CONCEPTS DE SOINS

"Faire du lien", kesako ?

Cet article fait partie du dossier:

Compétences infirmières

    Précédent Suivant

Combien de fois, étudiants, avons-nous entendu cette fameuse injonction "il faut faire du lien " ! Combien de fois, professionnels de santé, nous nous sommes laissé dire à un étudiant "il faut faire du lien" ! A ce niveau de la réflexion une chose est déjà certaine ; cette expression est sur toutes les lèvres soignantes ! En cela, l’on peut tout à fait se poser cette question liminaire : ça veut dire quoi au juste "faire du lien" ? Pour cela, rien de plus simple, essayons seulement de ne pas perdre le fil !

"Faire du lien", c’est construire le soin au plus proche du besoin

Pour un soignant en exercice ou en devenir, la question du lien avec le patient est centrale. En la matière, enseignements reçus et pratique de terrain convergent. Mais après tout, quelle réalité le terme recouvre-t-il ? Pour y répondre, prenons quelques exemples concrets et tentons, par cette mise en situation, de comprendre en quoi l'alliance de la réflexion constructive et des savoir-faire est essentielle à la compréhension de la notion et à l'avancée des sciences infirmières.

Se questionner, raisonner, associer… tout est lié

Grosso modo, "faire du lien" dans la pensée soignante c’est s’engager dans une démarche intellectuelle et cognitive. C’est investir une posture professionnelle et réflexive vis-à-vis de l’action de soin (la réfection du pansement de moignon par exemple) au cours duquel plusieurs éléments objectifs (dans le cas précis, la douleur liée à l’amputation d’un membre inférieur à J2) et subjectifs (la colère, entre autres) viennent se conjuguer et investir le temps de soin. Aussi, appelés "domaines cliniques" par Thérèse Psiuk dès 2011, ces derniers, pris indépendamment sans les associer les uns aux autres, ne permettent de dégager les mêmes perspectives de raisonnement dit "clinique" et se limitent souvent à un seul constat auquel le professionnel de santé ou étudiant ne répond que très partiellement, de façon quasi réactionnelle. Nous pourrions alors dire que professionnel ou étudiant "fait pour faire" ou qu’il "exécute".

Or la notion comprise du "lien" transcende davantage cette perspective limitante, elle suppose une attitude soignante fondamentale : l’analyse critique constructive. Entendue ici comme la continuité du réflexe de questionnement. En cela, le raisonnement clinique n’est pas une dynamique uniquement centrée sur le "faire", il est un subtil jeu d’association des dites données précédentes (objectives et subjectives) recueillies par le professionnel ou l’étudiant qui renvoient sans cesse à cette question : Pourquoi ? Pourquoi la réfection du pansement de moignon à J2 ? Pourquoi le patient est-il en colère ? Pourquoi l’amputation du membre ?...

En définitive, faire du lien, c’est un processus continu conduisant à la démarche d’anticipation dans sa réalisation la plus aboutie. Soit partir d’un fait, comme la réfection du pansement de moignon, et mobiliser ses connaissances (sur la douleur, le risque infectieux, les émotions possibles observées pendant le soin…). Une première étape qui suscite un réflexe de questionnement (hyperalgie, plaie inflammatoire) permettant d’obtenir une hypothèse (infection) contribuant à la suite à la recherche de signes complémentaires comme l’hyperthermie, le prélèvement de site ou les émotions.

Prérequis pour mieux "faire du lien"

Vous l’aurez compris, faire du lien est un exercice intellectuel périlleux mais qui est passionnant pour qui en maîtrise les subtils usages. Aussi, cette capacité réflexive se nourrit de différents éléments. D’abord, cela paraît une évidence, afin de sortir de l’attitude de constatation factuelle (le patient s’agite par exemple) ; il faut disposer d’une base théorique solide, notamment en anatomie et physiopathologie (système nerveux…) permettant d’identifier les principales caractéristiques qui découlent indubitablement de ce processus (en l’occurrence traumatique) et des stratégies thérapeutiques mises en œuvre (de l’amitriptyline pouvant être utilisée pour traiter l’algohallucinose, autrement appelée "douleur du membre fantôme") ou non-médicamenteuse (changement de position). Par là même, il est alors nécessaire d’organiser sa pensée soignante par l’utilisation de concepts, de théories et de modèles. En France, le modèle clinique trifocal établi par Thérèse Psiuk est l’un des plus enseigné dans les instituts de formation.

D’autre part, faire du lien c’est également disposer d’une base de connaissance de l’autre. Du nuancier sentimental et réactionnel de l’être humain. Une individualité qui suppose que son évaluation soit personnalisée tout en considérant les principales grilles d’observation (dont les stades du deuil font partie) proposées par la littérature scientifique. Enfin, faire du lien, se nourrit également du vécu professionnel et de l’expérience humaine. En soi, c’est une démarche empirique. En somme, même si faire du lien est essentiel afin de garantir un niveau de prise en soin qualitatif, la mécanique et la fluidité du raisonnement clinique ne sera pas équivalente selon que l’on soit étudiant en soins infirmier ou infirmier avec 15 ans d’expérience en chirurgie orthopédique, selon que l’on soit élève aide-soignant ou aide-soignant depuis 20 ans dans ce même service. A ce titre, la richesse du raisonnement clinique se trouvera d’autant plus dans le partage expérientiel, contributif du raisonnement clinique partagé.

Un cercle vertueux

De façon un peu plus caricaturale, l’on pourrait comparer l’ensemble de cette démarche soignante à la différence qu’il peut y avoir lorsque l’on se saisit d’un livre en Mandarin : nous pouvons nous contenter des images, le lire, ou bien s’imprégner de la totale pensée de l’auteur ; l’effet n’est assurément pas le même, pourtant on utilise le même support ! Pour autant, même si l’on peut avoir l’impression que tout cela est assurément "du chinois", le raisonnement clinique ne doit pas effrayer qui que ce soit. En effet, il est le vecteur principal de l’épanouissement professionnel dans le sens où la compréhension de la mécanique humaine est le socle inaliénable de la profession soignante. Dans le même temps, c’est aussi parce que l’on comprend que l’on apprend et c’est parce que l’on apprend que l’on cherche à comprendre ! C’est un cercle vertueux ! De sorte que, l’on peut dire que faire du lien, c’est mobiliser tous les jours les opérations de la méthode de recherche, au chevet du patient. Une belle perspective réflexive pour l’avancée des sciences de la santé au sein desquelles les sciences infirmières ont toute les "raisons cliniques" d’exister !

Avec l’aimable autorisation et relecture de Thérèse Psiuk


Etudiant en soins infirmiers (2019-2022)
Aide-soignant
@AlexisBtlle

Retour au sommaire du dossier Compétences infirmières

Publicité

Commentaires (0)