AU COEUR DU METIER

Comment s'incarne le leadership infirmier dans l'espace francophone ?

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Compétences infirmières

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Que trouve-t-on derrière le concept de "leadership infirmier" ? Quatre représentants de la profession ont tenté d'en dresser les contours à l'occasion du webinaire "Quand la francophonie fait rayonner la profession infirmière" qui s'est tenu dans le cadre du Salon infirmier live. Une notion qui pourrait trouver un écho favorable à l'aune de la crise sanitaire pour donner de l'impulsion à la représentativité de la profession afin d'aller dans un sens commun.

Au-delà d'un socle commun, le leadership infirmier recouvre une réalité propre à chaque pays de l'espace francophone

Quelques chiffres tout d'abord : 90 % des soins de santé sont prodigués par des infirmiers partout dans le monde lesquels sont 745 000 en France, près d'un million dans l'espace francophone… et 27 (millions) au total dans le monde. Indéniablement une force notamment de changements potentiels au service de la santé des populations pour peu que la profession infirmière soit en mesure d'incarner un certain leadership.

Éléments de définition

Cette capacité à influer – sur les politiques et systèmes de santé dans ce contexte – est une notion encore assez confidentielle dans l'hexagone. Pour Hélène Salette, directrice générale du Sidiief, réseau mondial francophone de la profession infirmière, le leadership ne se réclame pas. On l'obtient par nos gestes, nos actes, ce que nous faisons au quotidien. […] Le leadership infirmier consiste ainsi à apprendre à décrire et à présenter concrètement le rôle infirmier dans les différents contextes spécifiques de soins en phase avec les besoins prioritaires. Plus largement, c'est aussi pour Évelyne Malaquin-Pavan, cadre infirmier spécialiste clinique, hôpitaux universitaires Paris Ouest AP-HP et présidente du Conseil national professionnel infirmier (CNPI) cette capacité à guider, entraîner, fédérer des populations, une profession, une société autour de buts communs afin de produire un résultat favorable, positif pour la population. Soit encore une capacité, un mélange d'assertivité et beaucoup de lâcher-prise». Un savoir, savoir-faire, savoir-être qui s'apprend, se modélise, mais surtout s'expérimente. Au-delà des individus, il s'agit plutôt pour Patrick Chamboredon, président de l'ONI et du Comité de liaison des institutions ordinales (Clio), d'une institution qui doit permettre de créer un "inconscient collectif" qui permet à tout un corps professionnel de se reconnaître et d'arriver, par une certaine cohésion, de se créer, se définir un objectif commun [le leadership], le porter, le mettre en évidence et faire en sorte que, bon an mal an, d'atteindre cet objectif-là. Un leadership qui se définit aussi en fonction des missions de l'instance professionnelle représentée a précisé de son côté Brigitte Lecointre, la présidente de l'Anfiide et ce, même s'il y a forcément un socle commun. Par exemple, pour l'ONI, la maison commune, permettre à la profession de se souder mais au-delà de tracer des lignes, a relevé son président.

Une incarnation qui diffère

Bien évidemment, le leadership infirmier s'incarne différemment selon les instances professionnelles représentées. L'ambition du Sidiief, qui se situe au niveau macro, consiste ainsi à mettre le savoir infirmier à contribution pour améliorer les soins de santé. Cela au travers de grandes discussions avec les infirmiers du monde entier sur les soins aux personnes âgées, la prévention et le contrôle des infections, la pénurie infirmière et les solutions qui peuvent être apportées… Du côté de l'Anfiide, plus vieille association généraliste infirmière, le leadership s'incarne par le maintien d'un lien étroit avec les autres instances professionnelles (ONI, CNPI…), la production d'une vision stratégique sur l'actualité (écrits, prises de position), l'organisation d'évènements, la participation à des groupes de travail, plus récemment par l'engagement pour l'introduction et l'implantation des infirmiers de pratique avancée (IPA) en France, également en occupant l'espace politique, d'où son souhait qu'il y ait un conseiller infirmier auprès du ministère au risque sinon que le leadership infirmier politique fasse défaut. Au sein des conseils nationaux professionnels – composés d'organisations de type associations et de syndicats –, le leadership suppose de suivre l'évolution des besoins de la population et des sciences, mais aussi d'écrire, d'argumenter, de prendre du recul, le tout en faisant vivre des voix parfois cacophoniques mais en arrivant à rassembler sur ce qui est commun et qui va faire avancer le service rendu et la profession. Tout cela requiert donc que la profession gagne en autonomie1, non pas pour la gloire de la profession mais pour le service rendu à la population, a estimé Patrick Chamboredon.

D'abord au service de la population

Car très concrètement c'est bien de cela dont il s'agit d'abord comme l'a par ailleurs pointé Hélène Salette au travers de diverses expériences de leadership infirmier. Comme au Québec, où des cliniques de soins infirmiers, gérées en totalité par des infirmières praticiennes spécialisées2, contribuent à améliorer l'accès aux soins de santé dans un contexte de pénurie de main-d'œuvre qualifiée. Comme en Suisse, où un infirmier – Paul Beck – est notamment à l'origine, en 1988, de la Fondation Rive-Neuve, un lieu de soins spécialisés ainsi qu'un lieu de formation pour les professionnels confrontés à la fin de vie dans les différents établissements sanitaires. Un lieu qui aujourd'hui encore fait office de modèle en la matière dans la confédération helvétique. Ou encore en Belgique, où l'association "Infirmière de rue" œuvre, depuis plusieurs années déjà par le biais de soins de base prodigués, à la réintégration sociale des itinérants de longue date.

Une crise du Covid qui fait bouger les lignes…

Au-delà de ces initiatives, les quatre représentants présents se sont accordés sur le fait que la crise sanitaire avait certainement fait bouger les lignes quant au regard porté sur la profession.  « L'expérience de la pandémie a l'avantage pour la profession de réaliser qu'elle ne jouait pas son rôle à son plein potentiel sur la scène publique. Il y a une prise de conscience collective à travers le monde où nous avons été plus sollicités comme experts de la crise et cela va changer les choses » a ainsi estimé la directrice générale du Sidiief. Un avis partagé par Évelyne Malaquin-Pavan, qui considère que les infirmières ont su faire preuve de créativité et d'une plus grande confiance » et qu'elles ont davantage pris conscience de leur « place dans le puzzle. Même sentiment enfin pour Brigitte Lecointre pour laquelle la crise a révélé une grande solidarité au sein de la profession, avec des infirmières qui se sont toutes révélées des leaders dans tous les environnements de soins.

…mais une image qui reste à travailler

Reste que la profession ne pourra, semble-t-il, pas s'exonérer d'un travail sur son image afin de gagner en visibilité et donc en leadership. Pour en finir avec son image d'ange de dévotion et de subalterne du médecin et tendre vers celle de leader clinique, leader scientifique, visionnaire des agents de changements dans les systèmes de santé, dixit Hélène Salette. Dont acte.

Notes

      1. 92 % des IDE sont favorables à plus d'autonomie pour une meilleure prise en charge des patients ; c'est ce qui ressort d'une enquête de l'ONI menée dans le cadre des travaux sur le Ségur de la santé en juillet 2020
      2. IPS, équivalent des IPA au Québec


Journaliste

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