RECHERCHE CLINIQUE

Alexandra Usclade : « La recherche en sciences infirmières peut redonner du sens au métier »

Publié le 14/11/2022

Infirmière en pédiatrie, Alexandra Usclade a mis de côté les soins techniques pour se consacrer au développement et à l’accompagnement de projets de recherche infirmière. Nourrie de son expérience en cancérologie, elle travaille notamment sur l’amélioration de la prise en charge des soins douloureux auprès des enfants atteints de cancer.

Pour Alexandra Usclade, le plus important est de travailler en proximité avec le terrain pédiatrique.

Vous êtes la lauréate du prix du jeune chercheur : comment avez-vous accueilli cette distinction ?

J’en ai été très émue et très honorée. Quand on postule, on a bien sûr toujours l’espoir d’être sélectionnée, mais j’ai été très surprise de cette reconnaissance. C’est le premier prix que je reçois en tant que chercheur, et que j’obtiens ainsi une reconnaissance de mes pairs dans la recherche en sciences infirmières. Cela m’a permis de faire le point sur tout ce que j’avais pu faire.

Vous avez été récompensée pour vos travaux portant sur la mémorisation des soins douloureux chez les enfants atteints de cancer. Pouvez-vous nous en expliquer la teneur ?

Dans la pathologie qu’est le cancer, les soins procéduraux sont multiples et certains, comme la pose d’aiguilles, peuvent parfois être banalisés car très fréquents. Nous proposons la distraction par la réalité virtuelle pour essayer de diminuer la mémorisation de la douleur chez ces jeunes patients, qui sont des adultes en devenir. Nous savons que leur qualité de vie est très importante c’est pourquoi il faut éviter l’ancrage de la douleur dès les premiers soins afin d’améliorer leur vécu des prochains soins. Pour mesurer les effets du dispositif, nous avons élaboré un projet de recherche avec deux bras : l’un qui propose des moyens de distraction standards, et l’autre une plongée en réalité virtuelle. Nous allons suivre ces enfants pendant 3 mois et évaluer la façon dont ils vivent le soin, s’ils se lassent de la réalité virtuelle.

Lors de la mise en place de ma première étude, qui concernait l’efficacité d’un appareil pour visualiser les veines lors de la pose de voie veineuse périphérique, j’ai été confrontée à certains discours critiques de soignants qui peuvent parfois être réfractaires aux nouvelles techniques de soins, car elles leur donnent l’impression que l’on remet en cause leurs propres compétences. Mon équipe et moi avons accompagné les équipes et nous avons pu inclure 600 patients. Ce projet a beaucoup intéressé les infirmières puéricultrices, même celles qui étaient au premier abord réfractaires. Les soignants n’utilisent pas nécessairement l’appareil de manière systématique, mais ils se sont rendu compte qu’il pouvait avoir un intérêt pour les patients dans certaines situations.

La recherche a un réel intérêt pour la pratique et pour améliorer les soins dispensés aux enfants.

Comment en êtes-vous arrivée à la recherche ?

J’ai participé en tant qu’infirmière puéricultrice à un projet de recherche clinique avec des adolescents allergiques à l’arachide. Ce sont des enfants à qui l’on dit, dès le plus jeune âge, qu’en ingérer ne serait-ce qu’une petite quantité peut leur être fatal. Ils évoluent dans un état d’esprit très particulier, et cela a un retentissement important sur leur vie sociale : ils ne peuvent pas manger à la cantine, par exemple. Le projet consistait à réintroduire de l’arachide dans leur régime alimentaire sous forme de gélule, ce qui a permis de les désensibiliser un peu et de vraiment changer leur quotidien. Par exemple, il leur devenait possible d’aller manger au McDo avec leurs amis. J’ai ainsi réalisé l’intérêt des données issues de la recherche pour les patients, qu’il était possible de leur permettre d’avoir une vie différente grâce à des résultats probants issus d’une approche scientifique. La recherche a un réel intérêt pour la pratique et pour améliorer les soins dispensés aux enfants.

Par la suite, j’ai intégré en 2015 l’équipe de recherche pédiatrique du CHU de Clermont-Ferrand en tant qu’infirmière recherche clinique. J’ai également un mi-temps dédié au développement de la recherche paramédicale ; c’était une volonté forte du médecin qui s’occupait du pôle recherche pédiatrique.

Comment intégrez-vous vos recherches dans votre pratique infirmière ?

