médical. Beaucoup ont perdu espoir et se sentent prêts à raccrocher la blouse. Les années 2020-2021 ont retenti comme un véritable coup de grâce pour certains qui puisaient déjà dans leurs réserves les plus profondes. La détresse est bien trop importante pour s’effacer d’une simple revalorisation salariale. Il faudrait pouvoir compenser tout de suite l’ensemble des dégâts occasionnés par les mauvaises décisions des dirigeants. C’est-à-dire non seulement le mal-être professionnel, mais également les conséquences psychologiques encaissées au fil des années : fatigue chronique, dépression, perte d’enthousiasme, anxiété, burn-out… et évidemment, c’est impossible. Les mesures adoptées par le Ségur n’auront un impact qu’au long terme, et je doute que les soignants les plus fragilisés aient la force d’attendre.

La peur qui règne aujourd’hui n’est plus celle d’un virus inconnu, mais plutôt d’un abandon massif des métiers du soin.

Le défi : Les soignants de demain

En effet, il serait utopiste de penser que le Ségur de la Santé, aussi encourageant soit-il, puisse réparer totalement le mal fait au personnel médical. Je ne crois pas non plus que ça en soit l’objectif. Le but est peut-être de miser sur les prochaines générations de soignants. Ceux qui sont actuellement en formation, les personnes en reconversion professionnelle, ou peut-être ce petit garçon sur son balcon. Assourdi par les gens qui applaudissent, qui remercient les soignants pour leur travail, il rêve, imagine que lui aussi, un jour portera la blouse blanche. Il se fiche de ce que disent les grands à la télévision, ne prête pas attention aux difficultés de la réalité : ce qu’il veut c’est devenir soignant. Il bénéficiera peut-être des leçons que nous avons apprises à la dure, sera plus à même de faire valoir ses droits face à des dirigeants à l’écoute. On peut espérer que cette pandémie inspire une nouvelle façon de penser le soin dans sa globalité. La question du bien-être des soignants est devenue un élément fondateur du bon fonctionnement de la société et un véritable enjeu de l’élection présidentielle à venir.

Pour aller plus loin :

Sources :

  1. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/06/06/comprendre-la-reduction-du-trou-de-la-secu-en-quatre-points_5310576_4355770.html
  2. https://www.lepoint.fr/economie/securite-sociale-le-budget-en-excedent-en-2019--25-09-2018-2254116_28.php
  3. https://www.ccomptes.fr/system/files/2020-10/20201007-rapport-securite-sociale-2020.pdf
  4. https://solidarites-sante.gouv.fr/professionnels/gerer-un-etablissement-de-sante-medico-social/financement/financement-des-etablissements-de-sante-10795/financement-des-etablissements-de-sante-glossaire/article/dotation-globale-de-financement-dgf
  5. https://www.cairn.info/revue-francaise-d-administration-publique-2005-1-page-49.htm#no7
  6. https://maze.fr/2020/06/le-mode-de-financement-a-lhopital-source-de-tensions/
  7. https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000398298
  8. https://www.stress.eu.com/comprendre-le-stress/signes-et-symptomes-du-stress/consequences-du-stress-sur-lorganisme/
  9. https://www.stress.eu.com/comprendre-le-stress/signes-et-symptomes-du-stress/signes-psychologiques-du-stress/
  10. https://www.ordre-infirmiers.fr/assets/files/000/publications/Mal_etre_synthese_enquete_avril%202018.pdf
  11. https://www.liberation.fr/france/2020/07/09/segur-de-la-sante-une-revalorisation-de-180-euros-net-ouvre-la-voie-a-un-accord_1793703/
  12. https://www.vie-publique.fr/loi/277465-loi-rist-26-avril-2021-ameliorer-le-systeme-de-sante-par-la-confiance


IDE

A propos de l'auteur
Diplômé depuis 2016, Thibauld Piwko est un infirmier cosmopolite (stages étudiants effectués au Vietnam et en Norvège, exercice en Suède pendant 4 ans). Aujourd’hui intérimaire, il a créé le site soignantheureux.fr et s’engage pour l’amélioration du quotidien et du bien-être des soignants

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