Depuis que j’ai intégré cette équipe de recherche pédiatrique, j’ai quitté le soin. J’accompagne plutôt les équipes et j’interviens auprès des patients pour leur expliquer les projets de recherche. Je suis également devenue, depuis 2019, coordinatrice paramédicale de la recherche au sein du CHU. Je fonctionne beaucoup avec les unités de recherche pédiatrique, les attachés et l’infirmière de recherche clinique, afin de mettre en place les projets de recherche dont je suis l’investigatrice, de leur élaboration à leur valorisation. Je ne fais donc plus de soins directs mais j’ai tout de même conservé ma thématique pédiatrique. Ce qui est surtout important pour moi, c’est de travailler en étroite collaboration avec le terrain afin d’identifier les thématiques du moment, celles qui intéressent les professionnels paramédicaux.

Avez-vous suivi des formations spécifiques en lien avec vos projets de recherche ?

En 2015, j’ai obtenu un diplôme universitaire (DU) de recherche en sciences infirmières au CHU de Bordeaux, qui s’est avéré très formateur car il m’a donné les bases méthodologiques de la recherche. Je viens également de terminer un Master sciences cliniques et soins paramédicaux, qui m’a lui conféré des compétences en termes de leadership et de supervision des équipes, mais aussi d’expertise clinique, en lien avec tout ce qui a trait aux théories en sciences infirmières et à leur valorisation. A titre d’exemple, dans ma dernière recherche, j’utilise la théorie du confort. Ce sont des éléments qui demeurent très théoriques pour les infirmiers de terrain, mais il me tient à cœur d’initier les professionnels à cette théorie, qui permet d’aborder les soins de manière plus positive en termes de bien-être et non pas en termes de douleur. J’avais des connaissances en recherche quantitative, mais cette formation m’a permis de développer des compétences en recherche qualitative, qui a tout son intérêt.

Quelle est la place, selon vous, de la recherche infirmière en France, et quels freins identifiez-vous à son plus large déploiement ?

Je me rends compte que depuis 2010, après les accords de Bologne*, la formation à la recherche est en pleine évolution. Les différents financements alloués par la Direction générale de l’offre de soins (DGOS) ont aussi permis de booster la recherche paramédicale.

Le frein qui peut paraître le plus important, c’est le temps. Mais j’ai constaté, pour avoir accompagné les équipes, que cette problématique ne constitue pas un réel obstacle pour les soignants. Car les professionnels qui viennent me voir avec un projet ont une appétence pour la recherche, ils y gagnent des compétences, ils en comprennent l’intérêt pour les patients. Ils ont en revanche besoin de soutien méthodologique. C’est pour cela que le CHU propose des formations en interne, ainsi que des accompagnements par des méthodologistes, des statisticiens. Et il y a un autre frein, à relativiser, lié à la lecture des articles scientifiques en anglais ; mais la lecture fréquente d’article en anglais  sur une même thématique permet de s’en approprier le vocabulaire. Enfin, il est important d’initier les infirmiers à la recherche bibliographique.

Il est vraiment essentiel que les professionnels paramédicaux s’emparent de la recherche, car l’utilisation de nouvelles pratiques de soins peut vraiment redonner du sens à leur profession. Dès que plusieurs soignants sont impliqués dans un projet, ça entraîne une dynamique au sein de l’équipe, ce qui permet aussi de se détacher des préoccupations actuelles, que ce soit le Covid ou le manque de personnel. Et dans la prise en soin au quotidien, c’est une réelle plus-value pour les infirmiers, car la recherche permet de remettre en question nos pratiques pour améliorer la prise en soin des patients. Et enfin, elle est un vrai vecteur de valorisation de notre travail auprès des patients.

Le parcours d’Alexandra Usclade
Infirmière depuis 18 ans en cancérologie adulte et pédiatrique, Alexandra Usclade a intégré un poste d’infirmière puéricultrice de recherche clinique et paramédicale dans le secteur de la pédiatrie puis de coordinatrice paramédicale de la recherche au sein du centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand. Elle travaille sur les gestes invasifs, courant en hospitalisation, souvent difficiles et douloureux pour les enfants atteints de pathologies chroniques comme le cancer, et entraînant potentiellement une mémorisation de la douleur, avec des impacts à long terme. Elle apporte une attention particulière à la collaboration avec les parents comme partenaires de soin, dans une démarche d’amélioration de la qualité de vie des enfants malades. Elle a dirigé 5 programmes de recherche mixtes (obtenant des financements) et est récipiendaire du 1er prix pour la présentation en 180 secondes aux Journées francophones de la recherche en soins 2021.

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Journaliste audrey.parvais@gpsante.fr


Source : infirmiers.com